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À propos de la fédération mondiale

Le défi des processus migratoires et le gouvernement du monde

juin 2009, par Giampiero Bordino

Quelques données récentes témoignent de l’importance des processus migratoires dans le cadre mondial globalisé. On estime qu’au moins 191 millions de personnes, 3 % de la population mondiale, vivent aujourd’hui en dehors de leur pays d’origine : 64 millions en Europe, 53 en Asie et 45 en Amérique du Nord. Les envois de fonds des émigrés à leurs familles restées dans leurs pays d’origine —indicateur significatif du poids des processus migratoires— sont passés de 102 milliards de dollars en 1995 à environ 232 en 2005. Du point de vue des différentes régions et pays, la situation mondiale est cependant très diversifiée pour ce qui concerne la présence d’immigrés. Dans certains pays, par exemple le Japon, l’immigration n’est qu’un phénomène marginal (le nombre d’étrangers est inférieur à 1 % de la population totale), tandis que dans certains autres comme l’Australie, le Canada ou la Suisse ce nombre approche ou dépasse les 20 %. Dans ce cadre, l’Union européenne (UE) est le pôle principal d’immigration dans le monde avec une forte tendance à la croissance. On estime qu’entre 2002 et 2008 les flux nets d’entrée de migrants ont varié entre 1,5 et 2 millions de personnes par an. A ce propos, il faut rappeler que, sur la frontière de la Méditerranée, l’Europe fait face à l’Afrique, région où les différentiels de développement et de conditions de vie sont les plus forts au niveau de la planète. En outre, c’est la région où les perspectives démographiques sont les plus radicalement diversifiées : en particulier pour ce qui concerne la tranche de population active et jeune, entre 20 et 40 ans (celle dont provient, entre autre, la grande majorité des émigrants), qui tend à décroître fortement en Europe (la Commission européenne estime qu’en 2050, malgré les flux d’entrée migratoires, la population en âge de travailler aura diminué de 50 millions d’unités) et à augmenter aussi fortement dans les pays de la rive sud de la Méditerranée.

Comme on l’a remarqué, de multiples raisons sont à l’origine de ces tendances migratoires comme, en premier lieu, les différences de revenu qui ont constamment augmenté au niveau mondial durant ces dernières décennies. Déjà, entre 1950 et 1999, par exemple, les différences absolues entre le PIB par tête (exprimé à égalité d’achats équivalents) des pays riches et le PIB par tête des trois continents « pauvres » (Amérique latine, Asie, Afrique) sont passées de 5000-6000 dollars à 14000-19000. Plus récemment, en 2002, selon les données de la Banque mondiale, le revenu moyen par tête des pays de l’Afrique du Nord était de 1500 dollars tandis que celui des pays de l’UE à 15 était d’environ 22000, celui des 10 pays entrants était de 5000 et celui des 7 pays des Balkans d’environ 2000 dollars.

Pour aller encore plus à la racine des processus migratoires, aux origines de « la pression au départ », il faut aussi rappeler l’importance décisive de deux phénomènes « extrêmes » répandus dans le monde, la violence et la guerre ainsi que la faim. Selon les données des organisations internationales, à la fin de 2007, il y avait dans le monde 11,4 millions de réfugiés hors de leur pays d’origine et 26 millions de réfugiés internes chassés par les guerres ou les persécutions, dont presque 14 millions assistés par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés. Parmi ces derniers, 3 millions étaient afghans, 2 millions irakiens, plus de 500.000 soudanais et presque 500.000 somalis. Pour ce qui concerne la faim, les données sont encore plus significatives. Selon la FAO (Agence de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture), le nombre de personnes mal nourries dans le monde a atteint en 2008 le nombre de 925 millions ; 75 millions en plus, seulement pour 2007, à cause de l’augmentation des prix des denrées alimentaires au niveau mondial, de 12 % en 2005 et 2006, de 24 % en 2007 et même de 50 % durant les six premiers mois de 2008. Compte tenu de la perspective d’une augmentation ultérieure de ces prix durant les années prochaines, « la pression au départ » (soit on part, soit on meurt : c’est véritablement ce qui est en jeu) ne pourra que continuer à augmenter.

Mais face à ces phénomènes extrêmes, face à ces tragédies individuelles et collectives de tant de « vies niées » (la Méditerranée devient toujours davantage une « mer de morts » ce dont personne ne semble véritablement se préoccuper), face aux tensions et aux conflits déclenchés entre des flux humains à la recherche de meilleures conditions de vie et, de l’autre côté, les communautés des lieux de destination préoccupées, apeurées et même hostiles à la perspective d’accueillir de nouveaux convives à un banquet toujours plus précaire (pensons à la crise économique et financière en cours), que fait le monde, que font les organisations internationales et avant tout que font les Etats, encore, au moins partiellement (et de moins en moins), détenteurs ultimes du « pouvoir de décision » ?

