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La Chine, le Mercosur et un absent : l’Europe

2006, par Stefano Spoltore

Les événements dramatiques qui ont bouleversé l’Argentine au cours des années 2001-2002 ont créé de profondes fractures au sein des pays membres du Mercosur [1]. L’effondrement financier de l’Argentine avait poussé le Brésil à entreprendre une série de mesures de rétorsion à l’encontre de son voisin. Il y eut ainsi toutes sortes de disputes entre les quatre pays membres du Mercosur sur les droits de douane avec blocages réciproques de fourniture de matières premières et de biens de première nécessité, dans une tentative désespérée de sauvegarder leurs économies respectives. Une crise politique entre le Brésil et l’Argentine allait suivre ces rétorsions, avec pour résultat que le lent processus d’intégration semblait définitivement arrêté. En outre, la succession en quelques mois de trois présidents en Argentine n’avait certainement pas aidé le pays à sortir de la crise et à le rapprocher de ses partenaires du Mercosur.

Enfin, l’élection du Président Kirchner et son choix d’abandonner le change fixe peso-dollar (qui avait entraîné la dollarisation du pays dans les années 90) a eu pour effet de favoriser un rapprochement entre les deux colosses de l’Amérique du Sud, les vrais moteurs de la politique et de l’économie du sous-continent et en particulier de la zone du Mercosur.

La relance de l’économie argentine, après une âpre négociation avec le Fonds monétaire international (FMI) qui, au départ, n’avait pas apprécié le processus de dé-dollarisation, et le retour à une plus grande stabilité monétaire, comme pour le Brésil, se situe cependant dans le cadre d’un contexte plus vaste impliquant les Etas-Unis et un nouveau protagoniste dans la région : la Chine.

L’attaque terroriste contre les Etats-Unis, en septembre 2001, a conduit la super-puissance à accorder une moindre attention politique à son continent, traditionnellement considéré comme son « arrière-cour », favorisant ainsi, d’une part, l’émergence de nouveaux protagonistes au niveau continental (Chavez au Venezuela et Lula au Brésil) et laissant, d’autre part, la voie libre à une politique économique et financière chinoise bien plus agressive.

L’une des conséquences du choix des Etats-Unis de concentrer leur attention sur la région du Moyen-Orient en réduisant leur pression sur les pays latins voisins s’est manifestée avec l’insuccès du Président Bush au sommet des chefs d’Etat du continent américain de Buenos Aires de novembre 2005. Durant ce sommet, le Président américain a tenté avec peu d’enthousiasme mais inutilement de reproposer le projet de l’ALCA (Area de libre comercio de las Américas, zone de libre échange lancée dans les années 90 par Bush père), rencontrant ainsi l’opposition claire du Brésil et du Venezuela et une indifférence substantielle des autres pays, à la seule exception du Mexique dont le Président Fox (ex président de Coca-Cola de Mexico) avait été accusé par Chavez et Lula de s’être vendu aux Etats-Unis -accusation déjà soutenue à l’époque de l’adhésion du Mexique à l’ALENA, projet de libre-échange le liant aux Rtats-Unis et au Canada [2]. En riposte à cette attaque, les Etats-Unis ont décidé de contester la candidature du Venezuela à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, considérant le Président Chavez comme un obstacle à la « coopération internationale » [3].

Avec la mise de côté du projet ALCA, il manque en fait aux Etats-Unis, une stratégie concernant le continent dans son ensemble, comme l’illustrent leurs tentatives de passer des accords bilatéraux avec certains pays (par exemple le Chili et la Colombie). Même les pressions que les Etats-Unis ont toujours exercées dans cette région par le biais du FMI ne semblent plus efficaces au point que le Brésil et l’Argentine, après avoir repoussé les plans de remboursement proposés par le Fonds, ont décidé tout simplement d’anticiper le paiement de leur dette.

De telles décisions sont dues pour une part à une reprise de leurs économies, mais aussi à des aides économiques et financières substantielles de la Chine. Le gouvernement chinois a, en fait, le projet d’investir plus de 100 milliards de dollars en Amérique latine durant la décennie 2005-2015 [4]. Si l’on pense que le Plan Marshall a amené les Etats-Unis à allouer à l’Europe, en quatre ans, 12,5 milliards de dollars, même si l’on prend en compte la dépréciation, on peut se faire une idée de l’importance de l’investissement chinois.

On connaît désormais la forte demande d’énergie de la part de la Chine pour soutenir sa production industrielle. On ne s’étonnera donc pas des investissements chinois en Equateur, dans le secteur pétrolifère [5]. La Chine a cependant aussi en projet des investissements dans l’industrie minière et dans des secteurs stratégiques tels que les systèmes satellitaires et les installations nucléaires, en particulier au Brésil. Au cours de l’année 2006, elle aura investi au Brésil, dans le secteur satellitaire 89 millions de dollars [6] ; il s’y construira en outre une nouvelle centrale nucléaire à technologie chinoise, tandis que le pays asiatique importera de l’uranium dont le Brésil dispose en abondance.

