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Le Brexit et l’avenir de l’Union

1er septembre 2016, par Roberto Castaldi

Le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne. Le vote britannique peut être analysé selon plusieurs perspectives et il entraîne des implications selon plusieurs points de vue, à différents niveaux d’analyse.

Du point de vue historique nous avons peut-être assisté en direct à l’expérience du suicide politique d’un État tout entier. Au moment où il sort de l’Union, le Royaume-Uni s’engage probablement à cesser d’être le même. En Écosse et en Irlande du Nord, le Remain a nettement prévalu. La Première ministre écossaise a déjà déclaré son intention de convoquer un nouveau referendum pour l’indépendance et sa permanence au sein de l’UE. L’Écosse aurait un grand intérêt à figurer comme État successeur du Royaume-Uni sans devoir ouvrir une négociation complexe pour l’adhésion. Et ensemble avec l’Irlande, elle pourrait attirer de nombreuses entreprises qui avaient choisi l’Angleterre comme base à l’intérieur du marché unique européen, y compris pour des raisons linguistiques. L’idée de rétablir les frontières entre l’Irlande et l’Irlande du Nord pourrait amener un retour de la violence dans un contexte particulièrement fragile de la part des indépendantistes irlandais, au nom de la réunification de l’île dans le cadre de l’UE.

Le Royaume-Uni avait un énorme intérêt politique et économique à rester dans l’UE. Toutes les organisations internationales, les think tanks, les centres d’étude indiquaient les coûts significatifs et les conséquences néfastes en cas de Brexit. Boris Johnson a simplement répondu « ayez confiance, ils ont tort ». La modernité a été fondée, dans une large mesure, sur la confiance en la raison. Dans la postmodernité on se méfie de la raison. Mais on se tromperait si on pensait simplement que « les tripes » l’ont emporté sur « la tête ». Ce sont des « tripes » éduquées durant des siècles dans le cadre d’une culture politique et d’un sens de l’identité dominantes qui ont prévalu et qui ne sont même plus perçues comme « une culture », mais comme un fait naturel : le nationalisme. La campagne du Leave a été centrée sur l’attaque des migrants (européens), sur l’orgueil national et l’appel à une souveraineté absolue inspirée du XIX° siècle, sur la sollicitation des pulsions de fermeture, sur le « nous » contre les autres –comme au bon temps de la seconde guerre mondiale dans « the finest hours ». Et celui qui pense autrement peut finir par être considéré comme un traître, comme l’a estimé l’assassin de Jo Cox – et comme le soutiennent certains Italiens « anti-euro ». Aujourd’hui David Cameron passe à la postérité ; il vient tout juste d’annoncer sa démission et l’on risque de s’en souvenir comme du dernier Premier ministre du Royaume Uni dans sa composition actuelle, l’homme qui en un seul coup a ouvert la voie à la destruction du Royaume-Uni et (peut-être) de l’Union européenne. Victime des sondages et de l’interaction toujours plus dangereuse entre politique nationale et politique européenne. Pour conserver l’unité du parti conservateur plutôt que gagner les élections –qu’il ne pensait pas gagner en fait- il a promis le referendum en comptant gouverner avec les libéraux qui l’auraient empêché de le tenir. Au contraire il a gagné et il a dû le fixer en construisant lui-même la scène sur laquelle il serait pendu. Et après avoir tiré sur l’UE pendant des années et négocié un accord spécial pour le Royaume-Uni, il s’est soudainement avisé de devoir faire campagne pour le Remain et de devoir défendre la même UE qu’il avait utilisée comme bouc émissaire pendant des années.

Entreprise difficile et ratée, si l’on considère surtout que le Royaume-Uni a toujours été un membre réticent de l’UE – mais dont il ne pouvait pas se passer économiquement. L’Union reçoit un nouveau coup à sa crédibilité. Après 66 années durant lesquelles les États n’ont toujours fait que s’ajouter, passant de 6 à 28, un État décide maintenant de sortir, montrant que l’UE est perçue toujours plus comme une partie du problème, plutôt que sa solution. L’UE est un projet incomplet. Elle n’est pas (encore) une véritable fédération mais elle est déjà un système de gouvernement à plusieurs niveaux.

