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Altiero Spinelli et le fédéralisme mondial

16 juin 2008, par Christopher Layton

Quand j’appris qu’Altiero était atteint d’un cancer, au début des années 1980, je lui ai écrit un mot de sympathie, pour lui dire en passant qu’après avoir travaillé vingt cinq ans pour l’Europe, j’avais décidé maintenant de me concentrer sur la promotion d’un système effectif de gouvernement mondial. Voici sa réponse sur une petite carte postale.

« J’ai toujours pensé que quelque système de gouvernement mondial est nécessaire pour résoudre les problèmes mondiaux de la paix, de l’économie et de l’environnement. Mais il faut d’abord adopter une position suivant la philosophie de Bentham et considérer, rationnellement, quelles sont les conditions nécessaires requises pour aboutir à un tel gouvernement. Et alors, un homme au moins, doit se diriger vers une position nietzschéenne et dire : ‘Hier stehe ich, Gott sei mit mir’, et passer sa vie à atteindre ce but ».

Ce message formidable et direct était du Spinelli classique ; il montrait en premier lieu que sa vie de dévouement à la Fédération européenne était assortie à la conscience qu’elle devait être considérée comme un étape vers la Fédération mondiale, une leçon que nos amis fédéralistes italiens n’ont jamais oubliée. Cela révélait aussi sa méthode -méditer sur les nécessités historiques qui présentent l’occasion d’un changement radical- et ensuite agir. Jeremy Bentham était le philosophe anglais de l’Age des lumières dont « l’utilitarisme » proclamait que l’économie politique devrait rechercher « le plus grand bien pour le plus grand nombre ». Pour Altiero cela signifiait, en bref, le calcul rationnel du plus grand bien « nietzchéen » signifiait agir avec l’esprit sans hésitation et avec la passion du surhomme. L’exemple classique de cette préparation réfléchie pour des actions hardies se trouvait dans ses réflexions historiques sur les parlements et son action une fois élu au Parlement européen. Alors qu’il était Commissaire, pas encore au Parlement, et longtemps avant l’élection directe, il me fit cette remarque : « voyez ce qui est arrivé au Parlement anglais. Ce ne fut que lorsque Edouard III eut besoin d’argent qu’il convoqua les bourgeois des cités anglaises. Lui et ses successeurs continuèrent à avoir besoin d’argent, il leur fallut donc continuer de réunir le Parlement et en retour lui abandonner une part du pouvoir ». Nous devons faire la même chose en Europe. Le Parlement doit contrôler le budget pour obtenir un pouvoir réel.

Le premier but d’Altiero lorsqu’il fut élu au Parlement européen, fut d’entrer à la Commission du budget. Il fut rapidement élu président. Le Parlement directement élu n’avait encore qu’une fonction consultative et il semble qu’il n’avait aucun pouvoir législatif, mais il lui fallait, cependant, approuver les modestes dépenses « non obligatoires » à l’intérieur du budget (l’agriculture exceptée !). En moins de deux ans, Altiero, en travaillant avec tous les partis, avait persuadé le Parlement de bloquer le budget. Cette rupture permit à tous les membres du Parlement de réaliser qu’ils pouvaient influencer les évènements et ils reconnurent Altiero comme leur leader. Le Club du crocodile et le Traité sur l’Union politique furent logiquement l’étape suivante. Il avait agi de façon à appliquer sa leçon historique, trouver le levier pratique pour appliquer son fédéralisme et donner à ses collègues membres du Parlement de la décision et du pouvoir. L’appel d’Altiero à un surhomme pour changer le monde ne reflétait pas la réalité historique de la construction de l’Europe. Il joua certainement un rôle herculéen pour inspirer les fédéralistes de l’Italie et de l’Europe, mais personne ne peut nier que Monnet, Spaak, Delors, Kohl et d’autres jouèrent des rôles cruciaux dans la construction de l’Union. A sa mort, Altiero croyait que l’Acte unique européen était un échec pathétique pour la réalisation de sa vision. Il se trompait. Delors avait réussi une percée fondamentale, en repérant dans le Marché unique « la condition » qui pourrait être utilisée pour persuader Thatcher de permettre un retour au vote à la majorité. Grâce à cela et à des traités subséquents, une proportion significative du Traité d’union politique ont été mis en application. Cette vision reste bien vivante et continue d’être concrétisée par d’autres, pas à pas.

Mais qu’en est-il de son défi au gouvernement mondial ?

