Presse fédéraliste

Une Europe Unie dans un monde uni

Accueil > Fédéchoses > Numéro 170 - Décembre 2015 > L’interprétation fédéraliste des guerres mondiales et du fascisme - La guerre (...)

L’interprétation fédéraliste des guerres mondiales et du fascisme - La guerre de trente ans du XXe siècle

23 janvier 2016, par Sergio Pistone

Il y a un siècle a débuté l’époque des guerres mondiales et du fascisme, qui, avec sa chute finale, c’est-à-dire l’écroulement de la puissance des Etats européens, a ouvert la voie au développement du processus d’intégration européenne. Il me semble utile, comme contribution au débat lié au centenaire de la première guerre mondiale, de rappeler dans ses grandes lignes l’interprétation de l’époque des guerres mondiales et du fascisme élaborée par les fédéralistes européens, qui se sont efforcés d’éclaircir au-delà de la chronique des évènements, la signification profonde de ce temps historique. Je souhaite rappeler que les contributions essentielles de cette interprétation ont été élaborées par Altiero Spinelli, Mario Albertini, Luigi Einaudi, Lord Lothian (Philip H. Kerr), Lionel Robbins, Barbara Wootton, et Ludwig Dehio et j’espère que mon propos poussera à la lecture de leurs écrits.

Si l’on veut saisir son noyau essentiel, l’on peut écrire que l’interprétation fédéraliste est caractérisée par le fait d’individualiser dans la crise de l’Etat national le fil conducteur de l’époque des guerres mondiales et du fascisme. Par cette expression l’on entend la contradiction, apparue entre la fin du 19° siècle et le début du 20° siècle entre, d’une part, l’évolution du mode de production (le commencement de la révolution industrielle), qui, en amenant une croissante interdépendance entre les peuples du monde, a posé le défi de la création d’entités étatiques de dimension continentale et, en perspective, de l’unification du genre humain et, d’autre part, les dimensions historiquement dépassées des Etats nationaux européens. Face à cette contradiction la seule réponse rationnelle aurait été de commencer l’unification fédérale de l’Europe comme première étape vers l’unification de l’humanité ; une solution que, toutefois, les classes politiques européennes, liées au dogme de la souveraineté nationale absolue, n’ont pas voulu poursuivre sérieusement tant que les Etats nationaux européens sont demeurés des puissances de premier rang. D’où, dans un premier temps, l’affirmation inévitable dans une première phase de la réponse de type impérialiste à la décadence des Etats nationaux, c’est-à-dire de la tentative d’unifier l’Europe sous l’hégémonie de l’Etat à l’époque le plus puissant du continent. La première guerre mondiale a précisément été le premier acte de la tentative allemande d’unification hégémonique de l’Europe et sa conclusion n’a pas apporté de solution durable car à la défaite de l’Allemagne n’a pas fait suite une politique d’unification pacifique de l’Europe mais plutôt un règlement qui a exaspéré la crise du système des Etats nationaux souverains en Europe. Alors que la création de nouveaux petits Etats accroissait de milliers de kilomètres la longueur des barrières économiques internes à l’Europe, son émiettement économique s’aggravait à cause de l’aggravation du protectionnisme dans un contexte de crise économique endémique dû justement aux dimensions toujours plus inadéquates des Etats nationaux européens. Cette situation a pesé tout particulièrement sur l’Allemagne, qui avait perdu des territoires et des débouchés économiques très importants, mais qui avait encore conservé les énergies suffisantes pour tenter une nouvelle fois l’aventure hégémonique.

Dans ce contexte, s’est affirmé de manière quasiment inéluctable le totalitarisme fasciste. Le fascisme était, d’une part, la réponse réactionnaire au marasme économico-social et à l’exaspération des luttes sociales causés par l’inadéquation des Etats nationaux européens aux problèmes de l’époque. Et cette réponse a prévalu dans les pays où cette inadéquation s’était manifestée de la manière la plus aigüe. Tout d’abord en Italie, pays particulièrement arriéré en matière économico-sociale et qui, en conséquence, ressentait de manière particulière le phénomène général de crise de l’Etat national ; puis, en Allemagne, qui n‘était certes pas un pays sous-développé, mais où la contradiction entre les exigences du développement économique et les dimensions du territoire était devenue particulièrement aigüe. Que la Grande-Bretagne et la France aient réussi a conserver leurs régimes démocratiques est dû au fait que ces pays étaient historiquement enracinés dans des traditions nationales plus longues, mais également, et de manière décisive, parce que leur déclin en tant qu’Etats nationaux souverains était ralentis par les bouées de sauvetage représentées par la possession de grands empires coloniaux.

