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De la crise de l’euro au fédéralisme

3 janvier 2011, par Christian Ruiz

Evitons d’abord les termes « abyme », « fin de la zone euro », « coupables » et consorts. Cherchons plutôt un diagnostic clair : nous traversons actuellement une période difficile pour l’Union monétaire européenne. Mais un certain nombre de solutions sont déjà entre nos mains. Proposées depuis longtemps par les fédéralistes, elles ont été rejetées par des pays soumis à de fortes pressions politiques. Mais alors que la crise de la zone euro s’accentue, des experts et politiques se rallient chaque jour à la cause des fédéralistes.

Les solutions de sortie de crise abordées lors d’un récent séminaire de la JEF-Allemagne faisaient état notamment de la création d’eurobonds, soit une communautarisation partielle de la dette des Etats-membres, par l’européanisation d’une partie de celle-ci. On pouvait se réjouir le lendemain d’entendre le Président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker et le ministre italien des finances Giulio Tremonti reprendre le même projet.

L’idée fut initialement soumise l’année dernière par le Think-tank Bruegel. De plus en plus reprise par les médias allemands, la question mérite qu’on s’y arrête pour comprendre la façon dont elle pourrait constituer un pas plus fédéral vers la sortie de crise.

Où sommes-nous aujourd’hui ? Imaginons le scénario suivant : vous marchez accompagné d’un ami et prenez la décision d’acheter un bien, mais sans avoir sur vous l’argent nécessaire. Vous demandez alors à votre ami de vous prêter 100 eurios. Vous êtes donc illiquide : vous n’avez pas l’argent maintenant mais allez le rendre plus tard à votre ami. Que se passe-t-il cependant si vous ne pouvez lui rendre sa somme de départ ? Vous êtes insolvable.

Les Etats se retrouvent dans des situations semblables. Ils contractent des dettes en empruntant l’argent sur les marchés financiers, et ils émettent des emprunts. En tant que particulier, vous pouvez toujours vous rendre dans votre banque et investir dans les emprunts français ou allemands. Vous prêtez ainsi à un Etat qui va vous rendre cette somme à l’échéance convenue, par exemple en 3 ans, mais en tirant un certain gain, formé par les intérêts.

Certains pays comme la Grèce ne peuvent plus rendre l’argent qui leur fut prêté. Ils sont dés lors insolvables. Ces dernières semaines, on s’aperçoit que l’Irlande est tombée dans la même situation d’insolvabilité et que la peur s’étend à d’autres pays qui pourraient être à leur tour affectés. Les investisseurs font alors preuve d’une prudence accrue et cessent d’acheter les emprunts nationaux.

Pourquoi les financeraient-ils s’ils craignent de ne pas être payés en retour ? Les « prix » des emprunts, ou taux d’intérêts, de certains membres de la zone euro augmentent en conséquent. Cette peur sur les marchés rend la situation de ces pays plus difficile encore : ces pays sont d’autant moins solvables que les emprunts deviennent coûteux.

Que faire ? On pourrait laisser la Grèce et d’autres Etats membres se diriger vers leur ruine ou encore les exclure de la zone euro. Cette idée n’est pas très sage : ce serait prendre le risque d’une panique bancaire comme en ont connu le Brésil, l’Argentine, et la Russie. Les banques grecques ne se heurteraient pas seulement à l’économie grecque mais aussi aux investisseurs, notamment les banques européennes. Une crise bancaire comparable à la crise post-Lehmann serait alors possible. Le capital quitterait l’UE, le scénario serait plus sérieux qu’il ne l’est aujourd’hui. Exclure des Etats de la zone euro reviendrait à se faire Harakiri !

La solution adoptée en mai dernier pour aider la Grèce fut de créer un mécanisme de crise. 750 milliards d’euros furent mis à disposition des Etats membres. En d’autres mots, les Etats européens ont prêté de l’argent à la Grèce. Or la Grèce est insolvable et non illiquide ! On espérait que la Grèce retournerait à une situation solvable en coupant radicalement les dettes. Dans le même temps, cette haute somme d’argent était supposée générer le retour de la confiance sur les marchés et mettre fin au phénomène de contagion.

