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Le refus d’obéir à la violence Albert Camus, l’Algérie et le fédéralisme

7 août 2011

Entre juillet 1955 et février 1956, Albert Camus a élaboré une série de textes, publiés sur L’Express, de la dense écriture desquels émane une tentative de dialoguer avec l’opinion publique et le monde politique français et arabe. La guerre d’Algérie n’avait pas encore atteint des niveaux insurmontables de violence et Camus croyait avec obstination à une solution pacifique. Il imputait la responsabilité politique du conflit à la mère patrie, exhortant la communauté pied-noir à prendre en main son destin au-delà de la France elle-même : « Les Français qui, en Algérie, pensent qu’on peut faire coexister la présence française et la présence arabe dans un régime de libre association, qui croient que cette coexistence rendra justice à toutes les communautés algériennes, sans exception, et qui sont sûrs en tout cas qu’elle seule peut sauver, aujourd’hui de la mort et demain de la misère, le peuple de l’Algérie, ces Français-là doivent prendre enfin leurs responsabilités et prêcher l’apaisement pour rendre le dialogue à nouveau possible. Leur premier devoir est de demander de toutes leurs forces qu’une trêve soit instaurée en ce qui concerne les civils. » [1]

Quand il décida de lancer à Alger son « Appel à la trêve pour les civils », les autorités lui refusèrent les salles qu’il demandait et c’est ainsi que grâce à son amitié avec le cheikh El Hokbi, le 22 janvier 1956, il réussit à organiser une rencontre publique au cercle du Progrès, lieu symbolique du mouvement islamiste des Ulémas, dans la partie basse de la Casbah. A l’extérieur, la place, occupée par des milliers de militants de la droite française, scandait des slogans en faveur de la répression et contre toute entente, au cri de « A mort Camus ! ». La proposition qu’il avait lancée, « Alger capitale fédérale », leur apparaissait comme un véritable sacrilège : « Puisque la modification de la Constitution est envisagée en ce qui concerne l’Union Française, il faut en profiter pour préparer la Fédération française, lui donner ses institutions, prévoir l’installation à Alger du Parlement fédéral où toutes les terres de la Fédération enverraient leurs représentants. L’Assemblée algérienne, comme les Parlements des autres pays fédéraux, recevrait compétence pour l’administration interne, tandis que le Parlement fédéral, où l’Algérie serait encore représentée, aurait à régler tous les problèmes concernant la Fédération. » [2]

Camus était convaincu qu’une telle réforme aurait pu éviter la guerre ; et sa propension à une politique démocratique et fédéraliste pour l’Algérie n’était pas temporaire, mais elle était l’aboutissement naturel d’une sensibilité politique socialiste et libertaire responsable, remontant aux années de sa formation.

La Kabilie et le melting post algérien

Dans l’Algérie des années trente la communauté algérienne était soumise au statut coranique, appelé encore code de l’indigénat, qui reléguait les citoyens arabes dans une catégorie de série B, en les séparant de facto de la population européenne. C’est à cette époque qu’a commencé à se manifester dans l’opinion publique démocratique, arabe et française, l’exigence de dépasser cette division en mettant en place une politique d’intégration et de citoyenneté. La prise de conscience politique de la part du peuple arabe avait mené à la naissance de partis d’inspiration nationaliste, socialiste, libérale et islamiste, tandis que les dirigeants du PCF, préoccupés par le manque d’inscrits parmi les Arabes, commençaient à discuter de la compatibilité entre l’Islam et le communisme. Camus connaissait peu l’Islam mais demandait une certaine souplesse sur le plan religieux ; c’est peut-être pour cela que le Parti le chargea de s’occuper de la propagande parmi les Arabes. Cela lui permit de suivre de près la naissance du nationalisme algérien, d’en connaître les mouvements et les protagonistes : du libéral Ferhat Abbas à l’islamiste réformiste El Hokbi et jusqu’à Messali Hadj, le fondateur de l’Etoile Nord-africaine (ENA), qui en 1935, avait adhéré au Rassemblement Populaire avec le PCF, le Parti socialiste, les Radicaux et la CGT, contre la droite fascisante du Front National.