D’autre part le totalitarisme fasciste était parfaitement compatible avec la tentative de donner une réponse impérialiste et hégémonique au problème de la crise de l’Etat national en Europe. La structure totalitaire de l’Etat ne faisait en effet que pousser à ses conséquences extrêmes les tendances à la centralisation, à l’autoritarisme et à l’égoïsme nationaliste qui caractérisaient les grandes puissances européennes et qui étaient une conséquence de la structure anarchique du système européen des Etats. Ces tendances s’aggravaient suite à l’exaspération de la lutte de puissance dans une époque où les Etats européens devenaient toujours plus interdépendants, mais étaient aussi dans l’incapacité de se donner une organisation internationale permettant d’organiser et de gouverner pacifiquement leur interdépendance. Dans une telle situation le totalitarisme fasciste était destiné à s’affirmer de la manière la plus radicale et par voie de conséquence dans l’Etat national dont la crise était la plus aigue et qui était capable de tenter de créer un ordre européen de type hégémonique. L’idéologie raciste elle-même, qui, portée à ses extrêmes conséquences, justifie le génocide, était fonction du dessein de domination permanente d’une peuple européen sur les autres peuples européens.

Néanmoins, comme l’a déclaré Luigi Einaudi (futur Président de la République italienne, Ndt) avec une image très suggestive, lors d’un fameux discours à l’Assemblée constituante italienne, les guerres mondiales, et tout particulièrement la dernière, doivent être considérées comme la tentative d’unir l’Europe avec le glaive de Satan. Après l’échec de cette tentative, en 1945, devait prévaloir, si l’Europe et le monde voulaient se sauver du retour à la barbarie, l’effort d’unir l’Europe avec l’épée de Dieu, c’est-à-dire à travers la construction démocratique d’une fédération fondée sur l’égalité des droits et des devoirs pour tous les peuples et capable de contribuer de manière décivive à l’unification pacifique du monde.

Pour saisir les aspects les plus innovants et les plus clairvoyants de cette interprétation, il faut souligner comment elle implique le refus de la manière de voir qui, dans l’interprétation de l’époque des guerres mondiales et du fascisme, attribue une valeur centrale à la thèse d’une culpabilité collective de la nation allemande. Une thèse, il convient de le rappeler, généralement liée à l’idée que, si la nation allemande est coupable collectivement de crimes aussi odieux, elle doit avoir une âme démoniaque. Cette manière de voir était largement diffusée hors d’Allemagne à l’époque de l’aventure nazie, mais est encore largement présente aujourd’hui et se manifeste sous quelques aspects y compris dans les jugements exprimés par de nombreux démocrates allemands. Je rappelle ici en particulier Habermas, qui a affirmé que tous les Allemands, y compris ceux de générations postérieures au nazisme, devaient continuer à rougir de honte pour les crimes commis par l’Allemagne nazie.

Mais, les fédéralistes n’ont certainement jamais nié que face à des faits comme le nazisme et ses crimes il faille affronter également le problème des culpabilités ; ils ont toutefois toujours réfuté tout à la fois la thèse de la responsabilité collective et celle de culpabilité nationale exclusive. Contre la première thèse, il a toujours été affirmé que les culpabilités peuvent être attribuées, lorsque l’on se réfère aux actes des Etats, exclusivement aux classes politiques et jamais aux peuples dans leur ensemble dont les opinions dépendent en matière de bien et de mal de la fonction éducative, ou de déséducation (par le biais de la manipulation et de la propagande) exercée par les classes politiques. Parler de culpabilité des classes politiques ne signifie évidemment pas mettre sur le même plan les nazis, et ceux qui les ont soutenus en toute connaissance de cause, d’un côté, et les démocrates de l’autre. Dans le premier cas il s’agit d’une responsabilité plus radicale, essentiellement morale, c’est-à-dire fondée sur la nature criminelle des buts poursuivis ; dans le second, d’une culpabilité essentiellement politique fondée sur l’incapacité de la part des gardiens du bien public d’empêcher que la bête fauve ne s’échappe.