Le fait que Panama, pays traditionnellement proaméricain, considéré depuis toujours comme un satellite des Etats-Unis et premier pays à avoir introduit la dollarisation, voie aujourd’hui la Chine comme premier pays financeur du projet d’élargissement du canal, avec une subvention de 6 milliards de dollars, démontre que quelque chose a changé en Amérique latine. En outre, c’est la société chinoise Hutchison Whampoa qui gère aujourd’hui le trafic du détroit, à travers lequel transite 5 % du trafic maritime mondial avec des péages qui atteignent 200.000 dollars [7].

Ces aides financières de la Chine auront-elles des effets à court ou moyen terme, y compris dans le domaine politique ? Il semblerait que oui si l’on considère l’issue calamiteuse enregistrée par le projet ALCA. Certains pays latino-américains sont aujourd’hui fiers de se distancier de la politique des Etats-Unis, allant jusqu’à la ridiculiser comme a l’habitude de le faire le président Chavez du Venezuela ou, plus récemment, le nouveau président bolivien, Ugo Morales, dont le premier acte après son élection, en décembre 2005, a consisté à rendre visite au président cubain Fidel Castro.

Cet esprit d’autonomie retrouvé, qui se manifeste en Amérique latine, a favorisé courant 2005 un rapprochement entre le Brésil et l’Argentine qui ont ainsi repris le dialogue pour favoriser la relance du Mercosur, même si de nombreuses divergences persistent encore.

En fait, bien que le président brésilien Lula ait ouvertement manifesté la volonté de favoriser un projet d’intégration politique, monétaire et institutionnel, pas seulement du Mercosur mais aussi du sous-continent dans son ensemble, comme il l’a déclaré à Cuzco, à l’occasion du sommet des pays latino-américains [8], le Président argentin Kirchner (soutenu en cela par l’Urugay et le Paraguay) a fait preuve d’une grande prudence. La crainte d’une intégration plus étroite avec le Brésil suscite en fait des peurs qui ne sont pas seulement liées aux dimensions et au « poids » politique que cette nation pèse au sein du sous-continent. L’Argentine, en lien avec l’Uruguay, a ainsi décidé de ne pas participer au sommet de Cuzco, ayant su par avance que Lula devait avancer la proposition d’une monnaie unique pour tout le continent, sans avoir parlé de cette initiative avec les autres membres du Mercosur. Il faut rappeler que déjà, en 1997, la Banque centrale du Brésil avait étudié l’hypothèse d’une monnaie unique pour le Mercosur d’ici à 2012, rejetée à l’époque par le Président argentin Menem qui voyait dans le dollar la monnaie unique de la région [9].

Il est par la suite apparu récemment au sein du Mercosur une alliance particulière Argentine, Uruguay et Paraguay, pour faire front à la proposition brésilienne de créer un parlement du Mercosur avec une répartition des sièges sur la base de la population de chaque pays. Une telle répartition favoriserait nettement le Brésil, de loin le pays le plus peuplé de la région (plus de 180 millions d’habitants contre environ 40 pour l’Argentine, 6 pour le Paraguay et 3 pour l’Uruguay). Au récent sommet de Montevideo (décembre 2005) aucun accord n’a été obtenu sur cette question particulière, la discussion ayant été renvoyée à une commission technique mixte qui devra formuler des propositions qu’un sommet des chefs d’Etat devra approuver. Dans tous les cas, la date d’installation du futur parlement a été renvoyée à 2011 alors que les hypothèses initiales avaient prévu une mise en place courant 2006 [10].

Ces retards ne faciliteront pas le processus d’intégration régionale qui rencontre aussi des obstacles liés à l’ingérence des Etats-Unis : à l’occasion d’un récent sommet Argentine-Brésil, le problème a été soulevé de la possibilité d’un accord bilatéral proposé par les Etats-Unis à l’Uruguay, tentative pour créer des tensions et des divisions au sein du Mercosur [11].

A cela il faut ajouter le fait que le Mercosur, 15 ans après sa naissance, connaîtra son premier élargissement au moment où le Venezuela deviendra effectivement pays membre en 2007 [12]. Le Chili et la Bolivie restent aujourd’hui encore pays associés mais ils donnent au Mercosur une impulsion économique supplémentaire vers le Pacifique au détriment des échanges commerciaux vers l’Atlantique qui ont historiquement privilégié l’Europe.

