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La route de la paix

12 avril 2008, par Albert Einstein

Lettre ouverte à l’Assemblée générale des Nations unies (octobre 1947)

Nous sommes pris dans une situation dans laquelle chaque citoyen de chaque pays, ses enfants et le travail de toute sa vie sont menacés par l’insécurité terrible qui règne dans notre monde aujourd’hui. Le progrès du développement technologique n’a pas accru la stabilité et le bien-être de l’humanité. A cause de notre incapacité à résoudre le problème de l’organisation internationale, ce progrès a en réalité contribué aux dangers qui menacent la paix et l’existence même de l’humanité.

Les délégués de cinquante-cinq gouvernements réunis dans la seconde assemblée générale des Nations unies, se rendraient compte sans aucun doute du fait que dans les deux dernières années — depuis la victoire sur les puissances de l’Axe — aucun progrès appréciable n’a été réalisé en direction de la prévention de la guerre ou des accords dans des champs spécifiques tels que le contrôle de l’énergie atomique et la coopération économique dans la reconstruction des zones dévastées par la guerre.

On ne peut pas reprocher ces échecs aux Nations unies. Aucune organisation internationale ne peut être plus puissante que les pouvoirs constitutionnels qui lui ont été donnés, ou que ses composantes ne veulent être. En fait les Nations unies sont une institution extrêmement importante et utile pourvu que les peuples et les gouvernements du monde réalisent que c’est simplement un système de transition vers le but final, qui est l’établissement d’une autorité supranationale investie de pouvoirs législatifs et exécutifs suffisants pour maintenir la paix.

L’impasse actuelle réside dans le fait qu’il n’y a pas d’autorité supra-nationale suffisante et en qui on puisse avoir confiance. Et c’est ainsi que les chefs responsables de tous les gouvernements sont obligés d’agir en postulant une guerre éventuelle ; chaque décision motivée par cette prévision contribue à la peur et à la méfiance générales et précipite la catastrophe finale. Aussi puissants que soient les armements nationaux, ils ne créent la sécurité militaire pour aucune nation, ils ne garantissent pas non plus le maintien de la paix.

Il ne pourra jamais y avoir accord total sur le contrôle international et l’administration de l’énergie atomique, ou sur le désarmement général tant qu’il n’y aura pas de modification du concept traditionnel de souveraineté nationale. Car, tant que l’énergie et les armements atomiques seront considérés comme une partie vitale de la sécurité nationale, aucune nation ne fera plus que d’accorder une attention formelle aux traités internationaux. La sécurité est indivisible. Elle ne peut être atteinte que lorsque les garanties nécessaires de la loi et d’application de la loi existent partout, si bien que la sécurité militaire n’est plus le problème d’un Etat seul. Il n’y a pas de compromis possible entre la préparation à la guerre d’une part et la préparation d’une société mondiale fondée sur la loi et l’ordre d’autre part.

Chaque citoyen doit se décider. S’il accepte le postulat de la guerre, il doit se faire à l’idée du maintien de troupes dans des zones stratégiques comme l’Autriche et la Corée, à l’envoi de troupes en Grèce et en Bulgarie, à l’accumulation de stocks d’uranium par tous les moyens ; au service militaire universel et à la limitation progressive des libertés civiles. Par dessus tout il devra supporter les conséquences du secret militaire, qui est l’un des pires fléaux de notre temps et l’un des plus grands obstacles au progrès culturel.

Si, d’autre part, chaque citoyen réalisait que la seule garantie pour la sécurité et la paix dans cet âge atomique est le développement constant d’un gouvernement supra-national, alors il ferait tout en son pouvoir pour renforcer les Nations unies. Il me semble que chaque citoyen raisonnable et responsable de par le monde sait de quel côté va son choix. Cependant, le monde en général se trouve pris dans un cercle vicieux puisque les puissances qui constituent les Nations unies semblent être incapables de se décider sur ce point. Le bloc occidental et le bloc de l’Est tentent chacun frénétiquement de renforcer leur position de puissance respective. Le service militaire universel, des troupes russes en Europe de l’Est, le contrôle des États-Unis sur les îles du Pacifique, et même le durcissement des politiques coloniales des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne et de la France, le secret atomique et militaire, tout cela fait partie des vieilles luttes familières pour se mettre en position de force.

