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L’organisation de la paix

12 avril 2008, par Albert Einstein

Lettre au rédacteur du New York Times le 10 octobre 1945

La première bombe atomique a fait plus que de détruire la ville d’Hiroshima. Elle a fait également exploser nos idées politiques traditionnelles et démodées.

Quelques jours avant que la force de la nature ne soit essayée pour la première fois de l’histoire, la Charte de San Francisco fut ratifiée à Washington. Le rêve d’une Société des Nations était accepté par le Sénat au bout de vingt-six ans.

Combien de temps durera la « Charte » des Nations unies. Avec un peu de chance une génération ? un siècle ? Il n’y a personne qui ne souhaite au moins cette chance pour la Charte, pour lui-même, pour son travail et pour les enfants de ses enfants. Mais suffit-il d’avoir la paix grâce à la chance ? La paix par la loi, c’est ce que les peuples du monde, en commençant par nous-mêmes, peuvent avoir s’ils le veulent. Et c’est maintenant le moment de l’avoir.

Chacun sait que la Charte n’est qu’un commencement. Elle ne garantit pas la paix. Cependant les paroles d’espoir passionnées de Dumbarton Oaks et de San Francisco ont suscité un très réel danger : que des milliers d’Américains se rassurent et qu’ils croient que la ratification a mis en place un mécanisme pour prévenir une autre guerre. Nous pensons qu’il est de notre devoir d’avertir le peuple américain qu’il n’en est rien. La Charte est une illusion tragique à moins que nous ne soyons prêts à prendre des décisions ultérieures pour organiser la paix. Rentrant de San Francisco, le président Truman a dit à Kansas City : « il sera aussi facile pour les nations de trouver leur place dans une république du monde que pour vous de vivre dans la république des États-Unis. A l’heure actuelle, quand le Colorado et le Kansas ont un différend à propos de l’eau du fleuve Arkansas ils ne mobilisent pas la garde nationale pour se faire la guerre. Ils déposent une plainte auprès de la Cour suprême des Etats-Unis et s’en tiennent à sa décision. Il n’y a pas une raison au monde pour que nous ne puissions faire cela sur le plan international. »

Ces paroles étaient des paroles historiques qui montraient le chemin vers un avenir bien au-delà de San Francisco.

Pendant des milliers d’années, les hommes ont appris que partout où il y a un gouvernement, par la loi il peut y avoir la paix mais que là où il n’y a ni loi ni gouvernement les conflits humains ont été inévitables. La Charte de San Francisco en maintenant les souverainetés absolues d’Etats-nations rivaux, en empêchant ainsi la création d’une loi supérieure dans les relations mondiales, ressemble aux Articles de la Confédération des treize républiques américaines du début. Nous savons que cette confédération ne marchait pas. Aucun système de ligue essayé au cours de l’histoire humaine n’a pu empêcher les conflits entre ses membres. Nous devons viser à une constitution fédérale du monde, un ordre légal du monde efficace, si nous espérons empêcher une guerre atomique.

Il se trouve qu’à ce moment angoissant de notre histoire un petit livre vient d’être publié, un livre très important, qui exprime clairement et simplement ce que tant d’entre nous pensent. Ce livre c’est l’Anatomie de la Paix* d’Emery Reves. Nous demandons instamment aux Américains, hommes et femmes, de lire ce livre, de réfléchir sur ses conclusions, de le discuter avec les voisins et les amis en privé et en public. Il y a quelques semaines ces idées semblaient importantes et peut-être réalisables dans l’avenir. Dans la réalité nouvelle de la guerre atomique, elles sont d’une nécessité urgente, immédiate, à moins que la civilisation n’ait décidé de se suicider. Dans son dernier discours, que la mort ne lui laissa pas le temps de prononcer, Franklin Roosevelt écrivait des paroles qui étaient son testament politique : « nous nous trouvons en face de ce fait essentiel, que si la civilisation doit survivre nous devons cultiver la science des relations humaines -la capacité des peuples de toute sorte de vivre ensemble et de travailler ensemble en paix, dans un même monde. » Nous avons appris et payé un prix terrible pour apprendre que vivre et travailler ensemble ne peut se faire que d’une seule façon, grâce à la loi. Il n’y a pas d’idée plus claire et plus simple au monde aujourd’hui. A moins qu’elle ne règne, et à moins que par des efforts communs nous ne soyons capables d’aboutir à de nouvelles façons de penser, l’humanité est condamnée [1].

* * *

[...] Il n’y a aucun doute que la loi universelle ne soit destinée à être établie sans tarder, que ce soit par coercition ou par accord pacifique. Il n’y a pas d’autre moyen efficace contre les méthodes modernes de destruction massive. Si l’homme fait un mauvais usage de la science et des moyens techniques au service d’une passion égoïste, notre civilisation est condamnée à mort. L’Etat-nation n’est plus capable de protéger convenablement ses citoyens ; accroître la puissance militaire d’une nation n’assure plus sa sécurité.

La situation actuelle d’anarchie internationale, qui force l’humanité à vivre sous la menace constante d’anéantissement brutal, a conduit à une dangereuse course aux armements atomiques. Le Comité d’urgence des Savants atomistes est conscient de sa responsabilité pour informer les citoyens de ce pays et de tout autre pays, que les nations ne peuvent plus penser en termes de puissance militaire ou de supériorité technique. Ce qu’un groupe d’hommes a découvert, d’autres groupes d’hommes qui poursuivent la connaissance avec patience et intelligence le trouveront aussi. Il n’y a pas de secrets scientifiques. Et il ne peut pas y avoir non plus de défense efficace contre une agression sur une base purement nationale.

La libération de l’énergie atomique a créé un monde nouveau dans lequel les anciens modes de pensée qui comprennent les vieilles conventions diplomatiques et la politique de l’équilibre des forces sont devenus tout à fait absurdes. L’humanité doit renoncer à la guerre dans l’ère atomique. Ce qui est en cause, c’est la vie ou la mort de l’humanité. La seule force militaire qui puisse apporter la sécurité au monde c’est une force de police supra-nationale fondée sur la loi mondiale. C’est dans cette direction que nous devons diriger nos énergies [2].


[1In 0. NATHAN, H. NORDEN, Einstein on Peace, éd. Avenel Books, New York, 1981, pp. 340-341.

[2Ibid., p. 407 : Message pour la réunion d’un groupe non identifié (mai 1947).