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Amartya Sen : « L’euro fait tomber l’Europe »

7 septembre 2012, par Amartya Sen

Economiste. Né en 1933 en Inde, professeur à Harvard, il a été le premier universitaire asiatique à diriger l’un des collèges de Cambridge. Il a reçu le prix Nobel d’économie en 1998 pour ses travaux sur la famine, les mécanismes de la pauvreté et la démocratie comme « raisonnement public ». Président honoraire d’Oxfam, il a récemment publié L’Idée de justice (Flammarion, 2010) M. Amartya Sen est également membre du Comité pour un Parlement mondial (COPAM) fondé en 1995.

Extraits d’un « Point de vue », publié par Le Monde, le 2 juillet 2011 ¬Le texte intégral de cet excellent article, dans lequel pointent également les différences d’analyse entre M. Amartya Sen et les fédéralistes, peut être lu sur le site www.lemonde.fr

Quand, en 1941, Altiero Spinelli, Eugenio Colorni et Ernesto Rossi signèrent le fameux Manifeste de Ventotene, ils appelaient à une « Europe libre et unie ». La Déclaration de Milan qui suivit en 1943, fondant le Mouvement fédéraliste européen, réaffirma cet engagement pour une Europe unie et démocratique.

Tout cela s’inscrivait dans le prolongement naturel de la quête démocratique de l’Europe inaugurée par le mouvement européen des Lumières, qui, à son tour, inspira le monde entier.

C’est pourquoi il est très affligeant que l’on soit aussi peu inquiet du danger qui menace aujourd’hui le régime démocratique de l’Europe, lequel se manifeste insidieusement par la priorité accordée aux impératifs financiers. La tradition du débat public démocratique est sapée par le pouvoir incontrôlé que détiennent les agences de notation qui de facto dictent aux gouvernements démocratiques leurs programmes, souvent avec le soutien d’institutions financières internationales (…)

Mais cela ne signifie pas qu’on doive leur accorder le pouvoir suprême ni qu’ils puissent dicter leur loi à des gouvernements démocratiquement élus, sans que l’Europe exerce aucune résistance organisée. Le pouvoir des agences de notation ne peut être contenu et encadré que par des personnalités politiques exerçant un pouvoir exécutif au niveau européen.

Or pour l’heure, un tel pouvoir n’existe pas (…)

(…) La décision saugrenue d’adopter une monnaie unique, l’euro, sans plus d’intégration politique et économique a certainement joué son rôle dans cette crise, au-delà même des irrégularités financières commises par des pays comme la Grèce ou le Portugal (au-delà, également, de cette culture de « l’excès d’honneur » qu’a soulignée à juste titre l’ancien commissaire européen Mario Monti, et qui dans l’Union européenne [UE] permet à ces irrégularités d’être commises impunément). (…)

C’est pour moi une piètre consolation de rappeler que j’étais fermement opposé à l’euro, tout en étant très favorable à l’unité européenne pour les raisons qu’Altiero Spinelli avait soulignées avec tant de force. (…) Certes on peut renoncer à l’indépendance monétaire, mais quand il y a par ailleurs intégration politique et budgétaire, comme c’est le cas pour les Etats américains. (…)

La formidable idée d’une Europe unie et démocratique a changé au fil du temps et l’on a fait passer au second plan la politique démocratique pour promouvoir une fidélité absolue à un programme d’intégration financière incohérente. Repenser la zone euro soulèverait de nombreux problèmes, mais les questions épineuses méritent d’être intelligemment discutées (l’Europe doit s’engager démocratiquement à le faire) en prenant en compte de façon réaliste et concrète le contexte différent propre à chaque pays.

Dériver au gré des vents financiers que souffle une pensée économique obtuse et entachée de graves lacunes, souvent proférée par des agences affichant de piteux résultats en termes d’anticipation et de diagnostic, est bien la dernière chose dont l’Europe ait besoin.

Il faut enrayer la marginalisation de la tradition démocratique européenne : c’est une nécessité impérieuse. On ne l’exagérera jamais assez.


Traduit de l’anglais par Julie Marcot (pour Le Monde)