Elle lie les États membres mais elle n’offre pas de politiques fédérales adéquates. C’est le seul niveau de gouvernement qui permettrait d’affronter les grands défis de notre époque auxquels nous sommes confrontés –le terrorisme, la sécurité, la stabilisation du voisinage, la relance de l’économie, le défi environnemental, mais elle ne dispose pas des pouvoirs et des compétences nécessaires ce qui alimente donc des attentes qui, dans les faits, sont frustrées.

Mais, concrètement, le Brexit change peu de choses. Le Royaume-Uni était déjà au dehors de presque tout avec des opting out spécifiques –de la monnaie unique, de la Charte des droits fondamentaux, de la justice et des affaires intérieures et, en partie, de Schengen- et, en substance, il ne participait qu’au marché unique comme la Norvège et la Suisse qui sont en dehors de l’UE mais qui qui sont obligées d’en respecter les normes et de contribuer au budget de l’UE. S’il veut continuer à participer au marché unique, le Royaume-Uni devra passer un accord analogue. Au lieu d’être plus indépendant et autonome, il le sera moins en devant appliquer des règles qu’il n’aura pas contribué à écrire et continuer à contribuer à l’odieux budget communautaire –qui est une misère avec 0,9% du PIB européen ! L’UE a intérêt à offrir au Royaume-Uni des accords photocopiés par rapport à ceux avec la Norvège et la Suisse, ou moins bons, pour éviter de créer des incitations à en sortir. Et la Grande Bretagne se trouvera vite en condition de devoir renégocier dans une position de faiblesse des accords commerciaux avec le monde entier puisque ceux de l’UE ne s’appliqueront plus. Les citoyens britanniques risquent de payer leur choix un prix assez salé en termes économiques. Les citoyens européens qui vivent au Royaume-Uni pourront en subir les contrecoups –au terme de la négociation pour la sortie- de même que les citoyens britanniques au sein des pays européens. Les États les moins favorables à l’intégration ont aujourd’hui perdu leur leader et leur position peut paradoxalement être affaiblie par le succès eurosceptique de Farage et Johnson. L’UKIP a gagné sa bataille et perdu sa raison d’être et pourra difficilement survivre comme force autonome sur le long terme. Pour les Pays Bas, le Danemark, la Hongrie, la Pologne, il était possible de faire un front commun derrière le leadership britannique, mais maintenant ce sera beaucoup plus difficile.

Les États les plus européistes ont perdu leur alibi « nous voudrions plus d’intégration mais le Royaume-Uni freine ». Renzi, Merkel et Hollande ont souvent fait de grands discours sur « la relance de l’intégration », sur l’union politique, sur la vision de Spinelli. Tous disent que l’UE doit changer. Ils ont maintenant une extraordinaire fenêtre d’opportunité pour transformer une crise de rejet de cette Union incomplète et imparfaite, en s’engageant dans une voie pour la rendre plus complète et parfaite –ce qui fut l’objectif que les Américains se donnèrent à travers la Convention de Philadelphie.

Nous verrons rapidement si ce sont les gouvernements nationaux des grands États ou les institutions supranationales européennes, à commencer par le Parlement, qui prendront l’initiative de répondre à cette crise de consensus au sein de l’Union. Le risque le plus grand, c’est que tous cherchent rapidement à éliminer le problème et à retourner au « business as usual ». Ce serait la démonstration qu’en Europe, il n’y a plus de leadership disponible en mesure de prendre une telle initiative. Et en jouant seulement sur la défense d’un statu quo insatisfaisant, ils ouvriraient la route à l’affirmation des populismes à toutes les sauces. Le processus de crise de la civilisation européenne moderne –dont les tendances à la fermeture de type xénophobe et nationaliste témoignent- en serait accéléré. C’est parce que dans le monde global, seuls les États de dimensions continentales comptent –comme les USA, la Chine, l’Inde, la Russie- que le choix pour les Européens continue d’être « s’unir ou périr » comme le rappelaient, entre autres, les Britanniques Lord Beveridge et Toynbee.


Roberto Castaldi est professeur associé de philosophie politique et Directeur du Centro di Ricerca sui processi d’integrazione e governance multi-livello dell’Università eCampus. Pour le Centre d’études sur le fédéralisme de Turin, éditeur de Perspectives on Federalism et du Bibliographical Bulletin on Federalism - Pise

Article publié initialement sur The Federalist Debate – Turin

Traduit de l’italien par Jean-Luc Prevel - Lyon