L’heure est venue pour les Nations unies de renforcer leur autorité morale en prenant des décisions hardies. Premièrement, l’autorité de l’Assemblée générale doit être accrue de sorte que le Conseil de sécurité comme tous les autres organes des Nations unies lui soient subordonnés. Tant qu’il y aura un conflit d’autorité entre l’Assemblée et le Conseil de sécurité, l’efficacité de l’institution tout entière restera nécessairement partielle et imparfaite.

Deuxièmement la méthode de représentation aux Nations unies devrait être considérablement modifiée. La méthode actuelle de sélection par nomination gouvernementale ne laisse pas assez de liberté réelle au titulaire. De plus, la sélection par les gouvernements ne peut pas donner aux peuples du monde le sentiment d’être impartialement et proportionnellement représentés. L’autorité morale des Nations unies serait considérablement mise en valeur si les délégués étaient élus directement par le peuple. S’ils étaient responsables devant un électorat ils auraient beaucoup plus de liberté pour suivre leur conscience. Ainsi, nous pourrions espérer avoir plus d’hommes d’État et moins de diplomates.

Troisièmement, l’Assemblée générale devrait siéger pendant toute la période critique de transition. En restant constamment au travail l’Assemblée pourrait remplir deux tâches majeures : premièrement elle pourrait prendre l’initiative en vue de l’établissement d’un ordre supra-national, deuxièmement, elle pourrait prendre des mesures rapides et efficaces dans toutes ces zones de danger (comme il en existe une à l’heure actuelle sur la frontière grecque) où la paix est menacée.

L’Assemblée, en vue de ces hautes tâches ne devrait pas déléguer ses pouvoirs au Conseil de sécurité, surtout pendant que cet organe est paralysé par les inconvénients du droit de veto. Étant le seul corps compétent pour prendre l’initiative avec hardiesse et résolution, les Nations unies devraient agir avec la plus grande rapidité pour créer les conditions nécessaires à la sécurité internationale en jetant les bases d’un véritable gouvernement mondial.

Bien sur, il y aura de l’opposition. Cependant il n’est pas du tout certain que l’U.R.S.S.— qui est souvent présentée comme le principal antagoniste à l’idée du gouvernement mondial — maintiendrait son opposition si une offre équitable était faite pour fournir une sécurité réelle. Et même en supposant que la Russie soit à l’heure actuelle opposée à l’idée de gouvernement mondial, une fois qu’elle se convaincrait que le gouvernement mondial est néanmoins en train de se faire, toute son attitude pourrait changer. Elle pourrait alors seulement insister sur les garanties nécessaires d’égalité devant la loi de façon à éviter de se trouver perpétuellement en minorité comme dans le Conseil de sécurité actuel.

Néanmoins, nous devons envisager le cas où, en dépit de tous les efforts, la Russie et ses alliés continueraient d’estimer nécessaire de rester en dehors d’un tel gouvernement mondial. Dans ce cas — et seulement après que tous les efforts aient été faits avec une totale sincérité pour obtenir la coopération de la Russie et de ses alliés — les autres pays devraient continuer seuls. Il est d’une importance capitale que ce gouvernement mondial partiel soit très fort, comprenant au moins les deux tiers des zones économiques et industrielles majeures du monde. Une telle force, en elle-même, rendrait possible à ce gouvernement mondial partiel l’abandon du secret militaire et de toutes les autres pratiques nées de l’insécurité.

Un gouvernement mondial partiel de cette espèce devrait rendre clair dès le début le fait que ses portes restent grandes ouvertes à tout non-membre -particulièrement la Russie- pour une participation sur la base d’une complète égalité. A mon avis le gouvernement mondial partiel devrait accepter la présence d’observateurs de tous les gouvernements non-membres à toutes ses réunions et à ses conventions constitutionnelles.

