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Le Billet de Jean-Pierre GOUZY

Le schimblick européen va-t-il enfin avancer ?

septembre 2012, par Jean-Pierre Gouzy

Le fait n’est pas nouveau, mais il devient insupportable ! Jamais, nos concitoyens que l’on va, pourtant, solliciter en vue du renouvellement du Parlement européen en 2014, n’ont paru plus étrangers aux charmes subtils du meccano communautaire, tel qu’il se pratique agrémenté des micmacs intergouvernementaux tels qu’ils s’incarnent en vertu des Tables de la Loi du moment. J’en veux pour preuve récente le sondage IFOP publié dans Le Figaro du 17 septembre dernier… A l’en croire, 49 % seulement des Français estimeraient qu’il est encore de l’intérêt de notre pays d’appartenir à l’Union européenne (UE). D’autre part, 64 % des « sondés » dont l’opinion a été sollicitée à propos du Traité de Maastricht qui a instauré l’euro auraient déclaré que si c’était à refaire, ils voteraient « non » aujourd’hui, mais, pour autant, 65 % des mêmes sondés, ne souhaitent pas voir la France abandonner l’euro pour revenir au franc. Un peu comme les Grecs qui ne veulent plus entendre parler d’en revenir à la drachme. C’est la confusion la plus totale !

Pour ma part, je suis tenté de penser qu’au moins 90 % des personnes consultées n’ont pas la moindre idée de ce que contiennent réellement les arcanes du Traité de Maastricht péniblement ratifié en France voici vingt ans par 51 % contre 49 % des voix référendairement exprimées, grâce -il faut le dire- à l’engagement du Président de la République de l’époque, François Mitterrand, face à la meute délirante des souverainistes s’incarnant dans le lepénisme, le séguinisme, le chevènementisme et … j’en passe.

Ce qui était vrai, à l’époque, s’est amplifié de nos jours… Les carences d’une politique de communication et d’information européenne digne de ce nom, parce qu’elle est elle-même conditionnée par les contraintes souvent contradictoires d’une architecture institutionnelle de plus en plus complexe, sont flagrantes. Seuls (ou presque) les initiés du sérail peuvent se retrouver dans les méandres de l’eurosphère opaque qui nous permet d’avancer, de-ci delà, à tâtons, alors que la Commission ne cesse d’invoquer la divine transparence.

Comment, en effet, l’Européen lambda pourrait-il décrypter le bidule et décoder avec les médias dont il dispose, les jeux de rôles qu’incarnent de manière diffuse les personnages José-Manuel Barroso, Hermann Van Rompuy (sur fond de présidence chypriote temporaire), Mario Draghi, Jean-Claude Juncker, mais aussi, Angela Merkel, François Hollande, David Cameron, Mario Monti et quelques autres sans oublier le petit dernier, Mariano Rajoy, et Wolfgang Schäuble, parmi les seconds couteaux souvent sur la sellette ? C’est un véritable théâtre d’ombres que celui où se joue le destin de la zone euro, et audelà de l’UE, sur fond de contractions budgétaires, déficits rémanents, dette abyssales, chômage ascendant, croissance en chute libre et, pour tout dire, de faux semblants permanents.

Depuis le Conseil européen du 29 juin, on a sans doute retenu un nom : le personnage-clé de cette illustre galerie : Mario Draghi, formé à bonne école (Goldman Sachs), vivante incarnation désormais d’une Banque centrale européenne à vocation fédérale, dont le rôle à Francfort ne cesse de se conforter depuis que ses instances ont décidé de financer les banques européennes à un taux minimaliste et à hauteur de 1.000 milliards d’euros, puis proposé que lui soit attribué un contrôle prudentiel pérenne dans les 17 pays de la zone euro, en la dotant d’une capacité de gestion centralisée disposant entre autres, d’un fonds européen de restructuration. L’OMT Outright Monetary Transactions ») devant permettre à la « bank Draghi » de racheter des titres à des conditions données « pour des montants illimités ». Perspective qui a fait immédiatement frétiller d’aise les marchés. Par ailleurs, un véritable projet d’Union bancaire doté d’un mécanisme de supervision doit voir le jour, à partir d’une initiative législative de la Commission âprement débattue, lors de la réunion de l’Eurogroupe à Nicosie, le 14 septembre.

