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Empêcher le démembrement de l’Ukraine

1er mai 2014, par Lucio Levi

Le triomphe de l’insurrection populaire qui a abattu la dictature sanguinaire et corrompue de Yanoukovitch signe la reprise du processus démocratique en Ukraine. Mais la crise n’est pas finie. Le reflux que le printemps arabe a connu montre que la chute des dictatures oppressives représente seulement le premier pas d’une longue et difficile transition. La transition vers la démocratie nécessite deux présupposés : le développement économique et la stabilité internationale.

L’Ukraine est au bord du désastre économique. Les oligarques qui se sont emparés du pouvoir économique en profitant de la transition sauvage vers le capitalisme, ont saccagé le pays et soumis la classe politique à leur pouvoir. Le plan d’aides d’urgence que Moscou avait activé après la renonciation du gouvernement de Kiev à signer l’accord d’association avec l’Union européenne (UE) a été suspendu après la chute de Yanoukovitch. Il est maintenant un aspect de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE auquel participe aussi le Fonds monétaire international (FMI).

Cette hésitation entre l’Est et l’Ouest montre comment l’Ukraine est devenue l’enjeu d’une querelle qui semble nous reporter à l’époque de la guerre froide. Le risque le plus grave que court le pays dans ce moment dramatique, c’est celui du démembrement. Si la situation devait échapper au contrôle des forces politiques qui se disputent le gouvernement du pays et aux acteurs extérieurs dont dépend l’ordre mondial, alors s’ouvrirait la crise internationale la plus grave depuis la fin de la guerre froide le long de la ligne qui sépare deux grandes régions du monde : l’UE et la Communauté des Etats indépendants (CEI). Le pays est divisé : en Ukraine occidentale c’est l’âme européenne qui prévaut et en Ukraine orientale c’est l’âme russe. Mais la décision sur son avenir se prend ailleurs. Ce qu’il faut absolument éviter, c’est que la décision soit imposée en termes de choix entre l’Est et l’Ouest. Malheureusement l’annexion de la Crimée par la Russie représente un pas irréversible vers une spirale de rétorsions réciproques qui risque de remettre en cause les résultats positifs que la collaboration de l’Occident avec la Russie avait obtenus les mois précédents dans les dossiers syrien et iranien.

En passant, on peut observer que Poutine a violé le droit international et, bien que la légitimité du référendum sur l’annexion de la Crimée ait été viciée par l’occupation militaire russe, sur le plan politique que le vote a de toute façon respecté la volonté de la majorité des habitants de la région. Le fait est toutefois qu’il y a aussi en Crimée des minorités ethniques et linguistiques (en plus des Tatars, il y a aussi une minorité italienne) qui ont droit à être protégées.

Sur le plan militaire, la Russie a une supériorité indiscutable. En Crimée, il y a des bases militaires russes qui assurent à la flotte russe un débouché vers la Méditerranée. L’Ukraine est assiégée par la Russie qui contrôle une grande partie de ses frontières terrestres et maritimes. Il est dans l’intérêt de l’Occident, et surtout de l’UE, d’éloigner l’option militaire qui risque de mettre en cause les fondements de l’ordre mondial et de le précipiter dans un conflit aux dimensions catastrophiques. Il faut aussi reconnaître que la proposition d’association de l’Ukraine à l’UE a contribué à déclencher la crise. Ce pays qui a fait partie de la Russie durant des siècles, représente un élément stratégique du projet de Poutine d’instituer une union douanière euro-asiatique et, plus généralement, de la tentative de faire que la Russie récupère le statut de grande puissance.

L’UE doit clarifier quelles sont ses frontières et où doit s’arrêter le processus de l’élargissement vers l’Est qui aujourd’hui intéresse les Balkans occidentaux. C’est en effet là que passent les frontières de l’Europe. Sur le plan politique, cela signifie que l’Europe doit reconnaître le droit des Etats situés à ses frontières orientales de se doter d’une organisation régionale. En particulier, dans cette région, un processus d’intégration peut se développer, permettant d’atteindre les économies d’échelle et les dimensions politiques nécessaires pour assurer le développement économique et l’indépendance politique dans un monde où les regroupements régionaux d’Etats -à côté des Etats qui ont déjà acquis une dimension macro-régionale- sont destinés à s’imposer comme acteurs de la politique mondiale.

Une possibilité d’accord sur la crise présuppose que l’Ukraine renonce à adhérer à des organisations internationales dont la Russie n’est pas membre comme l’UE et l’OTAN. Zbigniew Brzezinski et Henry Kissinger [1] ont récemment évoqué le modèle de la Finlande pour l’Ukraine ce qui veut dire, le choix d’un statut international ni anti-européen, ni anti-russe. La proposition est séduisante parce qu’elle oriente la pensée vers des solutions qui éloignent les perspectives d’affrontement entre des positions inconciliables et le démembrement. Toutefois, ce modèle appartient à la guerre froide, à un monde qui était divisé en deux et qui aujourd’hui n’existe plus et ne pourra plus revenir. Il n’y a plus d’Union soviétique, ni d’affrontement entre communisme et capitalisme.

Le système politique international est en train d’évoluer d’une manière irréversible vers un équilibre multipolaire. Mais ce qui est nouveau, c’est que les relations entre les Etats sont enveloppées dans un réseau touffu d’organisations internationales qui sont l’expression de la nécessité de cogérer un nombre croissant de problèmes qui ne peuvent plus être résolus isolément par les différents Etats. On peut aujourd’hui projeter et expérimenter de nouvelles formes d’organisations internationales capables d’ouvrir des perspectives innovantes par rapport aux anciennes formules neutralistes dans le sens d’une Ukraine qui développerait des relations de coopération à la fois avec la Russie et avec l’Europe.