La victoire du Front Populaire en France en 1936, ouvrit une période de grande espérance pour ceux qui souhaitaient de profondes réformes démocratiques en Algérie. Camus fut parmi les initiateurs du « Manifeste des intellectuels d’Algérie en faveur du Projet Violette », qui prévoyait la concession des droits civils et politiques à une élite arabo-musulmane de quelques 60.000 personnes. Mais cette réforme, vue comme un premier pas dans « l’émancipation parlementaire intégrale des Musulmans » [3], ne fut même pas approuvée à cause de la dure réaction de la droite et des lobbies coloniaux. Avec la chute du Front populaire disparaît également l’espérance de réformes en Algérie et le ressentiment arabe s’est coagulé alors autour de la figure de Messali Hadj qui, en 1937, a fondé le Parti du Peuple Algérien (PPA), dont le programme montrait une importante évolution politique, par rapport au populisme des débuts ; on y soutenait la nécessité de faire évoluer les rapports avec la France sous une forme fédéraliste : « Le Parti du Peuple Algérien travaillera pour l’émancipation totale de l’Algérie, sans pour cela se séparer de la France. […] L’Algérie émancipée, en bénéficiant des libertés démocratiques qu’elle aura acquises au cours de son action, en ayant ainsi une autonomie administrative, politique, économique, s’intégrera librement dans un système français de sécurité collectif dans la Méditerranée. » [4]

Camus n’accepta pas par la suite la criminalisation de Messali Hadj de la part de l’administration et prit sa défense à son procès. Ces positions l’exposèrent à l’hérésie politique et à l’exclusion du Parti communiste. Il connaissait les militants messalistes et en 1939, à la suite des élections des 23 et 30 avril, gagnées par un candidat du PPA, il les commenta comme suit : « Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, un prolétaire arabe, représentant un parti qui demande pour la colonie le statut de dominion, va participer aux travaux d’une assemblée officielle. [5]

Son réseau de contacts parmi les militants arabes lui permit d’organiser le voyage qui l’amena à écrire le reportage « Misère de la Kabylie », publié sur Alger républicain entre les 5 et 15 juin. Rapportant les revendications des porte parole des communautés locales, il proposa l’extension de l’une des quelques rares réformes mises en place en 1937, qui avait permis à un certain nombre de communes de passer sous administration directe des autochtones. Il fallait accorder une autonomie administrative supplémentaire : « Ainsi se trouverait réalisée au coeur du pays kabyle une sorte de petite république fédérative inspirée des principes d’une démocratie vraiment profonde. Et une vue si lucide des choses, un bon sens si remarquable m’apparaissait, en écoutant le président des Oumalous, comme un exemple pour beaucoup de nos démocrates officiels. » [6]

Transformer la Kabilie en une entité autonome et fédérée avec une Algérie, à son tour fédérée à la France, afin de garantir les diversités sociales de l’Algérie, comme celle du peuple berbère, doté d’une langue et d’une culture propres, signifiait réparer un dégât du colonialisme : « Car ce statut c’est nous qui l’avons imposé aux Kabyles en arabisant leur pays par le caïdat et l’introduction de la langue arabe. Et nous sommes mal venus aujourd’hui de reprocher aux Kabyles cela même que nous leur avons imposé. » [7]

Le fédéralisme interne et l’occasion perdue dans l’après-guerre

En juin 1940, lorsque le régime de Vichy chercha la collaboration de Messali Hadj en lui proposant la clémence en échange de l’abandon de son intransigeance, celui-ci refusa avec indignation et se défendit à son procès en exposant sa pensée : « Nous ne voulons pas la séparation, mais une émancipation avec la France, dans le cadre de la souveraineté française. » [8] En 1942, après le débarquement anglo-américain en Algérie, Ferhat Abbas présenta aux autorités alliées le « Manifeste du peuple algérien », rédigé avec Messali Hadj, qui prévoyait la fin de la colonisation et la concession d’une constitution qui garantisse : « La liberté et l’égalité absolue entre tous ses habitants sans distinction de race ou religion ; la suppression de la propriété féodale avec une grande réforme agraire ; la reconnaissance de la langue arabe comme langue officielle, au même titre que la française ; liberté de la presse et droit d’association ; l’instruction gratuite et obligatoire pour les jeunes des deux sexes. » [9]

