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A Franco Claretti, maire leghiste de Coccaglio (Pr. de Brescia) sur son initiative d’un “Noël blanc”

22 décembre 2009, par Jean-Paul Pougala

Genève le 22 décembre 2009

Cher Maire,

permets-moi de te tutoyer car je suis tellement ému de me sentir en parfaite entente avec toi et tes idées que je ne peux que te tutoyer, ce qui n’est pas un manque de respect, mais le signe que je cherche profondément à te ressembler. Je viens juste d’apprendre ta belle initiative du White Christmas, le Noël blanc, c’est à dire du Noël seulement pour les Blancs. Alors je me suis dit, « tu es un génie », « tu es un grand homme », comme il y en a peu dans ce siècle. Comment cette idée lumineuse qui, selon moi, te fera gagner un prix Nobel, t’est-elle venue ? Oui mais quel prix Nobel ? Peu importe lequel. Dès que le monde entier saura que tu es le rempart pour la défense de notre pure race blanche, avec une idée aussi originale, on te décernera certainement un prix. Comme le dit ton adjoint à la sécurité Claudio Abiendi, « pour moi, Noël n’est pas la fête de l’accueil mais celle de la tradition chrétienne, celle de notre identité ». Il a vraiment raison. J’ajoute que la défense de ces traditions chrétiennes est un devoir ainsi qu’une obligation divine comme le rappelle le 208e pape, Nicolas V (né Tomaso Parentucelli), qui, avec sa bulle du 16 juin 1452 dite « Dum Diversas » au roi du Portugal Alphonse V, marqua le début de la déportation de Guinée de ces « clandestins » qu’on appelait alors les Sarrasins et qui dura 400 ans. Voici le court texte intitulé « Divino amore communiti » qui accompagnait la bulle papale : « Nous, renforcés par l’amour divin, poussés par la charité chrétienne et contraints par les obligations de notre office pastoral, désirons, comme il convient, encourager ce qui est pertinent pour l’intégrité et le développement de la foi pour laquelle le Christ, notre Dieu, a versé son sang, et soutenir, dans cette très sainte entreprise, les âmes de ceux qui nous sont fidèles ainsi qu’à votre royale majesté. Par conséquent, forts de l’autorité apostolique, par le contenu de cette lettre, nous vous concédons la pleine et entière faculté de capturer et d’asservir des Sarrasins et des païens comme aussi d’autres incroyants et ennemis du Christ, quels qu’ils soient et partout où ils habitent ; de prendre tout type de biens, meubles ou immeubles qui se trouvent en leur possession (…) ; d’envahir et de conquérir leurs domaines, leurs terres, leurs lieux, leurs villages, leurs champs et possessions, à quelques rois ou princes qu’ils appartiennent et de réduire leurs habitants en esclavage ; de vous les approprier pour toujours, pour vous et vos successeurs, les rois du Portugal... ».

Comment faire pour partager notre saint Noël blanc avec ces Sarrasins que nous avons spolié de toutes leurs possessions mobilières et immobilières pendant quasiment 6 siècles et qui nous appartiennent de droit en tant qu’esclaves, comme l’a autorisé notre Saint Père ?

Mais, Maire, c’est seulement maintenant que me vient un doute et, en fait, plus d’un, à savoir :