Que font-ils ? Si l’on veut être brutal, on leur livre une donnée simple mais claire. Pour doubler la production alimentaire mondiale dans les prochaines années (et donc diminuer le nombre d’affamés et réduire « la pression au départ » dans le monde) il faudrait selon la FAO 30 milliards de dollars pour de nouveaux investissements, que l’on n’arrive cependant pas à trouver. Face à cela, les pays industrialisés de l’OCDE donnent des aides à leur propre secteur agricole (déjà relativement à l’aise) pour un montant de 376 milliards de dollars et la dépense mondiale pour les armements a atteint en 2006 les 1204 milliards de dollars (les Etats-Unis y sont pour une bonne part).

Que font-ils, ou mieux, que ne font-ils pas ? On leur livre un autre fait significatif. Tandis que, à travers l’OMC (Organisation mondiale du commerce) les Etats et la communauté internationale ont réalisé un processus important de libéralisation pour les capitaux, les biens et les services et en même temps de régulation commune de la mobilité, même si c’est parfois avec des résultats contradictoires, discutables et dans certains cas négatifs (pensons aux désastres de l’inadéquation ou de l’absence de régulation des marchés financiers), pour les personnes et le travail, rien de tel n’a été fait. La régulation de la mobilité transnationale des personnes et du travail est restée essentiellement une compétence des différents Etats et aucune organisation internationale de nature similaire à l’OMC ne s’est créée, dans le but, sinon de réduire mais au moins de réguler et d’harmoniser les barrières qui empêchent le mouvement des personnes. Pour les classes dirigeantes et la communauté internationale, évidemment, l’argent et les biens sont plus importants que les hommes et méritent plus d’attention.

Le problème des flux migratoires, de la mobilité des personnes, de la gestion des processus d’intégration sociale dans les nouveaux contextes multiculturels et multiethniques est donc l’un des grands problèmes non résolus du monde globalisé. Il en découle des tensions, des conflits, des tragédies humaines dont on ne semble pas encore avoir suffisamment conscience. Comment réduire le poids des facteurs -inégalités de revenus et de conditions de vie, faim, guerres et violence et ainsi de suite- qui poussent et même plus fréquemment qui contraignent « à partir » ? Comment guider, réguler, assister, rendre humainement « soutenables » les flux et les parcours migratoires qui se déterminent, de toute façon, entre les continents et entre les pays ? Comment garantir aux immigrés, dans les sociétés de destination, des conditions de vie décentes, la non discrimination, les droits fondamentaux ? Et comment, dans le même temps, garantir le caractère « soutenable » (économique, culturel, humain, en termes de sécurité aussi bien réelle que perçue etc.) de l’hybridation consécutive aux processus migratoires de la part des sociétés et des populations qui reçoivent de tels flux ?

L’architecture actuelle du monde —un ensemble d’Etats qui agissent individuellement, de nombreuses organisations internationales de nature intergouvernementale, quelques unions d’Etats qui ont déjà des éléments de souveraineté partagée (l’UE), une galaxie d’acteurs de l’économie et de la société civile, une opinion publique mondiale embryonnaire— même si elle est en évolution, n’est absolument pas en mesure d’affronter la gravité et la complexité de ce défi. Face à des problèmes communs, face à des processus transnationaux qui traversent les frontières des Etats et qui vont au-delà de leurs compétences et de leur capacité d’intervention, on aurait besoin d’acteurs et de pouvoirs également transnationaux et communs : d’institutions globales dotées d’une légitimation démocratique et d’une efficacité décisionnelle et opérationnelle. Une certaine forme de gouvernance et à la fois de gouvernement du monde qui le fasse sortir de son « état de nature » actuel et primordial dans lequel règnent le chaos et la loi du plus fort.

C’est un cas où la nécessité de gouvernance et de gouvernement mondiaux sont d’une évidence absolue, comme du reste pour tous les autres grands problèmes du monde du XXI° siècle : la paix, la démocratie, le développement humain et économique, la qualité de l’environnement, la santé, l’instruction. Dans cette perspective il apparaît aussi évident que l’expérience institutionnelle de l’UE, même si elle est partielle et incomplète, pourrait être un point de référence possible pour le monde entier. Et dans le même temps il faut souligner la contribution importante que la culture et l’action politique du mouvement fédéraliste ont donné et donnent à ce processus d’intégration. Les fédéralistes ont un patrimoine de réflexion et d’expérience sur la question radicale du « comment faire vivre ensemble les différences » (peuples, territoires, Etats, économies, cultures) dans un contexte de démocratie et de paix, qui peut être décisif pour l’avenir du monde. Mais nous devons l’élaborer, le développer, l’actualiser, le faire émerger et le rendre visible, non pas à partir d’un modèle institutionnel proposé « dans l’abstrait », mais à partir des problèmes communs réels, qui ont tous tendance à être globaux, dans lesquels nous sommes dramatiquement immergés, comme précisément celui des processus migratoires. C’est un gros travail de recherche et de réflexion —entre généralité des modèles et spécificité des problèmes— auquel nous sommes aujourd’hui tous confrontés.


Giampiero BORDINO

Texte publié en commun avec The Federalist Debate - Turin

Texte traduit de l’italien par Jean-Luc PREVEL - Lyon