Ce fut un échec. La crise s’est étendue à d’autres pays, et d’aucuns calculent que l’argent garanti -750 milliards d’euros- n’est pas suffisant pour sortir de la crise un pays aussi grand que l’Espagne. Si la situation se détériore encore des sommes de l’ordre de plusieurs milliards d’euros pourraient être nécessaires.

Même ce scénario pourrait n’être pas suffisant : le mécanisme de crise n’est valide que trois ans. Que se passe-t-il ensuite ? La révision du Traité de Lisbonne initiée le 16 décembre lors du Conseil européen a décidé de rendre permanent le mécanisme. Mais cette décision ne résoudra pas le problème de l’insolvabilité -le risque est alors que certains pays doivent encore payer beaucoup de garanties sans résoudre leurs difficultés.

Une solution : l’émission de bonds européens. D’autres solutions sont discutées qui ne s’excluent pas toutes mutuellement. Une idée qui a gagné beaucoup ces dernières semaines est celle d’un « bon bleu » pour l’Europe. L’idée fut d’abord soumise par le think-tank Bruegel [1] et consiste en l’agrégation de tous les emprunts des membres de la zone euro en un seul bond bleu. Si quelqu’un souhaite investir de l’argent il n’achète plus des emprunts belges ou italiens mais du bond bleu. Alors que le risque d’un investissement est important en Grèce et faible en Allemagne, le « prix » ou taux d’intérêt de cet emprunt commun serait au modéré.

Mais l’idée du bond bleu va au-delà, en proposant qu’un certain taux de la dette publique soit émis de manière commune, équivalent à par exemple 40 % ou 60 % du PIB. Un pays dont le niveau d’endettement dépasse ce seuil doit alors émettre des emprunts « rouges » nationaux.

Cette solution permettrait d’agréger le risque, des risques encourus à l’échelle d’un pays étant amortis au niveau européen. Si un pays fait faillite alors l’argent des bonds rouges doit faire l’objet d’une déclaration concernant l’insolvabilité, et les investisseurs privés perdre une partie de leur argent.

Cette proposition présente également un attrait pour les pays voulant garder des dettes basses : en effet, les dettes bleues sont meilleurs marché que les dettes rouges car elles reflètent le risque qu’un certain pays peut faire faillite. Cette solution est aussi meilleur marché pour un pays comme l’Allemagne qui ne devrait plus garantir des hautes sommes d’argent pour la Grèce, l’Irlande, etc.

Mais les réticences allemandes s’expliquent par le coût politique considérable. Les discussions portent sur les « paresseux Européens du Sud », un constat injustifié. Alors que l’idée d’un bond bleu gagne du crédit auprès des experts, c’est le moment de soutenir cette idée. C’est la meilleure solution pour les Etats devant payer la plus grande partie de l’addition, et elle constituerait le prochain pas en avant de l’intégration européenne.

La mise en œuvre d’un tel scénario constituerait-elle une Union de transfert, comme cela est actuellement débattu ? Probablement pas. Le risque est certes partagé, mais en cas de fin de crise les pays comme l’Allemagne et la France ne devraient plus payer des garanties coûteuses tel que c’est actuellement le cas.

Cela constituerait un pas important vers plus de confiance mutuelle en termes de fiscalité au sein de l’Union européenne - celle-ci approchant actuellement le néant.

En ajoutant d’autres éléments tels qu’une meilleure coordination macroéconomique supranationale sur le long-terme et peut-être aussi plus d’investissements supranationaux à moyen-terme, on peut trouver une issue hors de la crise, et plus important encore, en prévenir de nouvelles. Cette opportunité ne fortifierait pas seulement la zone euro mais constituerait également le prochain échelon de l’échelle fédéraliste.


Christian RUIZ

Membre de la JEF-Berlin et diplomé de la Hertie School of Governance. Ancien stagiare au Ministère allemand des affaires extérieures

Article publié initialement sur www.taurillon.org