  • 1) comment faisons-nous si ces Sarrasins viennent à être prêtres dans notre sainte terre blanche de Padanie par manque de prêtres locaux ? Ne crois-tu pas qu’il faudrait obliger chaque famille padane à donner un fils à l’Eglise pour protéger notre identité chrétienne et notre pureté raciale ? On ne peut pas plaisanter sur des choses sérieuses telles que la célébration de nos baptêmes, nos mariages et même nos funérailles, par des Sarrasins ;
  • 2) es-tu certain que nous appartenons à cette fameuse race pure, aryenne ? Comment se fait-il que nous ayons participé avec les Allemands à tuer six millions de Juifs pour affirmer cette suprématie blanche dont tu parles et qu’au bout du compte nos compagnons d’aventure nous désignent alternativement comme « Arabes-pizza-pâtes ». J’ai vu ce spot de Media Markt en 2008 qui inonde impunément les réseaux télévisés allemands, dépeignant les Italiens à travers un protagoniste : « Toni, machiste, escroc et séducteur vulgaire » ;
  • 3) et nos cousins français ? Ils nous ont même donné le surnom dépréciatif de « Ritals », réduisant toute notre valeur comme nation et comme peuple à ce « R » que, pour eux, nous n’arrivons pas à prononcer. Et notre identité chrétienne commune avec eux ? Et le conflit avec les Habsbourg dans la Guerre de trente ans où ils trahirent l’unité chrétienne en s’alliant avec les Musulmans de l’Empire ottoman dans une lutte entre Chrétiens (Catholiques contre Protestants) ?
  • 4) Le sociologue Max Weber (1864-1920) dit que le système capitaliste que nous connaissons et qui nous a aidé à produire beaucoup de richesses est issu d’un moule protestant qui invite à mériter le paradis ici, sur terre, en produisant un maximum et non d’un moule catholique dans lequel le paradis est la récompense des paresseux (il suffit qu’ils soient pauvres), où être riche est considéré comme un péché. Et aujourd’hui on peut en fait constater que les pays européens les plus riches sont les pays nordiques, dans ce cas, les protestants, et les plus pauvres ceux du sud de l’Europe et, j’ai failli le dire, les catholiques. Dans le continent américain, la partie nord, protestante, est la plus riche et la partie sud dite latine, catholique, la plus pauvre. Alors, Maire, quand tu parles du Noël blanc et de l’identité chrétienne, de quelle identité parles-tu ? La protestante ou la catholique ? Car, à bien y regarder, il n’existe pas une identité chrétienne car l’identité de vue des Catholiques est bien différente de celle des Protestants. Si tu es, le dimanche, en retard à la messe catholique habituelle, pourrais-tu t’arrêter au premier centre de culte des Témoins de Jéhova ou des Vaudois pour aller à la messe de ce dimanche, étant donné qu’on y parle toujours du même Jésus ? Accepterais-tu, comme le font les Protestants, d’aller à une messe avec un prêtre féminin ? Ou un prêtre marié ? Où est le point commun qui te permet de parler de l’identité chrétienne ? Et le Noël blanc n’est-il pas déjà réalisé avec le papa Noël protestant qui est en train, petit à petit de se substituer, en Italie aussi, à la crèche catholique ?
  • 5) As-tu une explication pour le fait que même nos compatriotes qui ont du succès à l’étranger sont les premiers à cacher leur origine italienne en allant même jusqu’à changer leur nom et leur prénom ? Les exemples ne manquent pas : le fameux chanteur français Yves Montand est né le 13 octobre 1921 en Toscane sous le nom d’Ivo Livi. Le comique français Coluche s’appelait, à sa naissance le 28 octobre 1944, Colucci, comme son père qui est né et a grandi à Frosinone. L’entraîneur de Strasbourg, Jean-Marc Furlan, pour démontrer au-delà des Alpes qu’il n’y a dans son sang aucune trace d’Italie, dispose d’un refrain qu’il utilise dès qu’il a l’impression que celui qui passe est de notre pays, c’est : « Italien de merde ». Mais venons-en aussi à Cinto Caomaggiore, dans la province de Vénétie. Il est même citoyen honoraire de la cité vénète, c’est à dire un véritable Padan. Mais c’est le même qui, en commentant par exemple le match avec le « Lion » du 22 avril 2008 acccusa notre Fabio Grosso, arrière gauche de notre équipe nationale de foot et joueur du « Lion », en l’appelant « Italien de merde » durant la partie et en ajoutant à la fin : « On ne peut pas dire que l’Italien a renié ses gênes ni sa race », la « race des macaronis ».

Si , avec ceux de notre sang italien, ce racisme casanier ou familier vient seulement de ce qu’ils ont abouti à l’étranger, es-tu sûr, Maire, que nous partageons le même Noël blanc avec les autres Blancs européens ou américains ?