De façon à atteindre le but final — qui est un seul monde et non pas deux mondes hostiles — un tel gouvernement partiel ne doit jamais agir comme une alliance contre le reste du monde. Le seul pas véritable vers un gouvernement mondial c’est le gouvernement mondial lui-même. Dans un gouvernement mondial les différences idéologiques entre les différentes composantes n’ont pas de conséquences graves. Je suis convaincu que les difficultés actuelles entre les Etats-Unis et l’U.R.S.S. ne sont pas dues fondamentalement à des différences idéologiques. Bien entendu, ces différences idéologiques sont un élément qui contribue à une tension qui est déjà sérieuse. Mais je suis convaincu que même si les États-Unis et la Russie étaient tous les deux des pays capitalistes -ou communistes, ou monarchistes, si l’on veut- leurs rivalités, leurs intérêts divergents et leurs jalousies aboutiraient a des tensions similaires à celles qui existent entre les deux pays aujourd’hui. Les Nations unies maintenant, et le gouvernement mondial par la suite doivent servir à un but unique : la garantie de la sécurité, de la tranquillité et le bien-être de l’humanité tout entière [1].

* * *

Extraits d’un message adressé au Congrès des intellectuels pour la paix qui se tenait à Wroclaw en 1948

Par des expériences pénibles, nous avons appris que la pensée rationnelle ne suffit pas pour résoudre les problèmes de notre vie sociale. La recherche pénétrante et l’immense labeur scientifique ont souvent eu des conséquences tragiques pour l’humanité. Si, d’une part, ils ont, par des inventions, délivré l’homme du travail physique épuisant et lui ont procuré une vie plus aisée et plus riche, ils ont, d’autre part, introduit une grande inquiétude dans sa vie en le rendant esclave de la technique, et -ce qui est tout à fait catastrophique- créé des moyens pour la destruction en masse.

C’est là une tragédie vraiment poignante !

Mais, peut-être plus tragique encore, est le fait suivant : tandis que l’humanité a produit beaucoup de savants dont les succès dans le domaine de la science et de la technologie ont été extraordinaires, nous avons été, pendant longtemps, incapables de trouver des solutions adéquates aux nombreux conflits politiques et aux tensions économiques. Ces conflits se manifestent entre les individus et entre les nations, et, sans doute, l’antagonisme des intérêts économiques qui se manifeste entre ceux-ci et entre celles-là est-il pour une grande part responsable de la condition dangereuse et menaçante existant aujourd’hui dans le monde. L’homme n’a pas réussi à créer des formes d’organisation politique et économique pouvant garantir la coexistence pratique des nations dans le monde. Il n’a pas réussi à créer un système qui éliminerait la possibilité de la guerre et bannirait pour toujours les instruments meurtriers de la destruction massive. Nous, hommes de science, dont la destinée tragique a été d’aider à créer des procédés d’anéantissement plus affreux et plus efficaces, nous devons considérer comme notre devoir solennel et suprême de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ces armes soient employées à atteindre le but inhumain pour lequel elles ont été inventées. Quelle tâche pourrait être plus importante pour nous ? Quel but social pourrait être plus près de nos cœurs ? C’est pour cela que nous devons construire des ponts spirituels et scientifiques reliant entre elles les nations du monde. Nous devons vaincre les terribles obstacles des frontières nationales.

Dans les communautés plus restreintes, l’homme a fait un certain progrès pour annihiler les forces antisociales. Ceci est vrai, par exemple, à l’intérieur des cités, et, jusqu’à un certain point, ceci est encore vrai de la société à l’intérieur des États. Dans de telles communautés, la tradition et l’éducation ont exercé une influence modératrice et établi des relations tolérables parmi les gens vivant à l’intérieur de ces frontières. Mais, en ce qui concerne les relations entres les différents États, il règne encore une anarchie complète.

Je ne crois pas que nous ayons fait, dans ce domaine, un progrès véritable au cours de ces derniers millénaires. Trop souvent les conflits entre les nations sont tranchés par la force brutale, c’est-à-dire par la guerre. Le désir sans borne d’accroissement de puissance tend à se traduire en actions agressives toutes les fois qu’une possibilité matérielle se présente.

Pendant des siècles, cet état d’anarchie dans les affaires internationales a infligé à l’humanité des souffrances et des destructions indescriptibles. Maintes et maintes fois il a faussé le développement des hommes, dépravé leurs âmes, ruiné leur bien-être. A certains moments, il a dévasté -ou presque- des pays entiers. Le désir des nations de se préparer constamment à la guerre a encore d’autres répercussions sur la vie des hommes. Le pouvoir que chaque État exerce sur ses citoyens s’est continuellement accru dans ces derniers siècles, non moins dans les pays où il s’est exercé avec sagesse que dans ceux où il a été exercé par la tyrannie brutale. La fonction de l’État, qui consiste à maintenir des relations pacifiques et normales entre les citoyens, est devenue de plus en plus compliquée et étendue à cause de la concentration et de la centralisation du mécanisme industriel moderne.

