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Après 49 ans d’amitié et de complicité

Hommage à Jean-Luc Prevel

15 avril 2017, par Jean-Francis Billion

Quelques semaines après les décès de nos amis Jean-Pierre Gouzy, dernier témoin du Congrès de l’Europe de La Haye de 1948 et l’un des pionniers de la section française de l’Union européenne des fédéralistes (UEF Europe) fondée à Paris en décembre 1946, puis de Michel Morin, ancien Secrétaire général de l’UEF France et membre du Bureau de l’UEF Europe, c’est un troisième de nos amis, Jean-Luc Prevel, qui s’est éteint des suites d’une longue maladie à Lyon le mardi 11 avril.

Jean-Luc avait rejoint les rangs des fédéralistes très jeune au milieu des années 1960 après sa rencontre avec Michel Morin et suite à une action de rue devant la Gare de Perrache par des militants et militantes lyonnais (mais aussi du Piémont et de Lombardie) dans le cadre de la campagne pour le « Recensement volontaire du Peuple fédéral européen » lancée par l’universitaire fédéraliste de Pavie Mario Albertini à la fin de l’épopée du Congrès du peuple européen fondé par Altiero Spinelli. Jean-Luc a toujours « baigné » dans l’ambiance du fédéralisme lyonnais et rhônalpin, largement acquis aux thèses dites hamiltoniennes (ou institutionnelles) du fédéralisme italien ; il était par contre opposé à tout sectarisme. Il a fait ses premières armes et suivi sa formation politique auprès principalement de l’universitaire, écrivain et traducteur, Bernard Lesfargues, président du Mouvement fédéraliste européen local (et responsable du mouvement autonomiste Lutte occitane) et de Bernard Barthalay, économiste et responsable régional des Jeunes du MFE. C’est-à-ce titre que Jean-Luc a été l’un des principaux acteurs du regroupement (fin des années 1960 et début des années 1970) des Jeunes du MFE Rhône-Alpes et des membres des Jeunesses européennes fédéralistes RA, liées au Mouvement fédéraliste français – La Fédération ; leur fusion a précédé celle des mouvements adultes dans l’Union européenne des fédéralistes Rhône-Alpes (qui conserve toujours ce nom avec l’inversion volontaire des mots « fédéralistes » et « européenne » par rapport au nom de l’organisation aux plans français et international), la création de la JEF Europe réunifiée et la réunification au plan international de l’Action européenne fédéraliste (AEF) et du Mouvement fédéraliste européen supranational (MFEs) au sein de l’UEF Europe après les congrès de Nancy et de Bruxelles du début des années 1970.

C’est dans le cadre des contacts pour la création, en septembre 1974 à Lyon, d’une section unifiée de la Jeunesse européenne française (JEF France) regroupant les membres des Jeunes du MFE et ceux des JEF - Fédération que Jean-Luc avec des militants parisiens et lyonnais participe à la fondation du bulletin de liaison Fédéchoses. La JEF France créée Fédéchoses devient une revue fédéraliste autonome s’intéressant tout-à-la fois au fédéralisme « interne », « européen » et « mondial » plus qu’au fédéralisme « intégral » et « sociétal » cher à Alexandre Marc ; c’est pour abriter cette revue naissante que Jean-Luc , avec Albert M. Gordiani (délégué de l’UEF Rhône-Alpes) et moi, fonde en 1978 Presse Fédéraliste ; en parallèle, il est aussi, comme Barthalay et moi, largement associé à la fondation par Lesfargues de la Librairie Fédérop (fin 1968 début 1969) puis des Editions Fédérop (1974 / 1975). Jean-Luc est resté jusqu’à son décès membre du Collectif des deux collections fondées au sein de Fédérop, « Textes fédéralistes » et « Minorités nationales », que Presse Fédéraliste a repris à l’automne dernier.

Aux marges de l’UEF, Jean-Luc est ainsi depuis sa création Directeur de la publication de Fédéchoses et membre du Bureau de Presse Fédéraliste et il va assurer la parution, avec Lesfargues de l’édition française de la revue Il Federalista dirigée par Albertini (années 1980). A ces divers titres Jean-Luc a eu un rôle fondamental de traduction (anglais, allemand et italien) et de correction (editing) de Fédéchoses, du Fédéraliste, de « Textes fédéralistes » et enfin de la collection Carnet d’Europe fondée et dirigée par Alain Réguillon (années 2000). Jean-Luc écrit de nombreux articles et participe à l’immense majorité des éditoriaux de Fédéchoses (souvent rédigés « à vingt doigts et deux claviers » et signés de la revue plutôt que de l’un ou l’autre de nos patronymes). Il a enfin effectué avec moi le choix des textes et préparé l’édition des quatre derniers livres parus depuis 2012 dans « Textes fédéralistes » (Michel Mouskhély – avec Gaston Stefani, Spinelli, Lord Lothian [Philipp H. Kerr] et enfin il y a un mois Spinelli –avec Ernesto Rossi). Jean-Luc, infatigable malgré la maladie qui vient au bout de trois ans de l’emporter, travaillait ces derniers jours à la relecture finale de la traduction du livre de Lucio Levi, La théorie du fédéralisme, et se préparait à « toiletter » dans les prochains mois l’édition française d’un livre sur Albert Camus (Alberto Bresolin, Albert Camus. L’Union des diversités. Le legs humain et politique d’un homme en révolte) que nous devons publier à l’automne.