  • a) En Suisse, dans le Tessin, on appelle les Italiens « Minchiaweisch » (de l’italien Minchia, mot qui désigne le sexe masculin en sicilien, et de l’allemand weisch ’mou’, comprends-tu ?), ailleurs ils nous appellent Tschinggali, c’est à dire Gitans ou vagabonds ;
  • b) en Angleterre ils nous appellent Shitalian de l’anglais shit, c’est à dire excréments ;
  • c) le 27 février 1969, un mois après son installation à la Maison blanche, lors de sa première visite en Italie en tant que Président, Richard Nixon déclara : « Les Italiens sont non seulement différents des autres Européens mais ils ont aussi une odeur différente (ils puent) ». Lors des protestations, manifestations et affrontements avec la police qui s’ensuivirent, dans la ville universitaire, il y eut même un mort, l’étudiant Domenico Congedo ;
  • d) même dans le tiers monde, au Brésil très catholique, on nous appelle Carcamano c’est à dire « rusé », « escroc » et cela vient du fait de certains de nos compatriotes vendeurs de fruits ou de poissons là-bas qui posaient la main sur le plateau de la balance en trichant sur le poids ;
  • e) aux Etats-Unis, ils nous appellent WOP, c’est à dire clandestins. Cela vient de l’italien guappo et signifie « sans papier », « sans passeport ». Mais le terme le plus utilisé pour nous c’est : MozzarellaNigger, ce qui signifie « Nègre-mozzarella » parce qu’en Amérique, les Italiens sont assimilés d’une manière dépréciative aux Africains et Afro-américains. Avec la mozzarella blanche cela veut dire des Nègres un peu plus clairs... Quand notre Président du Conseil, Berlusconi dit que le Président Obama et son épouse sont « bronzés », il ne fait rien d’autre que donner raison à ce lieu commun raciste américain contre les Italiens qui veut que nous soyons des Blancs, pas vraiment blancs mais un peu bronzés. D’où la stupeur de Obama lui-même qui a subi, en raison de sa peau, cette discrimination qui unit, certes à des degrés divers, les Africains et les Italiens.

En vertu de tout ceci, Maire, valait-il vraiment la peine de nous lancer dans une nouvelle guerre sur la pureté raciale avec les autres Chrétiens qui nous considèrent comme des gens de couleur ? Quelques exemples peuvent nous le faire comprendre mieux :

  • en Australie, à partir de 1891, année d’arrivée du premier immigrant italien dans le pays, jusqu’en 1980, tous les immigrés italiens étaient fichés comme gens de couleur ou semi-blancs, c’est à dire de couleur, ou à moitié blancs parce qu’insuffisamment blancs ;
  • pour ton Noël blanc, pourrais-tu lire ce petit texte à tes invités ? C’est en octobre 1912, il s’agit d’un rapport de l’inspectorat à l’immigration du Congrès des Etats-Unis sur les immigrés italiens : « Ils sont généralement de petite stature et de peau sombre. Beaucoup puent parce qu’ils gardent le même vêtement pendant des semaines. Ils se construisent des baraques dans les périphéries. Quand ils réussissent à se rapprocher du centre, ils louent à un prix élevé des appartements délabrés. Ils se présentent à deux et cherchent une chambre avec jouissance de la cuisine. Quelques jours plus tard ils sont quatre, six ou dix. Ils parlent des langues incompréhensibles, peut-être des dialectes. De nombreux enfants sont utilisés pour demander l’aumône ; jusque devant les églises, des femmes et des hommes âgés demandent la charité sur un ton plaintif et impertinent. Ils font beaucoup d’enfants qu’ils peinent à entretenir et sont très unis entre eux. On dit qu’ils s’adonnent au vol et s’ils sont contrariés, ils violent. Nos femmes les évitent à la fois parce qu’elles les trouvent peu attirants et sauvages et en raison de bruits répandus sur des viols perpétrés sur les femmes qui reviennent du travail. Les gouvernants ont trop ouvert les entrées aux frontières et surtout, ils n’ont pas su sélectionner entre ceux qui entrent dans le pays pour travailler et ceux qui pensent vivre d’expédients ou, carrément, d’activités criminelles ».

