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« Il y a 30 ans nous avons publié »

Henry Frenay et le fédéralisme européen dans la Résistance (Extraits)

25 janvier 2009, par Jean-Francis Billion, Jean-Luc Prevel

Republié, à l’occasion du XX° Anniversaire de la mort de H. Frenay Initialement publié dans le numéro 88, de Fédéchoses, en septembre 1988

Henry Frenay, fondateur du mouvement de Résistance Combat, membre du Comité français de libération nationale à Alger puis à Paris, de novembre 1943 à 1945, et ancien ministre de De Gaulle dans les gouvernements provisoires de la Libération, est décédé à Porto Vecchio le 6 août 1988 à l’âge de 83 ans. Après Altiero Spinelli, c’est l’un des derniers fédéralistes européens de la Résistance qui disparaît.

La presse française lui a rendu hommage tout en restant très « pudique » sur son engagement fédéraliste européen, toujours présent, des premières années de la Résistance jusqu’à la bataille pour la Communauté européenne de défense (CED) et la création parallèle d’une Communauté politique démocratique et supranationale (CEP).

Nous ne reviendrons pas ici sur son action au Mouvement socialiste pour les Etats-Unis d’Europe puis à la tête de l’Union européenne des fédéralistes qu’il anima dans les dix années qui suivront immédiatement la guerre. Même s’il prit par la suite du recul par rapport à l’action militante au jour le jour, il resta cependant fidèle à ses convictions comme en témoigna, en 1984, son soutien au projet de Traité instituant l’Union européenne. Nous voudrions seulement rappeler quelques prises de position qui ont émaillé son action dès l’entre-deux guerres.

Né à Lyon le 19 novembre 1905 dans une famille de militaires conservatrice, il fait ses études à Saint-Cyr puis à l’Ecole de Guerre dont il sort capitaine en 1934. Il suit à Strasbourg les cours du Centre d’études germaniques où il perçoit le caractère monstrueux du national-socialisme et de la guerre qui approche.

Il donnera en 1938 des conférences sur ce thème pour les officiers, à Toulouse : « Un homme, ou un peuple, est très fort quand il entre en lice armé d’un mythe ; or, le national-socialisme a fait découvrir au peuple allemand un ensemble de mythes : le mythe de la race, le mythe du soldat politique, le mythe du socialisme allemand qui éveillent tous des échos profonds dans l’âme populaire… » et en 1939 il concluait ainsi : « L’Allemagne est passionnément dévouée au Führer et au Parti. La mission du Reich, la guerre, lui apparaîtra comme une croisade nécessaire pour extirper l’hérésie et faire triompher la vérité éternelle. Les hérétiques ce sont les démocrates, les rationalistes les humanistes, les libéraux… Ainsi, la guerre que nous serons peut-être appelés à subir sera la guerre des idées dont les bombes seront les premiers arguments » [1].

Fait prisonnier en juin 1940, il s’évade le même mois et commence de suite à jeter les bases du Mouvement de libération nationale et à publier des bulletins d’information clandestins qui deviendront, à partir de décembre 1941, le journal Combat qui tirera, dans la clandestinité à plus de cent mille exemplaires.

Frenay est déjà profondément européen et sa résistance ne sera jamais nationaliste ni anti-allemande.

Dès 1942, la nécessité des Etats-Unis d’Europe est affirmée avec force dans le Manifeste de Combat dont il est l’un des trois rédacteurs : « La Révolution que nous portons en nous est l’aube d’une Civilisation nouvelle. C’est là qu’est le sens de la guerre civile mondiale. L’histoire nous enseigne l’élargissement constant des frontières. Les Etats-Unis d’Europe -étape vers l’unité mondiale- seront bientôt une réalité vivante pour laquelle nous combattons. Au lieu d’une Europe, non pas unie mais asservie sous la schlague d’une Allemagne ivre de sa force, nous ferons, avec les autres peuples, une Europe unie, organisée sur la base du droit dans la Liberté, l’Egalite et la Fraternité »  [2].

A la même époque, lors d’un bref séjour à Londres, il se démarque de De Gaulle : « Je dois vous dire que je suis mécontent et scandalisé de l’esprit de nationalisme étroit que je vois chez un grand nombre de vos collaborateurs et dans votre entourage. Je tiens à vous dire, moi, responsable d’un mouvement de Résistance français, que ce que nous combattons dans la Résistance française, ce ne sont pas les Allemands mais les Hitlériens ;ce que nous combattons, c’est une tentative d’unification de l’Europe par la violence au service d’un régime totalitaire mais c’est en vue, après la libération, de travailler ensemble à la construction d’une Europe libre et démocratique, avec ceux-là même que nous combattons aujourd’hui » [3].

