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Intervention de Bernard Lesfargues à Barcelone le 20 janvier 2015

6 novembre 2015

À l’occasion de l’ouverture de la Bibliothèque de traductions Bernard Lesfargues

Charles Sorel, l’auteur de L’Histoire comique de Francion (1633) écrit que « traduire des livres est une chose très servile ».

Dieu merci, depuis l’époque de Louis XIII le métier de traducteur a beaucoup évolué. En témoigne par exemple Diderot qui, dans Les Bijoux indiscrets (1748), fait brièvement dialoguer Bloculocus avec Mangogul. Celui-ci demande :

- Vous savez donc le grec ?
- Moi, seigneur, point du tout.
- Ne m’avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène et qu’il avait écrit en grec ?
- Oui, seigneur, mais il n’est pas nécessaire d’entendre une langue pour la traduire, puisque l’on ne traduit que pour des gens qui ne l’entendent point.

Diderot nous amuse, mais il n’est pas si loin de nous le temps où l’on raffolait des « belles infidèles ». Cioran, très sérieux, se permet d’écrire : « Je mets un bon traducteur au-dessus d’un bon auteur. » Exagère-t-il ? C’est probable. Mais il écrit encore : « Tous les traducteurs sans exception que j’ai rencontrés étaient intelligents, et souvent plus intéressants que les auteurs qu’ils traduisaient. » Je n’oublie pas l’amitié qui liait Cioran et Armel Guerne, une amitié qui peut nous aider à comprendre les propos quelque peu surprenants de Cioran sur la traduction. Mais on a si souvent minoré le rôle des traducteurs, qu’il ne leur déplaît pas de recevoir des éloges en général mérités. Merci, monsieur Cioran.

De l’orgueil et de l’humilité, oui, mais pas de servilité. Entre ces deux extrêmes, le traducteur trouve sa juste place.

Je savoure et je fais miennes les lignes réparatrices qu’écrit Cioran. Je ne pense pas qu’il survalorise la tâche du traducteur.

Que fait le traducteur ? Assis à sa table de travail, l’ordinateur en marche, c’est lui désormais la fameuse « page blanche » qui faisait jadis tellement peur aux écrivains et qui, je crois, leur fait toujours aussi peur. Les dictionnaires narquois sont à portée de main. Et le traducteur est seul. Tout seul à se battre, page après page, à se torturer le cerveau pour translater dans sa propre langue ce qu’a écrit, proche ou lointain, un autre auteur qui a le droit d’écrire ce qui lui passe par la tête, tandis que lui, misérable traducteur, ne peut que s’interdire de retoucher si peu que ce soit au texte qu’après tout il a accepté de traduire et non de modifier.

Il me semble, mesdames et messieurs, que vous avez été bien imprudents en donnant mon nom à cette bibliothèque. La coutume est de patienter quelque peu, d’attendre que la personne à qui l’on rend hommage ait disparu de la terre des vivants. On ne sait jamais ce qui peut passer par la tête d’un vieillard… Mais je vais faire en sorte de ne pas démériter de vous.

Et, surtout, dites-vous bien que je n’ai guère de mérite. Traduire Joan Sales, traduire Mercè Rodoreda, traduire Jaume Cabré, c’est un immense plaisir. Ce n’est absolument pas un pensum. Je termine donc en répétant haut et fort combien j’ai aimé consacrer des heures et des heures de ma vie à la littérature catalane, à la langue catalane qu’un imbécile gradé avait tout fait pour l’éradiquer.

La culture catalane est bien vivante. Je crie aussi fort que je peux :
Vive la Catalogne !
Visca Catalunya !