Je ne veux pas conclure cette lettre sur ton Noël blanc sans un mot pour commémorer nos onze compatriotes injustement accusés d’homicide sur le chef de la police de New Orleans et lynchés à mort en 1890, seulement parce qu’ils avaient une peau un peu plus sombre que les immigrants aryens les plus blancs venus du Nord de l’Europe. Une autre pensée va également à deux autres Italiens, l’ouvrier Nicola Sacco et le marchand de poissons Bartolomeo Vanzetti, exécutés par erreur sur la chaise électrique le 23 juin 1927 au pénitencier de Charlestown près de Boston aux Etats-Unis, pour la mort d’un comptable et d’un gardien de la fabrique de chaussures où travaillait Sacco, malgré le témoignage d’un Portoricain qui les disculpait tous les deux, uniquement parce qu’ils n’étaient pas suffisamment blancs. Il a fallu cinquante ans pour que, en 1977, le gouverneur Michael Dukakis reconnaisse que cette condamnation reposait sur des bases purement racistes et les réhabilite. Ton Noël blanc n’est-il pas une insulte à la mémoire de nos deux compatriotes condamnés et tués parce que trop bronzés ?

Alors, Maire, je veux te demander une chose. Après tout ce que je t’ai énoncé, crois-tu que ton Noël blanc a véritablement un sens ? Sais-tu ce qu’on peut éprouver lors du contrôle de police dans un aéroport du monde, quel qu’il soit, dès que tu sors ton passeport italien ? Te rends-tu compte que tu es fouillé et contrôlé trois fois plus que tous ceux qui t’ont précédé ? Pourquoi alors ne pas construire une nouvelle identité italienne, en partant de tous ceux qui aiment l’Italie, pour faire front ensemble et avec orgueil à toutes ces frustrations que certains de nos compatriotes vivent toujours plus mal quand ils vont ou résident à l’étranger ? Et, crois-moi, si quelqu’un qui a fui la misère, la persécution et la guerre aboutit en Italie, la plupart du temps, ce pays devient le seul endroit de paix véritable qu’il connaisse. Cette personne a par conséquent un amour pour la nouvelle patrie qui ne peut pas se mesurer à l’échelle de ceux qui parlent bien la langue de Dante. C’est un sentiment plus profond qui ne peut pas se décrire. Cependant, par ailleurs, se sentir appelé par des termes dépréciatifs tels que « clandestins, extra-communautaires, Bingo-Bongo », crée en eux une frustration telle que le rejet de la nouvelle patrie est encore plus fort que le dégoût qui l’a, à l’origine, poussé au « voyage ». Mais peut-être ne peux-tu pas le comprendre si tu n’as pas réalisé, jusqu’à ce jour, que sur cette terre, nous sommes tous un peu des clandestins, fuyant quelque ténèbre, simplement à la recherche d’un endroit où attendre, dans le calme, notre dernière heure. Et il est singulier que certaines personnes telles que toi n’aient pas encore appris où nous avait amené, il y a plus de soixante-dix ans, la stigmatisation de la race et de l’ethnie.

Si cela peut te rassurer, sache qu’en Afrique, avec la croissance économique des cinq dernières années, pour la première fois, le flux de ceux qui quittent les différents pays africains s’est inversé, les migrations se produisant maintenant à 75 % à l’intérieur même de l’Afrique. Et il est prévu que d’ici cinq ans il n’y aura plus de canots pneumatiques qui iront de l’Afrique vers les côtes italiennes et espagnoles.

Tant que tu en as encore le temps, pourquoi n’invites-tu pas un de tes nouveaux citoyens au repas de Noël ? Et plutôt qu’un Noël blanc ou noir pourquoi ne l’appelles-tu pas Noël bleu ?

Bon Noël bleu.


Jean-Paul POUGALA
Citoyen italien d’origine camerounaise - Professeur de sociologie à l’Université de la diplomatie de Genève - Président du Mouvement fédéraliste africain - Comité fédéral de l’UEF Europe et Conseil mondial du WFM - Cannes

Traduit de l’italien par Jean-Luc PREVEL - Lyon

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