Être capables, sans Jean-Luc, de respecter les dates de parution de ces deux ouvrages, celle régulière de Fédéchoses et la publication dans « Carnet d’Europe » de deux Cahiers en hommage à Jean-Pierre Gouzy et Michel Morin plus d’un troisième en hommage à lui-même va tenir de la gageure ; mais c’est un défi que nous lui devons de réussir. (Je tiens à assumer la responsabilité pleine et entière du retard du numéro 175 de Fédéchoses, incapable que j’ai été ces dernières semaines et après les décès de Gouzy et de Morin d’écrire et de soumettre à Jean-Luc un texte dont je craignais qu’il doive en fin de compte annoncer également sa propre disparition).

Tout au long de sa vie militante, Jean-Luc s’est consacré au combat fédéraliste sous ses divers aspects. Il a été l’un des principaux liens entre les fédéralistes et la Maison de l’Europe et des Européens de Lyon dont il a été près de 40 ans membre du Conseil d’administration. Durant plus de vingt ans il a été Secrétaire (puis Vice-président de l’UEF Rhône-Alpes) après avoir été le deuxième Président de la JEF France puis membre du Comité fédéral de la JEF Europe et des instances de l’UEF France en particulier. Concernant cette dernière il a décidé lors de sa dernière Assemblée générale, « la maladie aidant », de ne plus avoir de tâches au niveau national, mais pas avant d’avoir tant pu contribuer à un passage de relais générationnel à la direction du mouvement, dont nous avions fait l’un de nos principaux objectifs. D’autres choix politiques ou stratégiques nous ont toujours unis comme les doigts de la main : création d’un éphémère Mouvement fédéraliste mondial Rhône-Alpes, qui, très proche de l’UEF RA, a permis progressivement d’obtenir l’association de l’UEF France au World Federalist Movement ; contacts suivis avec les milieux régionalistes et autonomistes membres de la Fédération Régions & Peuples Solidaires et défense des langues régionales et minoritaires ; antifascisme militant, mise en avant des valeurs du « fédéralisme de la Résistance » et refus de toute compromission avec l’extrême droite en parallèle d’une « ouverture critique » vers certains milieux internationalistes de l’extrême gauche et des altermondialistes ; refus obstiné d’appartenir à un quelconque parti politique national et de participer à toute élection nationale ; enfin, soutien à la méthode constituante (démocratique) par opposition à celle (diplomatique) du pacte fédératif entre États. Pour ne pas oublier notre décision d’assurer au nom de l’UEF France l’animation de la Campagne New Deal 4 Europe pour un Plan européen extraordinaire de développement durable et de création d’emplois depuis 2013.

Ma première rencontre avec Jean-Luc (mais aussi avec les deux Bernard et quelques autres) s’est déroulée à l’automne 1968 dans la poussière et les gravats des locaux qui allaient quelques semaines plus tard devenir la Librairie Fédérop dans le Vieux Lyon. J’étais depuis 1967 adhérent du MFE et inscrit au Registre des Citoyens du Monde. Depuis nous n’avons jamais cessé de travailler ensemble dans une totale et quasi parfaite complicité et intimité intellectuelle doublée d’une très grande amitié largement partagée par nos proches.

C’est à ta demande, Jean-Luc, qu’après quelques années durant lesquelles (années 1980 et début des années 1990) j’avais pour des raisons professionnelles limitée largement mon action fédéraliste à Fédéchoses, que j’ai accepté de prendre la Présidence de l’UEF Rhône-Alpes après la décision de notre ami René Cassier de mettre fin à son mandat.

***

Mais les activités de Jean-Luc ne se limitaient pas au fédéralisme. Il a aussi et surtout toujours été au quotidien un homme engagé dans la Cité, toujours prêt et disponible pour toutes et pour tous sur plein d’autres plans au service des autres ; en particulier l’enseignement (sa profession initiale) puis le monde du handicap (un autre domaine qui nous a tellement rapproché après la maladie six mois après sa naissance de notre fils Guilhem qui lui vouait une énorme affection et est très affecté ; sans Jean-Luc je ne sais pas comment nous aurions supporté ce coup de la vie !), son action au bénéfice de l’association des Pupilles de l’Etat, etc.

Avec les multiples témoignages qui s’accumulent depuis quelques jours ce qui est avéré c’est que toutes et tous décrivent un homme bon, tourné vers autrui et dévoué, profondément humain.

Jean-Luc était enfin secret, il se protégeait et n’aimait pas parler de lui, se mettre en avant et de moins en moins s’exprimer en public ; il aura toujours même avec ses proches, conservé une part de secret qui le rendait encore plus attachant pour ceux qui l’aimaient. Jean-Luc nous regrettons de ne pas peut-être avoir été à la hauteur pour t’aider plus et te conserver, égoïstement, plus longtemps auprès de nous.

Avant d’achever ce bref hommage, il y aurait tant d’autres choses à dire et écrire mais d’autres s’y emploieront certainement, je souhaite redire, pour Denise et nos enfants, mais aussi de notre part à toutes et tous à Jacqueline, ton épouse, à Isabelle et Hildegarde, tes filles, et à Aurélien le fils de Jacqueline, toute notre affection et toute notre peine. Jean-Luc nous n’oublierons pas non plus Trudel, ta première femme, ni ton fils Karl Maxime disparus avant toi.

Jean-Luc, mon ami, mon « frère », tu n’as pas toujours, loin de là sans doute, été épargné par la vie, mais, c’est certain, en n’étant pas épargné par la mort tu ne nous épargnes pas non plus !

Repose en paix.