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Lanza Del Vasto, non-violence et suspicion durable

13 février 2017, par René Wadlow

Il y a aujourd’hui en France, mais aussi dans d’autres pays européens, une crainte persistante d’attaques terroristes, particulièrement d’attaques terroristes menées par des musulmans ou des gens du Moyen-Orient au sens large. Il y a eu des attaques terroristes spectaculaires qui ont conduit le gouvernement français à proclamer « l’état d’urgence » et à augmenter la visibilité de soldats et de policiers armés dans les endroits publics –les gares, les aéroports, devant les écoles, etc. D’une certaine manière l’atmosphère ressemble à 1957-58, durant la guerre d’Algérie (bien qu’elle n’ait jamais été appelée guerre). Le conflit armé pour l’indépendance de l’Algérie commença avec une série d’explosions de bombes en Algérie en novembre 1954 et continua jusqu’à ce qu’il y ait un accord de paix et l’indépendance en 1962. Durant les années 1955 et 1956, le gouvernement français et une bonne part de la population pensaient que la révolte serait relativement facilement maitrisée mais en 1957-58, le sentiment se répandit que la guerre allait s’éterniser et qu’il y aurait de la violence en France-même soit entre les groupes algériens rivaux, soit des Algériens contre les Français. Le Général de Gaulle vint au pouvoir en 1958 et on eut le sentiment général qu’il « s’occuperait des affaires » bien qu’il y eut peu d’accord sur ce qu’il devrait faire ou ce qu’il ferait.

En 1957-58, il y eut une période difficile dans l’état d’esprit à l’égard de la guerre. La méfiance était largement répandue et le gouvernement développa un programme de détention administrative. Des personnes désignées par la police ou l’armée pouvaient être arrêtées et placées dans des camps de détention sans jugement et sans fixation d’une durée limite. En France il y eut quelque 9000 personnes, pratiquement toutes considérées comme « algériennes » dans cinq camps, généralement situés dans une zone isolée, loin des grandes villes, à l’exception d’un seul relativement près de Paris. C’est contre cette détention administrative et ses conditions qui les firent rapidement nommer « camps de concentration » que Lanza Del Vasto, dont nous marquons le 29 septembre l’anniversaire de la naissance, mena ses actions non-violentes.

Lanza Del Vasto est né en 1901, dans une famille italienne intellectuelle et aristocratique. Une bonne partie de sa première éducation se déroula dans un milieu cosmopolite en France et Lanza parlait italien, français et anglais. Plus tard il poursuivit des études universitaires à Florence, attiré par son histoire artistique et littéraire. C’est là-bas qu’il publia, en 1927, son premier livre de poésie, mais il retourna rapidement en France et noua une amitié artistique forte avec Luc Dietrich, considéré à l’époque comme l’étoile montante de la poésie française, bien qu’aujourd’hui il soit largement oublié [1]. Del Vasto continua à publier ses poèmes mais il se fatigua de la vie dans le milieu artistique de Paris.

Del Vasto se considérait comme catholique romain et il était attiré par l’idée d’un pèlerinage – voyage à pied durant lequel on découvre de nouvelles parties du monde et qui présente aussi une signification spirituelle. Ainsi, en 1936, il prit la route pour l’Inde où il voyagea en grande partie à pied. Il rejoignit le Mahatma Gandhi à l’ashram Gandhi. Là-bas, Del Vasto fut convaincu de la validité spirituelle et politique de la non-violence de Gandhi. Gandhi fut aussi frappé par la dimension spirituelle de Del Vasto et il espéra que Del Vasto pourrait jouer un rôle de médiateur entre Juifs et Arabes en Palestine comme Del Vasto prévoyait de retourner en Europe en passant d’abord par la Terre sainte.

Del Vasto retourna en France à la fin de 1938, mais les nuages de la guerre étaient en train de s’amonceler. A Paris, il renouvela son amitié avec Luc Dietrich mais il passa la plus grande partie de son temps à écrire ses expériences indiennes et sur les efforts du Mahatma Gandhi dans Le Pèlerinage aux sources [2] qui devint le livre le plus connu de Del Vasto.

Il ne m’apparait pas tout à fait clairement pourquoi la censure allemande à Paris permit que le livre soit publié. Ils ont dû penser que parler du combat de Gandhi contre l’impérialisme britannique pourrait aider leur cause et ils ne comprirent pas le pouvoir que les idées de non-violence auraient. Dans tous les cas, le livre apparut comme « un souffle d’air frais » tel que, dans une France rongée par la guerre et l’occupation, quelque 200.000 exemplaires furent vendus en quelques semaines.

Avec la fin de la guerre et les difficultés de la reconstruction et la création d’un nouvel ordre politique, Del Vasto put mettre en pratique la création d’un ashram, ce qu’il imaginait depuis son retour d’Inde. En 1948, il épousa une femme qu’il renomma « Chanterelle » (du verbe chanter), qui était musicienne. Elle mit en musique quelques poèmes pieux de Lanza. Ils démarrèrent leur ashram, mélange d’influence gandhienne avec quelques pratiques d’un ordre religieux catholique –bien que les gens de l’ordre puissent se marier s’ils le souhaitaient. L’ordre/ashram s’appelle la Communauté de l’Arche. Del Vasto avait une vision pessimiste et considérait la violence comme la structure sous-jacente de la société européenne, violence qui pourrait à nouveau conduire à la guerre.