Parallèlement, la redoutable Cour constitutionnelle de Karlsruhe a décidé, le 12 septembre d’avaliser le TSCG, c’est-à-dire l’indigeste Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (hérité de l’ère merkozyenne), ouvrant ainsi la voie à la ratification française, dès lors que François Hollande a abandonné l’idée d’une renégociation requise pendant la période électorale, au profit d’un « pacte » dit « de croissance » doté d’un potentiel de 120 milliards d’euros d’engagements communautaires, largement négocié bilatéralement avec Angela Merkel, au cours de l’été.

Tout ceci devrait permettre, enfin, d’initier sous peu le Mécanisme européen de stabilité (MES) doté de 500 milliards d’euros de capacités de prêts, relayant les efforts consentis déjà au titre du Fonds européen de stabilité financière (FESF).

Mais, ce n’est pas tout… Au-delà du feuilleton de la « règle d’or » qui donne du peps à « Dany » Cohn-Bendit, mais des vapeurs à Eva Joly, le très prudent José-Manuel Barroso, Président gestionnaire d’une Commission européenne dont le mandat se termine en 2014, n’a pas voulu laisser la vedette au Président (permanent) du Conseil européen, Herman Van Rompuy, qui a reçu en juin dernier, de ses pairs, le mandat de présenter en octobre une « feuille de route » sur le nécessaire renforcement de l’Union économique et monétaire et de son contrôle démocratique, ainsi que sur d’autres questions de taille restées en attente : l’Union budgétaire, la taxe financière, la question de la mutualisation, au moins partielle, de la dette (les eurobonds), sans parler du sort final de la Grèce. Nous venons donc d’hériter d’une sorte de succédané du vieux projet delorien en forme d’oxymore : une Fédération d’Etats-nations nécessitant « à long terme » un « nouveau Traité », à cette notable différence près qu’effectivement Delors part d’un constat de différenciation entre membres de l’Union pour tenter d’avancer vraiment, alors que pour son successeur lusitanien à la tête du collège communautaire, il existe, par définition, une seule UE avec sa Commission et son Parlement qui doivent donc avancer d’un même pas. « N’ayons pas peur des mots » s’est aussi exclamé Barroso, en la circonstance… Alors, pourquoi n’avoir pas évoqué la perspective d’une « fédération européenne », tout simplement ? Le choix n’est évidemment pas innocent, d’autant que l’auteur a cru nécessaire, au passage, de récuser par avance l’idée incestueuse d’un « Super-État ». Probablement, parce qu’au stade actuel, un vrai big-bang fédéral aurait soulevé une levée de boucliers dans les hautes eurosphères. Plutôt que de se risquer à un tel affrontement, J.M. B. a donc opté pour une stratégie (?) de contournement qui sied d’ailleurs à son personnage.

Ce qui nous intéresse dans « l’esquisse » qu’il se propose de présenter, c’est l’ouverture d’un débat dont nul ne saurait ignorer l’amplitude, redonnant aux fédéralistes des raisons nouvelles de mener leur combat à maturité, en plaçant chacun devant ses responsabilités. C’est, en particulier, de savoir à quel niveau et selon quelles procédures s’exerceraient les droits régaliens, outre celui de « battre monnaie ». C’est encore la capacité d’un nombre croissant d’Européens, notamment de jeunes générations, de se sentir concernés en tant que tels. Pour nous, le concept d’État-nation tel que nous en avons hérité de la monarchie absolue et tel qu’il a été relayé par la Révolution française, avant de modeler tant bien que mal l’organisation internationale est un concept passablement éculé qui ne répond plus aux impératifs du temps. Du moins, si nous voulons nous tourner vers l’avenir, comme nous le prétendons et, pour ce faire, cesser de prendre des vessies pour des lanternes.