Le tout dans le cadre d’une Algérie autonome et fédérée à la France. Les autorités françaises elles mêmes firent savoir qu’il s’agissait d’une bonne base de discussion et le Gouverneur Peyrouton se déclara favorable à la transformation de l’Algérie sur le modèle des dominium britanniques. Cela toutefois allait contre les prétentions des grands colons, qui, après de violentes pressions, le contraignirent à la démission en juin 1943. A sa place le général Catroux normalisa la situation en promettant une vague politique assimilationniste. Mais lors de la Fête du travail du 1er mai 1945 des manifestations se déroulèrent dans diverses villes algériennes, les protestations continuèrent et le 8 mai, à Setif, les forces de l’ordre tirèrent sur la foule. Cela provoqua une révolte qui mena au meurtre d’une centaine de civils français et qui déclencha une dure répression se concluant par le massacre de presque vingt mille Arabes. Parmi les conséquences politiques, l’arrestation de Ferhat Abbas, de l’ouléma El Okbi et de Messali Hadj. Camus se précipita à Alger, où il trouva un cadre politique transformé. La politique de l’intégration ne suffisait plus, car « l’histoire, justement, a marché. Il y a eu la défaite et la perte du prestige français. Il y a eu le débarquement de 1942 qui a mis les Arabes au contact d’autres nations et qui a leur donné le goût de la comparaison. [...] Tout cela fait qu’un projet qui aurait été accueilli avec enthousiasme en 1936, et qui aurait arrangé bien des choses, ne rencontre plus aujourd’hui que méfiance. Nous sommes encore en retard. » [10]

Camus définissait le mouvement apparu autour du « Manifeste du peuple algérien » comme « le plus original et le plus significatif qu’on ait vu paraître en Algérie, depuis les débuts de la conquête. »1 Il fallait prendre acte de « l’échec de la politique d’assimilation et la nécessité de reconnaître une nation algérienne, reliée à la France, mais munie de caractéristiques propres. […] Cette thèse fondamentale s’accompagne de revendications sociales, qui visent toutes à faire entrer la démocratie la plus complète dans la politique arabe. » [11]

Ainsi, Ferhat Abbas, fortement soutenu par Camus, dans un article apparu sur Combat le 26 juin 1946 : « Notre évolution ne pourra se réaliser qu’à travers un parlement algérien qui ne représente seulement la population autochtone, mais tous les habitants d’Algérie. Il n’a jamais été notre intention de créer un Etat musulman. Nous poursuivons la création d’un Etat algérien, avec droits civiques égaux pour tous, sans distinction de religion ou de race. » [12]

Aux élections de juin 1946, le parti de Abbas, l’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA), obtint un succès triomphal qui produisit un nouvel élan réformateur. Mais les timides mesures adoptées par le Parlement français en 1947 et 1948 apparaissent comme de nouvelles modalités pour un colonialisme qui ne voulait pas changer.

Le refus d’obéir à la violence

Au début de la guerre, le FLN n’était pas très enraciné sur le territoire. Ses cadres s’étaient formés dans la clandestinité ou à l’étranger et ses méthodes violentes étaient tout autres qu’hégémoniques. Camus, bon connaisseur de la complexité de la politique algérienne, savait que les diverses tendances politiques, laïco-libérale, démocratique, communiste, socialiste, islamiste, pouvaient se résumer dans un Front unique de caractère idéologique islamo-léniniste seulement par la violence. Il chercha à développer une troisième voie au-delà de la terreur coloniale et anticoloniale et, en cela, comme nous l’avons vu, il n’était pas isolé. La France devait trouver des interlocuteurs arabes qui, à un certain moment, auraient pu être Ferhat Abbas ou Messali Hadj mais, justement, « l’erreur du gouvernement français depuis le début des événements a été de ne jamais rien distinguer, et par conséquent de ne jamais parler nettement, ce qui autorisait tous les scepticismes et toutes les surenchères dans les masses arabes. Le résultat a été de renforcer de part et d’autre les factions extrémistes et nationalistes. » [13]

Conscient que l’ère de la colonisation était finie, Camus refusait obstinément d’obéir à la violence et à l’horreur inter-ethnique, car il était opposé à une indépendance basée sur l’identité islamo-soviétique. Il considérait comme nécessaire la constitution d’une nation algérienne fédérée à la France et fédérale en son sein qui garantisse l’égalité, le pluralisme politique et la survie de la communauté française, composée à 80 % par des classes populaires. Camus n’était donc pas un simple défenseur d’une Algérie française, il recherchait plutôt un processus différent de construction nationale, sans effusion de sang, qui sauve le melting pot qui, avec tous ses défauts, représentait une richesse pour le pays. Il fallait certainement réaliser des réformes structurelles, des modifications à la constitution centraliste de la France, mais « le seul régime qui, dans l’état actuel des choses, rendrait justice à toutes les parties de la population m’a longtemps paru celui de la fédération articulée sur des institutions analogues à celles qui font vivre en paix, dans la confédération helvétique, des nationalités différentes. Mais je crois qu’il faut imaginer un système encore plus original. La Suisse est composée de populations différentes qui vivent sur des territoires différents. Ses institutions visent seulement à articuler la vie politique de ses cantons. L’Algérie, au contraire, offre l’exemple rarissime de populations différentes imbriquées sur le même territoire. Ce qu’il faut associer sans fondre (puisque la fédération est d’abord l’union des différences) ce ne sont plus des territoires mais des communautés aux personnalités différentes. » [14]