Pour protéger ses citoyens contre les attaques de l’extérieur, l’État moderne a besoin d’une institution militaire qui atteint des proportions considérables, formidables. De plus, l’État considère comme nécessaire d’éduquer ses citoyens en vue d’une guerre possible. Cette « éducation », non seulement corrompt l’âme et l’esprit des jeunes, mais, malheureusement, elle affecte aussi la mentalité des adultes. Aucun pays ne peut éviter cette corruption. Elle atteint même les citoyens des pays qui ne nourrissent pas des tendances agressives. L’État est devenu une moderne idole au pouvoir suggestif de laquelle peu d’hommes sont capables de se soustraire.

L’éducation pour la guerre est cependant une illusion. Le progrès technique de ces dernières années a créé une situation militaire complètement nouvelle. Des armes horribles ont été inventées. Elles sont capables de détruire en quelques secondes d’énormes masses d’êtres humains et de dévaster des territoires d’une étendue immense. Puisque la science n’a pas encore trouvé des moyens de protection contre ces armes, l’Etat ne peut plus prendre des mesures appropriées pour assurer la sécurité de ses citoyens.

Comment alors serons-nous sauvés ?

L’humanité ne peut assurer une protection contre le danger d’une destruction inimaginable et d’un anéantissement aveugle que si une organisation supranationale a seule l’autorité de produire et de posséder ces armes. Il n’est pourtant pas croyable que les nations, dans les conditions actuelles, accordent une telle autorité à une organisation supranationale si cette dernière n’a pas le droit légal et le devoir de régler tous les conflits, qui, dans le passé, ont conduit à la guerre. Mais peut-être, par le raisonnement, pourrait-on faire admettre cependant ce « gouvernement mondial » possédant la haute autorité internationale nécessaire, et auquel obéirait l’ensemble des hommes et des États. Les fonctions des États individuels seraient alors concentrées sur leurs seules affaires intérieures. Dans leurs rapports avec les autres États, ils traiteraient seulement des questions et des problèmes qui ne comporteraient, en aucune façon, un danger pour la sécurité internationale.

Malheureusement, il n’y a pas d’indication que les gouvernements se rendent compte que la situation dans laquelle se trouve l’humanité rend impérieusement nécessaire l’adoption de mesures révolutionnaires. Notre situation n’est en rien comparable au passé. Il est par conséquent, impossible d’employer des méthodes et des mesures qui, dans les anciens temps, auraient pu être suffisantes. Nous devons révolutionner notre pensée, révolutionner nos actes, et avoir le courage de révolutionner les relations entre les nations du monde. Les clichés d’hier ne servent plus aujourd`hui, et seront, sans doute, surannés demain.

Faire comprendre cela aux hommes du monde entier est la fonction sociale la plus importante que les intellectuels aient jamais eue à assumer. Auront-ils le courage de passer par-dessus leurs attaches nationales afin d’amener les peuples du monde à changer, d’une manière tout à fait radicale, leurs traditions nationales profondément enracinées ? Un effort extraordinaire est indispensable. Si l’on échoue maintenant une organisation supranationale sera construite plus tard, mais alors elle devra l’être sur les ruines d’une grande partie du monde actuel.

Espérons que l’abolition de l’anarchie internationale, qui existe actuellement, ne devra pas être obtenue au prix d’une catastrophe mondiale que nous nous infligerons nous-mêmes, et dont l’étendue ne peut être imaginée par personne. Le temps est terriblement court. C’est maintenant que nous devons agir [2].