On doit ouvrir rapidement une négociation entre les Etats Unis, la Russie et l’UE qui associe toutes les forces politiques internes et qui les engage dans la construction d’un accord qui maintienne l’unité du pays et développe de nouvelles formes de coopération entre l’UE et la CEI. Il existe diverses institutions interrégionales qui regroupent tous les acteurs intéressés par la négociation, c’est à dire les Etats-Unis, la Russie et l’UE : en premier lieu l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), mais aussi le Conseil OTAN-Russie et le Conseil de l’Europe (où les Etats-Unis sont observateurs). Au lieu d’appliquer la logique traditionnelle « ou d’ici, ou de là » de l’époque du nationalisme, pourquoi ne pas adopter celle du « à la fois d’ici et de là » du modèle fédéraliste ? Un fédéralisme d’un type nouveau peut ouvrir la voie à l’expérimentation d’une formule institutionnelle qui permette l’association de l’Ukraine à la fois à l’espace économique européen et à l’union douanière centre-asiatique : formule qui permettrait d’éviter la guerre civile et de sauvegarder l’intégrité territoriale du pays. L’Ukraine n’est pas un cas isolé. Il existe des exemples analogues d’Etats charnières entre deux grandes régions du monde (par exemple la Turquie, à la frontière entre l’Europe et le Moyen-Orient ou le Mexique à la frontière entre l’Amérique du nord et l’Amérique latine), qui peuvent jouer le rôle de pont et être le vecteur de nouvelles formes de solidarité interrégionale.

L’Ukraine, comme l’UE, dépend du robinet du gaz et du pétrole russe. D’une part, comme l’Europe sera encore longtemps tributaire de la Russie pour l’approvisionnement en ressources énergétiques, il est urgent que l’UE adopte une politique énergétique pour réduire sa dépendance à l’égard des importations de carburants fossiles et unir les forces pour accélérer la transition vers les énergies renouvelables. D’autre part, la Russie n’est pas, pour le moment, en mesure d’affronter la concurrence de l’UE, mais elle a besoin de son marché. Elle est consciente des faiblesses structurelles de son système de production basé sur les exportations de gaz et de pétrole -qui lui a offert le bénéfice temporaire d’une force financière significative- et vise à moderniser son économie à travers la formation d’une union douanière euro-asiatique. Un accord économique qui assure la coopération entre l’Europe et la Russie sur le plan des approvisionnements énergétiques (de la part de la Russie) et des technologies avancées (de la part de l’UE) et qui lie l’accord à l’affirmation au sein de la CEI des principes de la démocratie représentative et de l’Etat de droit, représente la condition pour mettre sur pied la solution de la crise de l’Ukraine dans un cadre de stabilité et de coopération entre des communautés régionales contiguës.

En outre, pour maintenir l’unité politique de l’Ukraine, la coexistence entre les diverses composantes ethniques, linguistiques et religieuses présentes dans le pays, ne peut être garantie que par une réforme des institutions dans un sens fédéral -et plus spécifiquement de l’application d’une forme de fédéralisme asymétrique- qui prévoie la concession aux régions orientales principalement russophones, de marges plus larges d’auto-gouvernement dans les secteurs de l’instruction, de la culture et de la gestion des forces de police. La flexibilité du fédéralisme asymétrique est telle qu’elle permet la concession d’un statut spécial d’autonomie à la Crimée qui rende compatible son inclusion dans le système défensif russe, avec l’appartenance à l’Etat ukrainien.

L’insignifiance politique dont l’UE a fait preuve dans cette circonstance dramatique montre que le chaînon manquant pour construire un nouvel ordre politique et économique international, c’est une Europe qui soit capable de parler d’une seule voix. C’est en endiguant l’agressivité des Etats-Unis à l’égard de la Russie, qu’une UE plus forte et cohérente acquerrait l’autorité pour corriger le dessein à caractère impérial et nationaliste de Poutine qui tend à réorganiser la région euro-asiatique en faisant appel à la grande mère Russie. C’est en créant un climat plus propice à la coopération internationale dans les secteurs de la sécurité et de l’économie qu’elle pourrait désamorcer les facteurs qui ont poussé la Russie à choisir le nationalisme et l’autoritarisme et favoriser l’évolution de la Russie vers la réorganisation dans un sens fédéral, à la fois de ses propres institutions et des relations avec les ex- républiques soviétiques.

Promouvoir et consolider la construction des institutions démocratiques en Ukraine en créant les conditions pour impliquer dans ce projet la Russie et les ex républiques soviétiques : voilà un objectif ambitieux qui doit être mis au centre de la campagne électorale européenne. Nous avons vu que le développement économique et la stabilité internationale sont les conditions pour affirmer la démocratie à laquelle l’Europe peut apporter une contribution décisive. Mener à son terme la révolution démocratique pour laquelle le peuple de la place Maïdan a montré qu’il était disposé à sacrifier sa vie, c’est l’objectif auquel l’Europe doit consacrer toute son énergie.


[1Z. Brzezinski, « Russia Needs to be Offered a ’Finland Option’ for Ukraine”, Financial Times, 22 février 2014 ; H. Kissinger, « Ukraine Crisis : Kiev Should Bridge East and West », The Independent, 9 mars 2014.