En mars 1944, à Alger, il développe à nouveau ses thèses devant le premier congrès non clandestin de Combat et lance un appel à tous les résistants européens, tout en envisageant quelle devra être la place de l’Allemagne vaincue dans l’Europe de l’après-guerre. Combat écrit dans son numéro du même mois : « Aujourd’hui, les souffrances cruelles du peuple allemand nous paraissent être la seule chance d’imprimer dans la chair de cette nation tragique l’horreur de la guerre ; mais demain, nous ne désirons pas que l’on fasse de la vie de chaque Allemand un calvaire. Le nazisme est la dernière incarnation de la folie de la grandeur germanique, utilisée par le capitalisme agonisant et discipliné par le militarisme prussien. Pour rendre l’Allemagne « viable », il ne suffira pas de châtier tous les criminels de guerre ni de changer de régime. Il faudra encore, tout en donnant à l’Allemagne les moyens de vivre sans déchoir, la mettre politiquement et culturellement en tutelle pendant un certain nombre d’années. Comment faire accepter cette tutelle ? Par l’abandon de toutes les nations européennes, au profit de la Fédération européenne, d’une part de leur souveraineté nationale… Nous n’oublions pas que la Résistance allemande a été la première à se dresser, la première à être martyrisée. Nous n’oublions pas Dachau et tant de militants socialistes, catholiques et communistes disparus sans traces » [4].

Il est en outre intéressant de savoir qu’à la même époque les responsables nazis les plus élevés en grade, et Hitler lui-même, étaient parfaitement informés des positions européistes de Frenay par un rapport du 27 mai 1943, « Die Armée secrète in Frankreich », adressé à Von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, dans lequel on peut lire : « La prise de position de Frenay vis à vis de l’Allemagne peut s’exprimer ainsi : …Il ne serait pas sage de faire porter, comme en 1918, au peuple allemand pendant une longue période le fardeau de la défaite, ce qui serait le germe de nouveaux drames et pourrait contraindre le peuple allemand à se révolter. Le morcellement de l’Allemagne doit être écarté et l’unité allemande maintenue doit être intégrée dans l’unité de l’Europe. L’unité économique du monde a nécessairement comme conséquence l’unité politique. L’abolition des frontières politiques et la disparition des conditions économiques qui interdisent un niveau de vie suffisant, suffiront à écarter les causes les plus profondes de la guerre. Ainsi, il ne resterait plus qu’à se protéger contre un réveil du nationalisme, particulièrement en Allemagne. Par la socialisation de l’industrie lourde et la création d’armées internationales, le recours à le force devrait être, dans l’avenir, rendu impossible » [5].

Il faut enfin rappeler que Frenay ne fut pas le seul Résistant au nazi-fascisme à se prononcer pour la Fédération européenne. Tout au contraire ce fut le cas de la quasi totalité de la Résistance non communiste, non seulement en France mais aussi dans toute l’Europe comme Walter Lipgens l’a mis en évidence dans son ouvrage : Europa - Föderationspläne der Widerstandsbewegungen -1940/1945 [6].

Que l’on nous permette d’en prendre un dernier exemple dans le texte du projet de programme de la région lyonnaise du Mouvement de libération nationale [7] : « …Considérant qu’il est impossible de reconstruire une Europe prospère, démocratique et pacifique sous la forme d’un assemblage d’Etats souverains, séparés par leurs frontières politiques et douanières, considérant qu’une Société des Nations conçue comme une ligue d’Etats souverains ne peut être qu’un leurre, nous entendons lutter pour la création d’une fédération européenne, démocratique, ouverte à tous les peuples européens, y compris l’Angleterre et l’URSS… Seule une telle fédération peut assurer aux peuples d’Europe la paix, la prospérité et permettre un puissant essor dans la voie du progrès économique et de la démocratie véritable. Seule une telle fédération peut, par son exemple même, entraîner tous les peuples de la terre vers une organisation fédérale du monde ». [8] (…)


[1 In Henri Frenay La nuit finira , éd. Robert Laffont, Paris, 1973 pp. 27-28.

[2 op. cit ., pp. 576-578 (extrait de « Combat et Révolution »).

[3 Extrait d’un discours d’André Philip au Congrès européen du Travail à Paris le 27 avril 1956, in Hubert Halin, l’Europe unie, objectif majeur de la Résistance , éd. de l’ URPE , Bruxelles, pp 22-23.

[4 Op. cit . p.27.

[5 In Henri Frenay, op. cit ., p. 324.

[6 Ed. R. Oldenburg Verlag, Munich, 1968

[7 Constitué en 1943 par la fusion des Mouvements unis de la Résistance ( Combat , Franc Tireur et Libération ) regroupés depuis mars de la même année avec les mouvements de la zone occupée ( Défense de la France , Résistance et Lorraine ).

[8 In Henri Michel et B. Mirkine-Guetzévich, Les idées politiques et sociales de la Résistance , éd. PUF , Paris, 1954, pp. 398-399.