Dans ce moment de faiblesse de la politique extérieure des Etats-Unis sur leur propre continent, les Européens ont évidemment préféré « fuir », abandonnant d’importantes possibilités d’investissement dans des secteurs stratégiques. L’Espagne, l’Italie et la France ont, par exemple, abandonné toute activité dans les secteurs miniers (Bolivie, Equateur), de la mécanique et des télécommunications (Argentine, Brésil, Chili) [13]. Durant les seules deux années 2000-2001, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne ont réduit leurs investissements d’un montant de 118 milliards de dollars [14]. Les investissements européens se sont préférentiellement tournés vers les pays de l’est européen, dans des secteurs pas forcément stratégiques, pour privilégier des productions à moindre coût de main-d’œuvre, comme par exemple dans le secteur de la mécanique [15]. Il s’agit d’une démonstration supplémentaire de la faible propension de l’Europe à investir dans la recherche et le développement : ce choix l’affaiblit pourtant aussi bien à l’interne qu’au niveau international. C’est aussi en raison de la faiblesse et de l’absence de l’Union européenne que la Chine a pu s’assurer aujourd’hui un marché aux grandes potentialités et on peut facilement présager qu’au delà des avantages économiques, dans un futur proche, elle en tirera aussi des avantages dans le domaine politique qui déplaceront par la suite l’axe économico-politique du monde vers la région du Pacifique et qui finiront par affaiblir le rôle d’une Europe toujours plus absente des scenarios géo-politiques.

L’activisme économique et commercial chinois en Amérique latine, par ailleurs entrain de se manifester aussi en Afrique [16], devrait amener l’Union européenne à réfléchir sérieusement sur sa marginalisation dans le contexte international. Par le passé, dans les moments de crise, l’Europe a su trouver la force de rebondir, mais aujourd’hui elle apparaît comme frappée de stupeur et n’arrive pas à réagir à un déclin évident au cours d’une seule décennie et qui semble irréversible.

Il faut donc un choix politique radical, au moins de la part d’un noyau de pays qui sache rompre avec les retards et les hésitations et changer de cap en dépassant leur division paralysante. Le facteur temps devient essentiel tant le processus de décadence que vit l’Europe s’accélère. Si un acte de rupture avec le gradualisme politique qui caractérise le processus d’intégration européenne n’intervient pas, l’Union européenne risque de vivre la même crise qu’a connue la République de Venise au lendemain de la découverte de l’Amérique : d’abord la marginalisation, puis l’effondrement.


Stefano SPOLTORE
Militant du MFE italien – Lombardie. Article extrait de Il Federalista, Pavie, 2006, N° 1, pp. 50-55
Traduction de l’italien par Jean-Luc PREVEL


[1Créé en1991 grâce à un accord entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, avec pour objectif l’intégration économique et politique des pays membres.

[2L’Accord de libre échange nord-américain (North American Free Trade Agreement -NAFTA, est entré en vigueur le 1° janvier 1994.

[3Agence Ansalatina, 16 février 2006. Cette position, soutenue par l’ambassadeur américain à l’ONU John Bolton, s’insère dans un jugement plus général du gouvernement américain qui considère le Venezuela comme une nation « amie des pays voyous », particulièrement depuis l’accord commercial qu’il a signé avec l’Iran.

[4Clarin, Buenos Aires, 13 novembre 2004. On lira en outre dans Foreign Affairs, n° 1/2006 ? l’article « Is Washington losing Latin America ? »

[5Corriere della Sera, Milan, 8 janvier 2006 ; Il Sole 24 Ore, Milan, 15 janvier 2006 ; La Repubblica, Rome, 18 février 2006.

[6Jornal do Brasil, S.Paolo, 13 novembre 2004.

[7Ventiquattro magazine, Milan, novembre 2005.

[8El Commercio, Lima, 9 décembre 2004.

[9On lira Il Federalista, XXLIII (2001), « ……………………………………………………………………………………………………. », pp.132-………., et, L’Espresso, Rome, 29 mai 1997.

[10El Pais, Montevideo, 9 décembre 2005.

[11Agence Ansalatina, Brasilia, 16 janvier 2006. Il faut noter que, depuis 2001 et jusqu’à aujourd’hui, les Présidents Kirchner pour l’Argentine et Lula pour le Brésil ont pris l’habitude de se rencontrer, d’une manière bilatérale, à un rythme semestriel, pour aborder les thèmes politiques les plus significatifs, même si, comme nous l’avons vu, ils ne manquent pas d’avoir des divergences. Ce type de rencontres fait penser aux rencontres bilatérales franco-allemandes.

[12Agence Granma Internacional, La Havane, 12 décembre 2005.

[13Il Sole 24 Ore, Milan, 17 janvier 2006, et, Avvenire, Milan, 21 janvier 2006.

[14Limes, n° 4, 2003, p.61. Pour préciser, ils sont passés, pour les investissements, de 293 à 175 milliards de dollars. Dans le même temps, le Japon a, au contraire, augmenté de 6 milliards de dollars ses investissements dans la région ; il s’agit d’un autre signal sur la manière dont les flux des échanges commerciaux se déplacent toujours plus vers la région du Pacifique.

[15tutto.ilsole24ore.com, 20 février 2006 ; Liberazione, Rome, 13 juillet 2004 et Alternativeuropea, Pavie, n° 15, janvier 2006.

[16Financial Times, Londres, 22 février 2006.