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François l’incrédule

18 octobre 2013, par Jean-Pierre Gouzy

C’est un fait – pour reprendre une remarque judicieuse de Jean Pisani-Ferry – que « l’Europe garde une grande capacité de décevoir ». Cependant, de temps à autre, il n’est pas interdit de manifester un optimisme mesuré à propos de tel ou tel évènement ou d’interventions des individualités susceptibles d’en orienter le cours. Sans remonter à Mathusalem, je dirai que ce fut le cas de Delors quand il présidait la Commission européenne.

Dans le même esprit, nous pouvions raisonnablement espérer que le dernier né des présidents de la République française répondrait au moins pour une part à nos attentes, d’autant qu’on le disait proche du même Jacques Delors. Or, qu’avons-nous observé ?

Depuis qu’il est aux affaires, François Hollande s’est efforcé, dans la tradition de la Ve République, de maintenir les traditionnels rapports privilégiés noués par ses prédécesseurs avec les décideurs d’Outre-Rhin, en commençant par l’actuelle chancelière, Angela Merkel, qui vient d’être brillamment réélue pour un troisième mandat ; ensuite, de participer à la remise en marche de la zone euro, après avoir abandonné l’idée de renégocier le pacte budgétaire officiellement baptisé « Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance ». La question essentielle qui s’est vite posée parmi nos partenaires à propos de François Hollande était donc toute simple… Que souhaitait vraiment l’hôte de l’Elysée pour l’Europe ? Pencherait-il en faveur d’un système politique peu ou prou fédéral, ou bien envisagerait-il un autre modus vivendi européen amélioré, mais lequel ?

On savait seulement que Hollande était favorable aux eurobonds ; à la taxation financière des banques (qui n’intéresse qu’une minorité de pays de l’Union européenne) ; à un rééquilibrage de l’Union économique et monétaire ; à un gouvernement de la zone euro ; « à une Europe apte à fonctionner à géométrie variable selon les sujets ». Resterait à savoir qui la gouvernerait effectivement, la Commission ou, à l’inverse, les ministres nationaux concernés des pays de la zone euro, avec des modalités appropriées qui n’excluraient pas l’usage du veto en dernier recours ? Rien n’est bien clair encore dans ce fatras…

En tout cas, sur un point central, le suspens présidentiel n’est même plus un secret de polichinelle… Un de nos dynamiques collègues du « Taurillon » a attiré notre attention sur une interview du 30 août dernier, de François Hollande, parue dans « Le Monde », laconique mais dégrisante. À la question (pourtant pas vraiment compromettante) : « À terme, cette Europe pourrait-elle être fédérale ? », l’élyséen personnage répond sans détour : « je ne vois pas encore suffisamment de volonté de participer à un idéal commun. Je ne crois pas aux États-Unis d’Europe. Commençons à faire en sorte que les États soient unis pour l’Europe ». Autrement dit, l’Europe est l’affaire des États comme dans la vision gaullienne, les peuples ne sont pas encore mûrs. Quant aux États-Unis d’Europe, il s’agit d’une utopie. Chacun à leur manière, et pour ne citer qu’eux, Victor Hugo, poète visionnaire, Jean Monnet, autodidacte de génie, comptent parmi les précurseurs de cette utopie. Pourtant, Monnet était typiquement un réalisateur, aux antipodes des idéologies. Quand en 1955, il fonda le Comité d’action pour les États-Unis d’Europe, à qui fit-il appel ? Aux leaders responsables des principaux partis et syndicats de la première Europe communautaire, celle du Charbon et de l’acier. Des socialistes comme Guy Mollet, Erich Ollenhauer, Matteo Matteotti, Max Buset ; des chrétiens-démocrates comme Fanfani, Kurt Kiesinger, Robert Lecourt, Théo Lefevre . Idem pour les libéraux dont Maurice Faure, secrétaire général du Parti radical socialiste qui signa les Traités de Rome au nom de la France, avec le socialiste Christian Pineau ; les présidents et secrétaires généraux des syndicats européen, à la seule exception des communistes. L’un des premiers gestes symboliques de François Mitterrand devenu président de la Ve République ne consista-t-il pas d’ailleurs à assumer le transfert des cendres de Jean Monnet au Panthéon ?

Certes, tous ces hommes avaient connu la guerre et savaient, par définition, ce qui leur en avait coûté, mais nous ne sommes pas les seuls à nous en souvenir. Loin de là ! Jean Monnet, d’ailleurs, demeure très présent dans les universités françaises. Attention, donc ! Au-delà des apparences et des faux semblants, des jeux de go d’énarques qui composent l’oligarchie d’État, ne nous méprenons pas sur le sens de l’histoire et la véritable signification de l’entreprise communautaire. L’incrédulité ne dessert pas l’euroscepticisme, bien au contraire, comme nous aurons fort probablement l’occasion de le vérifier lors des prochaines élections européennes. Malheureusement !