***

Contribution à un programme de télévision présenté par Mme Eleanor Roosevelt, le 13 février 1950

Je vous remercie, madame Roosevelt, de me fournir l’occasion d’exprimer ma conviction sur cette question politique très importante. La croyance qu’on peut obtenir la sécurité par l’armement national est, en présence de l’état actuel de la technique militaire, une illusion néfaste. Aux États-Unis, cette illusion fut encore particulièrement favorisée par une autre, qui reposait sur le fait que c’est dans ce pays qu’on est arrivé à fabriquer, pour la première fois, une bombe atomique. On penchait à croire qu’il serait possible pour l’avenir d’atteindre une supériorité militaire définitive. Par ce moyen, on croyait pouvoir intimider tout adversaire virtuel et, par là, assurer la sécurité pour nous et pour le reste de l’humanité, sécurité si ardemment désirée par tous. La maxime à laquelle nous nous sommes fiés dans ces cinq dernières années était la suivante : la sécurité par une puissante contrainte, quoi que celle-ci nous coûtât.

La conséquence de cette attitude mécaniste, technico-militaire et psychologique était inévitable. Toute action de politique extérieure est dominée par cet important point de vue : de quelle façon devons-nous agir pour être, en cas de guerre, aussi supérieurs que possible à l’adversaire ? Établissement de points d’appui militaires sur tous les points stratégiques importants de la terre qu’on puisse atteindre. Armement et affermissement économique d’alliés virtuels. A l’intérieur, concentration d’une puissance financière énorme entre les mains des militaires, militarisation de la jeunesse, surveillance exercée sur la loyauté des citoyens, et surtout des fonctionnaires, par une police qui devient de plus en plus puissante, intimidation des personnes qui pensent d’une manière indépendante en politique, influence exercée sur la mentalité de la population par la radio, la presse et l’école, bâillonnement de domaines étendus de la communication, déterminé par le secret militaire.

Autres conséquences : la course aux armements entre les Etats-Unis et la Russie primitivement considérée seulement comme un moyen préventif, prend un caractère hystérique. Des deux côtés, la fabrication des moyens de destruction en masse est poursuivie avec une hâte fiévreuse — derrière le mur du secret.

La bombe H apparaît à l’horizon comme un but qu’on pourra probablement atteindre. Son développement accéléré est proclamé solennellement par le président. S’il est couronné de succès, elle apporte l’intoxication radio-active de l’atmosphère et, par là, l’anéantissement, de toute vie sur la terre, dans la sphère de ce qui est techniquement possible. L’effrayant de ce développement réside dans sa nécessité apparente. Chaque pas apparaît comme une conséquence inévitable du pas qui l’a précédé. A la fin se montre d’une manière de plus en plus nette l’anéantissement général.

Y a-t-il généralement un moyen possible de salut dans les circonstances présentes, créées par les hommes eux-mêmes ? Tout le monde, et surtout les personnes qui sont responsables du comportement des Etats-Unis et de l’U.R.S.S., doivent apprendre à reconnaître qu’ils ont, à la vérité, vaincu un ennemi extérieur, mais qu’ils n’étaient pas capables de se libérer de la mentalité créée par la guerre. On ne peut pas arriver à une véritable paix, si l’on règle sa façon d’agir sur la possibilité d’un conflit futur — surtout quand il devient de plus en plus clair qu’un tel conflit belliqueux signifierait l’anéantissement général. L’idée directrice de toute action politique devrait être celle-ci : que pouvons-nous faire pour amener les nations à vivre une vie en commun pacifique et satisfaisante dans la mesure du possible ? Le premier problème est la suppression de la peur et de la méfiance réciproques. Le renoncement solennel à l’emploi de la force les uns envers les autres (pas seulement le renoncement à l’emploi de moyens de destruction en masse) est indubitablement nécessaire. Mais un tel renoncement ne peut être efficace que s’il est accompagné de l’établissement d’une autorité internationale judiciaire et exécutive, à laquelle est déférée la résolution des problèmes immédiatement liés à la sécurité des nations. La déclaration des nations de collaborer loyalement à la réalisation d’un tel « gouvernement mondial restreint », diminuerait déjà considérablement le danger de guerre [...] [3].


[1In 0. NATHAN, H. NORDEN, Einstein on Peace, éd. Avenel Books, New York, 1981, pp. 440-443

[2In Albert Einstein : Conceptions scientifiques, morales et sociales. Traduction Solovine, Flammarion, 1952.

[3Trad. fr. in Albert Einstein, Comment je vois le monde, éd. Flammarion, Paris, 1958, pp.. 98 à 100.