Deux « conditions » paraissent essentielles à sa réalisation. L’une se trouve dans les graves dangers qui, manifestement, ne peuvent pas être écartés par les Etats nations ou par les anciennes lois de la politique de puissance. L’autre est la volonté des gens et des principaux leaders de trouver des réponses imaginatives. Dans les années 1980 il sembla, un moment, que de telles conditions pour une avancée vers un gouvernement mondial étaient réunies. A Reykjavik les présidents Reagan et Gorbatchev étaient d’accord pour abolir les armes nucléaires. Gorbatchev avait proposé une rénovation du Conseil de sécurité comme un véritable gardien de la paix avec une revitalisation du Comité des Chefs d’Etat major, alors moribond. Bien que l’Ouest fasse rapidement marche arrière devant cette perspective formidable, pendant quelques années, le désarmement Est- Ouest et la suppression du rideau de fer semblèrent ouvrir un nouvel espoir pour une paix partagée ; les dividendes de cette paix auraient pu être utilisés pour réduire le fossé effarant entre les nantis et les pauvres du monde. Au lieu de cela la chute de l’Union soviétique fut accueillie à l’Ouest, et en particulier en Amérique, par un triomphalisme dommageable tandis que les Etats-Unis se mettaient à jouer les phantasmes hégémoniques -voire la paranoïa- du pouvoir impérial. La fenêtre de la chance des années 1980, ne fut pas utilisée pour réformer ou démocratiser les Nations unies ou créer l’autorité mondiale qui aurait géré l’abolition des armes nucléaires. Avec la montée de la Chine, et la Russie de plus en plus autoritaire et sur la défensive, les démons de la politique de puissance mondiale sont à nouveau sortis du placard.

Aujourd’hui le monde est confronté à des dangers instables qui exigent des progrès vers un gouvernement mondial : l’échec de cinquante ans de non-prolifération des armes nucléaires, la menace terroriste, la concurrence pour les réserves restantes de pétrole, le besoin de structures de sécurité régionales et un véritable maintien de la paix pour surmonter la violence dans des régions en pleine désintégration comme le Moyen-orient. Et de plus le changement climatique menace la survie de l’humanité d’une façon qui ne peut pas être combattue par des réponses nationales.

Notre monde du vingt et unième siècle est, économiquement et culturellement, un monde qui se globalise ; mais les institutions de la gouvernance mondiale n’ont pas suivi. La mission de l’Europe, c’est d’appliquer au monde les méthodes utilisées pour son propre salut : le développement progressif des institutions fédérales pour créer une zone de paix et de prospérité partagée. En Irak elle a rejeté cette première occasion essentielle de se dresser pour le règne de la loi globale.

Le changement climatique présente un défi existentiel plus fondamental pour toute l’humanité ; tout comme deux guerres mondiales avaient confronté l’Europe avec un défi existentiel de créer de nouvelles institutions et de former de nouvelles relations les uns avec les autres. Maîtriser le changement climatique requiert un gouvernement global effectif : des institutions qui incarneront les engagements à réduire les émissions de gaz à effet de serre au niveau nécessaire pour arrêter le changement climatique, exécuter et prendre les décisions, les faire appliquer, juger les conflits et contenir un élément démocratique qui implique la responsabilité et mobilise l’opinion derrière le règne de la loi.

Avec l’Amérique impériale qui fait obstruction ou agit à contre cœur, l’Union européenne doit montrer le chemin, chercher des partenaires dans le sud du globe pour un accord climatique juste et équitable qui permettrait aux pays les plus pauvres d’avoir leur part d’un développement durable. Tout comme six pays furent les pionniers de l’Union européenne par la Communauté du charbon et de l’acier, de même une « communauté d’Etats de bonne volonté en matière climatique » pourrait ouvrir la voie et plus tard, attirer tous les membres des Nations unies. Et ceci pourrait ultérieurement offrir un modèle pour une gouvernance globale plus large.

En ce qui concerne l’appel personnel d’Altiero, je ne peux pas prétendre avoir consacré toute ma vie à la lutte pour le gouvernement mondial. Mais dans les années 1980 il me semblait que l’Inde et l’Europe ensemble, deux grandes démocraties fédérales du Sud et du Nord du monde pourraient fournir le moteur, comme la France et l’Allemagne furent le moteur de la Communauté européenne. J’explorai cette possibilité avec des hommes politiques indiens dont la réponse fut « oui, mais pouvez- vous trouver des leaders européens-clefs ? » L’ancien Comité Monnet existait encore. Je ne pus pas les persuader de donner à cette idée une priorité essentielle.

Aujourd’hui, une fois de plus, je crois que l’Inde et l’Europe pourraient être des acteurs de premier plan dans la construction d’une « Communauté climatique mondiale ». Une réunion privée d’Indiens et d’Européens de premier plan à Postdam en octobre 2007 pourrait être un test. Aurons nous le zèle et l’habileté de réussir un coup à la Spinelli, une décision catalytique qui jouerait un rôle utile dans le progrès global vers un gouvernement mondial ?


Christopher LAYTON

Ancien Chef de cabinet d’Altiero Spinelli à la Commission européenne

Président de Action for Global Climate Community

Article publié avec The Federalist Debate - Turin

Traduit de l’anglais par Joseph MONTCHAMP - Lyon