Contre la deuxième thèse, il a toujours été souligné qu’elle se fonde sur l’erreur de considérer les Etats nationaux européens et, donc, leurs classes politiques, comme des entités isolées, dont les comportements auraient dépendu uniquement de processus internes aux cadres nationaux. En réalité, les Etats nationaux européens appartiennent à un système d’Etats caractérisé par une étroite interdépendance de tous les acteurs nationaux par rapport à l’autre et par rapport à l’ensemble. A un système d’interdépendance, c’est-à-dire, qui conditionne de manière décisive l’affirmation dans les divers Etats de classes politiques déterminées et de leurs choix. A l’époque des guerres mondiales et surtout durant l’entre-deux guerres la manifestation fondamentale de cette interdépendance a été représentée, comme nous l’avons vu, par l’existence du problème crucial de la crise de l‘Etat national qui pouvait être affrontée de manière efficace exclusivement par le choix commun de la part des classes politiques démocratiques des principaux Etats européens de mener une politique courageuse et à long terme d’unification européenne. Au lieu de ce choix a prévalu et a atteint son point culminant après la crise de 1929 la politique de l’égoïsme national, dont ont été responsables toutes les classes politiques démocratiques européennes et, en particulier, celles des pays alors les plus forts, la Grande-Bretagne et la France. Cela a été déterminant pour la victoire des nazis en Allemagne. La propagande d’Hitler, qui à l’idée de solidarité entre les démocraties opposait celle d’une lutte à mort entre les nations conçues comme des races, a en fait trouvé une apparente confirmation dans la réalité. Et, le peuple allemand a pu devenir une proie facile de la propagande nazie et être entraîné dans la dernière et la plus terrible aventure hégémonique en Europe.

Si l’on recadre les guerres mondiales, en ayant comme fil conducteur la poussée hégémonique de l’Allemagne (d’abord prussienne puis nationale-socialiste) dans le contexte plus vaste de l’histoire du système européen des Etats, de ses origines, au début de l’ère moderne, jusqu’en 1945, il apparait clairement comment elles s’insèrent dans une tendance structurelle de ce système c’est-à-dire dans la tendance de l’Etat du continent tour à tour le plus puissant du moment d’imposer son hégémonie au système tout entier. Il y a une évidente continuité entre la tentative hégémonique allemande et celles de l’Espagne de Charles V et de Philippe II, ou de la France de Louis XIV et de Napoléon. Dans le même temps les guerres mondiales scellent la fin de l’histoire du système européen des Etats comme centre de domination du monde. Le fait décisif est que pour la première fois l’Europe s’est montrée incapable de rétablir son équilibre par ses seules forces. Si, en effet lors de l’échec des tentatives hégémoniques précédentes des puissances relativement périphériques mais partie prenante du système européen (des Etats) avaient joué un rôle fondamental, comme l’Empire ottoman (allié à la France contre Charles Quint) et principalement l’Angleterre et la Russie, la défaite de la tentative hégémonique de l’Allemagne (nazie) a été due de manière déterminante à la force d’une puissance totalement extérieure au système européen et d’une puissance comme l’Union soviétique qui avait des caractéristiques plus eurasiatiques qu’européennes (le totalitarisme communiste est en définitive une version modernisée du despotisme asiatique). Si les reconstructions précédentes de l’équilibre européen avaient eu pour prix une migration lente mais constante du pouvoir du centre vers les puissances périphériques, cette fois l’affaiblissement de l’Europe a atteint un tel degré qu’il a conduit à la fin de son autonomie et, en conséquence, à l’absorption du système européen dans le système mondial des Etats dominé par les Etats-Unis et l’URSS.

Cette situation, en se combinant avec l’expérience de la destructivité matérielle, éthique et politique (le totalitarisme et la systématisation du génocide) des guerres mondiales, qui ont montré l’incompatibilité entre le progrès démocratique et la poursuite de l’état de conflit entre les Etats européens, a fait que l’alternative de « s’unir ou périr » indiquée par le ministre français Aristide Briand en 1929 à l’occasion de sa proposition d’unification européenne a alimenté un processus d’intégration qui a accompli d’importants progrès, mais qui n’a pas encore réussi, à cause de la persistance des résistances nationalistes, à créer une réelle fédération. C’est proprement l’inachèvement de l’intégration qui est à la base de déséquilibres non plus en termes de puissance – la politique de puissance des Etats nationaux et européens est historiquement dépassée – mais en termes économiques et sociaux, qui alimentent des acrimonies nationalistes jusqu’à l’accusation de tendances hégémoniques adressée à l’Allemagne, qui mettent en danger l’unification atteinte à ce jour et tous ses importants bénéfices. Dans cette situation la manière la plus sérieuse de fêter le centenaire de l’époque des guerres mondiales et du fascisme, c’est l’engagement à porter à terme avec la plus grande rapidité l’unification fédérale de l’Europe.


Sergio Pistone Professeur honoraire d’histoire de l’intégration européenne – Université de Turin – Vice-président honoraire de l’UEF

Traduit de l’italien par Jean-Francis Billion – Paris