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Altiero Spinelli et Jean Monnet dans les années 50

10 juin 2008, par Philippe Laurette

Philippe LAURETTE Président de l’Association Jean Monnet www.jean-monnet.net - www.cahierseuropeens.net

Je ne peux en introduction à ce court exposé qu’inviter à la lecture du très bon livre de Maria Grazia Melchionni, Altiero Spinelli et Jean Monnet, paru en 1993, aux éditions de la Fondation Jean Monnet de Lausanne. « Depuis une année…nous tirons une charrette tels deux ânes têtus. Lui dans l’espoir d’obtenir une nouvelle initiative de la part des gouvernements, moi dans l’espoir d’obtenir un nouvel élan de la part des mouvements. Espoir ? C’est trop dire. Nous sommes au fond tous les deux convaincus que la situation mondiale et la situation intérieure de l’Europe n’offrent plus de possibilités raisonnables d’unification européenne ; tous deux pleins de mépris pour nos contemporains, convaincus que nous sommes que si nous avions le pouvoir, nous ferions de grandes choses ; tous deux avec un prosaïsme désespéré, décidés à ne pas mollir, parce que persuadés tous deux que si nous tenons bon les faits se plieront et s’adapteront à notre volonté, tous deux entourés d’un scepticisme ironique, même entre nous, puisque en réalité Monnet est sceptique vis-à-vis de ce que je veux, et moi à l’égard de ce qu’il veut lui, mais pourtant tous deux convaincus que, par une sorte de sympathie réciproque qui va au-delà d’un jugement politique, nous devons nous aider » [1].

Ce point de vue de Spinelli est intéressant à divers titres. Il confirme que les deux personnages se connaissaient, se respectaient et qu’effectivement malgré leur foi européenne commune ils ne partageaient pas toujours la même approche.

On a tendance curieusement à occulter leurs rapports et parfois à se limiter à leurs différences de stratégie. Spinelli, leader du fédéralisme européen « institutionnaliste » en faveur d’une constituante européenne est âgé de 44 ans quand il rencontre Monnet qui, lui, en a 63. Sa stratégie est simple : il veut établir un rapport avec Monnet et Spaak qu’il considère comme les deux autres forces européennes actives. Monnet est d’accord sur la nécessité de doter l’Europe d’une constitution mais il en remettait la charge à la future assemblée commune de la CECA et de l’armée européenne. Monnet remarque les qualités d’écriture de Spinelli. Il lui demande d’écrire le discours d’ouverture de la séance de la Haute autorité et de diriger le bureau de presse et d’information.

Spinelli est intéressé par la collaboration avec Jean Monnet mais il ne veut pas devenir fonctionnaire européen et souhaite travailler en indépendance. Ses relations avec les collaborateurs de Jean Monnet ne sont pas idéales et laisseront des traces.

Eté 1952 une phase d’approbation et de reconnaissance mutuelle puis des différends

Le souci de Monnet est d’assurer un bon départ à la CECA et il est hésitant sur l’objectif d’une constitution. Spinelli concentre lui toute son action sur les travaux de la commission constitutionnelle nommée par l’Assemblée ad hoc.

Comme le souligne Mme. Melchionni les rapports sont amicaux mais fermes.

Spinelli veut donner à la Communauté politique le contrôle total sur l’armée européenne donc sur la politique étrangère. Monnet ne veut pas trop toucher au traité de la Communauté européenne de défense (CED) et se limite au transfert de quelques compétences du conseil des ministres à l’exécutif européen.

Autre différence forte : Spinelli veut se mettre à disposition de Monnet qui doit devenir selon lui l’animateur du « parti européen » et dont l’action doit tendre à créer une fédération européenne.

Monnet n’a pas cette vocation. Il n’a pas l’ambition de créer un pouvoir pour lui-même. Sa vocation est de convaincre et d’organiser.

Monnet est un inspirateur qui ne veut pas déléguer à d’autres le soin d’organiser sa propre activité, qui ne veut pas se disperser. Cela ne l’empêchera pas de tester ses idées sur les mouvements pour l’unité européenne. L’objectif de Monnet, en février 1955, c’est « l’unité des peuples européens réunis dans les Etats-Unis d’Europe, un processus de changement à long terme par la volonté des hommes mais aussi la sagesse des institutions » Un malentendu s’installe, les relations se distendent. Monnet n’est pas favorable à une nouvelle initiative en faveur de la constituante européenne. Il élabore l’idée d’une nouvelle autorité pour le développement de l’énergie atomique mais ne prévient pas Spinelli, qui lui a élaboré un plan d’action pour les Etats-Unis d’Europe. Spinelli est très déçu par Euratom et le Marché commun et également par Jean Monnet. Il considère cependant que les conversations avec Jean Monnet avaient été pour lui un grand stimulant pour son mûrissement intellectuel et politique. L’amitié sera renouée dans les années 60.


[1Altiero Spinelli, in, Diario europeo, volume 1, pp. 260-261, éd. Il Mulino, Bologne, 1989-1002, 3 volumes