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Fratello Altiero

juin 2006, par Robert Lafont

Ventotene est une petite île, derrière Ischia, qui fait face à Naples. Dans cette île une petite ville, et en son milieu une placette, sous les fenêtres d’une maison qui ne dit rien à personne. A la fin de la semaine dernière s’y trouvait, pour sa première visite officielle, le nouveau Président de la République italienne, Giorgio Napolitano, accompagné de trois ministres du nouveau gouvernement.

Ils venaient rendre hommage à leur maître spirituel, Altiero Spinelli, qui, relégué là avec sa famille par le fascisme, écrivait en 1941 le fameux Manifeste qui mériterait maintenant d’être en bonne place dans toutes les écoles d’Europe.

Je m’avise que le geste historique fait par un homme politique de haut niveau à l’issue d’une crise de régime n’est guère compréhensible par mon lecteur, qui est de France, peut-être le pays de notre continent où l’intelligence est la plus bouchée, et plus encore l’Occitanie, le chef d’œuvre du bourrage de crâne à la française. Napolitano est un des anciens fondateurs du Parti communiste italien, trois hommes ayant appartenu au PCI occupent les trois présidences de l’Etat ; la République, le Sénat et l’Assemblée nationale. Par conséquent je lis que les communistes reviennent au pouvoir. C’est ne rien comprendre à l’Italie : ces trois hommes, cela fait longtemps qu’ils ont digéré le stalinisme, et puis leur parti, s’il a fait des erreurs considérables, a su marquer ses divergences avec Moscou et, l’heure venue, faire peau neuve. Ce qui revient, c’est l’immense vague démocratique et populaire, née de l’écrasement final du nazisme et du fascisme, qui se couvrit du drapeau communiste parce qu’il n’y en avait pas d’autre de possible, à l’époque où les services secrets américains bâillonnaient l’Italie de Démocratie chrétienne, et qui donna en son temps, des années 50 à 70 le renouveau culturel que l’on sait. Revient en ranimant le grand cinéma critique, celui de Nanni Moretti, que Cannes vient d’accueillir. Revient en tirant de son fond les grandes idées qu’il a mûries. Revient en saluant la pensée la plus courageuse du siècle, celle d’Altiero Spinelli.

Par dates biographiques, j’appartiens à cette vague. Mon occitanisme y appartient. Mais enfermés comme nous l’étions en France, à son histoire de nationalisme entêté et myope, toujours renaissant de droite à gauche et vice-versa, il m’a fallu le considérer comme un rêve, un futur, une hypothèse. C’est tout mon combat de quelques gains et de longue patience. Ainsi n’ai-je su presque rien de Spinelli au moment crucial de l’après guerre et j’en ai pris connaissance tardivement à un moment moins important quand, au début des années 80, il s’efforçait au Parlement européen de rendre possible, au moins en idée, une Union fédérale européenne contre le Traité étatique de Rome et le projet d’Acte unique. Qui se rappelle que les citoyens européens

consultés se dirent pour dans leur majorité ? Mais ils n’étaient pas les maîtres, les Etats menaient la barque. Cette pensée qui nous alerte, nous Européens d’aujourd’hui, le Manifeste de Ventotene le place tout en haut, bien au- dessus des gargouillis de Maastricht-Amsterdam-Nice et du Traité constitutionnel aujourd’hui en panne. Cette pensée est comme elle est, lumineuse, née au temps le plus sombre de l’Europe, du nazisme victorieux, de la guerre où même l’Homme risquait de se perdre. Elle tient en deux principes : la paix déclarée entre les peuples et la suppression des Etats-nations. Pour cela le fédéralisme généralisé, bien plus audacieux que l’articulation de l’interne et de l’externe posée par Camproux [1].

Vous avez noté ? Le fedéraliste Spinelli au Parlement de Strasbourg était affilié au groupe communiste. Son espoir laïc et social n’avait rien à voir avec le fédéralisme de Bossi et de la ligue qui à présent gratte pour exister avec les restes de fascisme et de racisme dans les eaux putrides des classes moyennes du Nord. Voici que sa pensée renaît juste au moment d’une éclaircie politique (ne chantons pas victoire trop tôt : la hyène Berlusconi grince encore des dents), au moment d’hésitation où, comme le dit Giorgio Amato, qui était à Ventotene, il faut lire le « non » français au Traité constitutionnel comme une « demande de plus d’Europe ».

Acceptons-en l’augure ! le Manifeste de 41 est réédité cette semaine à Milan. La ministre Emma Bonino veut le faire traduire en arabe. Pourquoi ne le publierait-on en occitan ? Moi, j’aimerais ne pas finir ma vie sans avoir vu les Occitans se hisser au point d’intelligence et d’audace qui leur convient autant qu’à un Président de la République italienne, à la cime où était Spinelli.


Article extrait de La Setmana, du 1 au 7 juin 2006, hebomadaire publié en occitan à Pau

Texte traduit de l’occitan par Bernard LESFARGUES - Eglise neuve d’Issac


[1Charles Camproux, né à Marseille en 1908, professeur de lettres à la Faculté des Lettres de Montpellier ; fondateur en 1934 de la Société d’études occitanes ; il sera par la suite Vice-président de l’Institut d’études occitanes (IEO) qui existe toujours. Très marqué par la guerre de 1914, il écrira, entres autres ouvrages, Per lo camp occitan, et sera considéré comme un théoricien d’un fédéralisme politique appliqué à l’Europe. Charles Camproux décèdera en 1994 (Note du traducteur)