Une position que seule l’aveuglement de la France et le contexte géopolitique marqué par la guerre froide a rendu utopique. En réalité le projet fédéral ne prévoyait ni plus ni moins que la naissance d’un commonwealth français. Aujourd’hui, nous pouvons malheureusement seulement imaginer l’importance qu’aurait eu le fait de doter dès 1945 l’Algérie d’un parlement réellement représentatif et d’une réelle constitution démocratique et fédérale respectueuse d’un peuple ethniquement et culturellement hétérogène Cela aurait permis que toute évolution successive de la situation algérienne parte sur des bases constitutionnelles solides, plutôt que sur la terreur et la violence, dont le peuple algérien paie encore aujourd’hui le prix.


Alessandro BRESOLIN
Auteur de « Une idée qui vient de loin, européisme et fédéralisme dans l’œuvre de Camus » - A paraître dans les Actes des Rencontres méditerranéennes Albert Camus 2010

Traduction de l’italien par Jean-Francis BILLION - Lyon


[1Albert Camus, « Le parti de la trêve », 17 janvier 1956, dans Chroniques algériennes 1939-1958 - Actuelles III, Paris, Gallimard, 2008, p. 163-164.

[2Albert Camus, « L’avenir algérien », 23 juillet 1956, dans Albert Camus, Essais, Gallimard, Paris, 1965, p. 1875. La complexité du cas algérien, même du point de vue terminologique (fédération, confédération, autonomie), réside dans le fait que, du point de vue juridique, l’Algérie française n’était pas considérée comme une colonie mais partie intégrante de la République. Pour une analyse plus approfondie sur la thématique “Algérie et fédéralisme chez Camus ”, je renvoie les lecteurs à un essai de moi en cours de préparation.

[3« Manifeste des intellectuels d’Algérie en faveur du projet Violette », Jeune Méditerranée, mai 1937, dans Albert Camus, Essais, Paris, Gallimard, 1965, p. 1328.

[4Claude Collot, « Le Parti du peuple algérien », dans Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, vol. VIII, n° I, Alger, mars 1971, p. 149.

[5« Lettre d’Alger – Le progrès du nationalisme algérien », Revue Méditerranéenne-Afrique du Nord, n I, juin 1939, dans Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 2006, tome I, p. 871.

[6Albert Camus, « L’avenir politique », Alger Républicain, 13 juin 1939, in Chroniques algériennes 1939-1958 - Actuelles III, Paris, Gallimard, 2008, p. 70.

[7Ibidem, p. 72.

[8Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie de la première guerre mondiale à 1954, L’Harmattan, Paris, 1974, p. 159.

[9Dans, Laszlo Nagy, La naissance et le développement du mouvement de libération nationale en Algérie (1919-1947), Budapest, Akademiai Kiado, 1989, p. 111.

[10Albert Camus, « Le malaise politique », Combat, 18 mai 1945, dans Chroniques algériennes 1939-1958 - Actuelles III, Paris, Gallimard, 2008, p. 112.

[11Albert Camus, « Le Parti du manifeste », Combat, 20-21 mai 1945, dans Chroniques algériennes 1939-1958 - Actuelles III, Paris, Gallimard, 2008, p. 116-117.

[12Dans Jean Robert Henry-Claude Collot, Le mouvement national algérien. Textes 1912-1954, Paris, L’Harmattan, 1978, p. 224.

[13Albert Camus, « Algérie 1958 », dans Chroniques algériennes 1939-1958 - Actuelles III, Paris, Gallimard, 2008, p. 204.

[14Albert Camus, « L’Algérie nouvelle », in Actuelles III. Chroniques algériennes 1939-1958, dans Albert Camus, Œuvres complètes IV – 1957-1959, Paris, Gallimard, 2008, pp. 391-392.