Ainsi, il voyait l’avenir comme émergeant de la pratique de petits groupes non-violents, rappelant quelque peu l’image de la société reconstruite par quelques survivants au déluge dans l’Arche. L’ashram était basé sur le principe que chacun partagerait le travail physique nécessité pour produire les besoins vitaux basiques. Les membres de l’Arche, appelés « compagnons » faisaient pousser tous leurs légumes et une bonne part de leurs céréales, en utilisant des chevaux et le travail à la main –exemple précoce d’agriculture biologique. Aucun animal n’était élevé pour sa viande parce que les compagnons rejetaient le fait de tuer pour la nourriture.

Comme dans l’ashram de Gandhi, on accordait une grande importance à la vie spirituelle dans l’objectif de la paix intérieure et de la capacité à mener des actions non-violentes sans développer un esprit de colère, de peur ou de désir de revanche.

En 1953, Lanza Del Vasto retourna en Inde pour voir le fonctionnement du mouvement du don de la terre (Bhu-Dan ou Bhoodan) conduit de longue date par un collaborateur de Gandhi, Vinoba, qui voulait en finir avec le fait que beaucoup de paysans indiens étaient sans terre, en convainquant des propriétaires terriens de donner une portion de leur terre aux sans terre –une forme de persuasion non-violente plutôt que de résistance non-violente [3].

Ainsi, en 1957, Lanza Del Vasto avait une équipe de 30 compagnons bien formés en lesquels il avait confiance pour mener à bien des protestations non-violentes sans crainte ni colère. Il avait aussi un grand groupe d’ « amis de l’Arche » qui pouvaient apporter un soutien logistique : nourriture, contacts avec la presse, avec les Eglises, etc. Del Vasto avait aussi par ses écrits et sa précédente vie dans le milieu intellectuel et celui des arts à Paris, un vaste cercle de gens qu’il avait connus. Bien qu’il ne fût pas en contact régulier, il savait qu’il pouvait leur demander leur soutien. La technique convenue consistait pour les 30 compagnons à se présenter aux grilles des camps d’internement en demandant à être arrêtés avec le slogan « Nous aussi sommes suspects ». Ces efforts commencèrent en 1959 dans une région rurale non loin de l’ashram où il y avait à la fois un camp militaire pour entrainer les soldats et un camp de détention administrative. C’était aussi proche d’une région protestante de France où la population s’était révoltée en 1700-1702 pour défendre la liberté religieuse. C’est une région qui votait habituellement à gauche et très sensible à tout ce qui ressemble à de la répression. Cependant, les administrateurs du camp refusèrent d’accepter les 30 comme prisonniers, argumentant correctement que, en tant qu’administrateurs ils géraient le camp mais qu’il appartenait aux autorités, ailleurs, de décider qui y serait admis.

Le camp suivant où les 30 allèrent était aussi dans une région rurale mais plus près d’une grande ville, Lyon, et il y eut ainsi davantage de médias à contacter. En outre, la manifestation se situait le week-end de Pâques, les amis de l’Arche étant disponibles pour accompagner les 30. De plus, le Vendredi saint et Pâques se prêtaient au symbolisme de la souffrance et d’une vie nouvelle.

Cette manifestation se déplaça à Paris, siège du pouvoir politique et aussi domicile d’un bon nombre d’amis de Lanza connus des médias. D’autres amis étaient aussi impliqués dans d’autres mouvements non-violents ou étaient opposés à la guerre d’Algérie. Les 30 se tenaient devant un grand monument devant le Ministère de la justice qui abritait aussi le bureau du chef de la police de Paris. Les 30 déployaient une grande banderole qui disait : « Placez-nous en détention administrative : nous aussi nous sommes suspects. » Cette fois il y eut beaucoup d’attention de la part des médias de sorte qu’il fut décidé d’annuler une nouvelle manifestation car toute l’attention des médias était focalisée sur les 30 non-violents et non sur les Algériens qui étaient internés dans les camps.

La stratégie qui suivit consista pour les compagnons à aller vivre dans des tentes dans le grand bidonville près de Paris où beaucoup, parmi les Algériens des camps de détention, avaient vécu avant d’être internés. Dans le bidonville, quand il y avait des raids de la police, les compagnons demandaient de les arrêter car « Nous sommes tous suspects » [4].

Les manifestations à Paris se tinrent en 1960, quand la guerre en Algérie commença à faiblir. Des négociations de paix difficiles se tinrent, liées au referendum pour voter sur le futur statut de l’Algérie. Le terrorisme se déplaça vers l’OAS –Organisation de l’armée secrète- de Français de droite qui voulaient garder l’Algérie française. Les camps d’internement étaient largement vides au moment de l’issue formelle de la guerre en 1962.

Aujourd’hui, cependant, l’idée d’une certaine forme d’internement ou « d’assignation à résidence », est à nouveau en discussion. Plusieurs milliers de personnes sont listées par la police et les forces de sécurité avec la lettre « S » comme suspect. On ne voit pas clairement qui conduirait des protestations non-violentes aujourd’hui, mais peut-être que le respect de l’Etat de droit s’est renforcé depuis 1960 et qu’un internement administratif ne serait plus possible.


René Wadlow Président de l’Association of World Citizens - 07

Traduit de l’anglais par Jean-Luc Prevel


[1Pour un récit vivant de la collaboration de Luc Dietrich, Lanza Del Vasto et d’autres dont certains étaient dans le cercle du philosophe russe exilé Gurdjieff, cf. Michel Randon, Les puissances du dedans éd. Denoël, Paris, 1968.

[2Lanza Del Vasto, Le pèlerinage aux sources, éd. Denoël, Paris, 1944.

[3Lanza Del Vasto,Vinoba ou le nouveau pèlerinage, éd. Denoël, Paris, 1954.

[4Pour un compte-rendu de ces efforts, cf. Lanza Del Vasto, Techniques de la non-violence, Denoël, Paris, 1971.