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Les persécutions et le génocide des Roms dans la seconde guerre mondiale

septembre 2010, par Claire Auzias

Le 30 janvier 1933, Hitler fut élu à la chancellerie allemande. Deux mois plus tard, le premier camp allemand ouvrait non loin de Munich, Dachau. Essentiellement destiné aux opposants politiques, ce camp reçut aussi les tout premiers déplacés tsiganes allemands. Entre 1933 et 1938 une série de mesures législatives furent prises dans l’Allemagne hitlérienne pour rendre possible le génocide des Zigeuner .

Ces mesures législatives allaient depuis la déchéance de la nationalité jusqu’à la concentration dans des grands camps nationaux, dont le principal était non loin de Berlin.

  • En 1934, la loi contre les « criminels irrécupérables » exposait les Roms à une expertise juridique de type anthropométrique.
  • En septembre 1935, les lois de Nuremberg, dites sur « l’aryanisation », c’est à dire la pureté de la race allemande, excluaient de fait les Tsiganes de l’Allemagne nazie.
  • Le 14 septembre 1935, une loi définit ce qu’est la nouvelle citoyenneté en Allemagne et par conséquent ceux qui en sont exclus deviennent des criminels.
  • Le 10 février 1936, la loi donne les pleins pouvoirs à la police qui centralise la lutte contre les tsiganes.
  • Le 18 décembre 1938, Himmler ordonne la répression contre le « fléau » tsigane, c’est l’envoi de leur extermination.
  • Le 27 avril 1940, le premier convoi allemand transporte 2.500 Sinti, tsiganes d’ex-nationalité allemande, vers l’est.
  • Le premier train de Roms et de Sinti arrive à Auschwitz le 26 février 1943.
  • Ces dates, sèches comme une mise à mort, offrent une idée, outre les repères exacts d’un processus, des diverses mesures et de leur progression pour mettre en oeuvre la destruction des Tsiganes d’ Allemagne.

Ces lois furent précédées en Allemagne de presque cinquante ans de recherche dite anthropométrique sur l’hérédité, la génétique raciste et le fichage systématique des caractéristiques physiques censées représenter un groupe humain subalterne ; cette mise en orbite de la politique raciale qui finalement a sévi contre les Tsiganes dans l’ensemble de l’Europe s’est élaborée en Allemagne, comme dans tous les pays d’Europe qui chacun comptaient leurs partisans. En France depuis Bertillon jusqu’à Alexis Carrel, nombreux furent les passionnés de fichage systématique ; à Cluj, en Transylvanie, un laboratoire de l’université, diffusait les principes de pureté de la race. On en connut aussi des échos dans l’Italie mussolinienne. L’Europe entière se prit d’intérêt pour les apparences physiques reflétant une nouvelle hiérarchie de l’humanité, au moins occidentale, encore qu’il faille rappeler, qu’en raison des statuts coloniaux, il y eut aussi des populations africaines, déportées dans des camps de concentration au nom de la race.

En 1905, A1fred Dillman, constitua un fichier de 5 000 noms de Tsiganes allemands, qui fut systématisé dans les années trente ; ce fichier n’eut d’égal qu’un fichier suisse, élaboré en 1911, et riche de milliers de noms, mais que les autorités suisses détruisirent dans les années cinquante, de telle sorte qu’il n’en reste plus de trace accessible aujourd’hui. Ces deux exemples, illustrent ce qu’il en fut des politiques « antitsiganes » entre les deux guerres dans l’ensemble des pays d’Europe, et cela, quelles que soient leur juridictions leur constitution et leur régime, sous le nom policier international de « lutte contre le fléau tsigane ». En effet, en 1926, une commission internationale de la police se réunit afin de jeter les bases d’une coopération entre les divers pays sur le sujet des Tsiganes. Cet ancêtre d’Interpol établit son siège à Vienne en Autriche jusqu’à l’annexion en 1938, date où il fut transféré à Berlin avec l’ensemble des fichiers des Tsiganes de toute l’Europe.

Ces polices internationales continuèrent leur collaboration pendant la guerre, indépendamment du statut guerrier de leur pays nationaux respectifs. C’est-à-dire clairement que les informations policières concernant l’ensemble des Tsiganes de l’Europe au moins occidentale étaient centralisées à Berlin et mises à jour, au cours de la guerre, que les pays soient ennemis ou amis.

En France, à l’approche de la déclaration de guerre, la Troisième République finissante décréta le 6 avril 1940 l’interdiction de circulation des Tsiganes, au prétexte d’entente avec l’ennemi ; à cause de leur relative mobilité les Tsiganes furent longtemps porteurs de fantasmes d’espionnage, et leur installation le long de certaines frontières, que ce soit en Alsace ou en Transylvanie, favorisait ces idées reçues. En France, pays collaborateur, le maréchal Pétain se mit au service de l’Allemagne. Le 4 octobre 1940, il édictait les mesures anti-tsiganes de la guerre, au lendemain de celles qu’il avait destinées aux Juifs ; en ce qui concerne les mesures anti-juives de Pétain, prises le 3 octobre 1940, c’est-à dire la veille, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il anticipa la demande allemande. En ce qui concerne les mesures anti-tsiganes du 4 octobre 1940, les historiens du domaine ne sont pas tous d’accord ; les uns affirment qu’il exista un ordre oral par téléphone de l’Allemagne exigeant la répression et la chasse des tsiganes. D’autres historiens, spécialistes de Vichy, affirment n’avoir jamais à aucun moment identifié de moindres archives donnant de tels ordres, ce qui incite à considérer que, là aussi, le Maréchal devança les souhaits allemands. Quoi qu’il en soit de l’une ou l’autre version, la France n’avait aucune leçon de racisme à recevoir de l’Allemagne. Elle avait enfanté les premiers penseurs racistes d’Europe, Arthur de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races, 1852) était bien français, Maurras, Barres, Valois, Sorel, et tous les vichystes Darquier de Pellepoix, Laval, Celine, Darland étaient bien français. Ordre allemand ou pas, la France de Vichy exécuta ces décisions avec zèle, tous les préfets se mirent au service de la révolution nationale et firent enfermer les Tsiganes de France dans des camps, que la terminologie actuelle préfère nommer « camps d’internement », ce qui ne signifie pas qu’on en sortait indemne, sain et sauf. Il n’y eut pas de chambre à gaz dans aucun camp français, et il n’y eut aucun convoi spécifiquement tsigane de déportation vers les camps de la mort de l’Est européen, comme pour les Juifs.

Au demeurant, il y eut selon les chiffres actuellement connus, 6.500 internés tsiganes dans les camps français, dont 10 % d’étrangers ; il y eut des condamnations au STO parmi les Tsiganes, qui furent expédiés en Allemagne pour travailler dans les usines de guerre au titre de citoyens français. Dans ces cas-là leur citoyenneté ne leur était point discutée ! Il y eut enfin de nombreux Tsiganes français déportés sporadiquement vers les camps de la mort d’Europe de l’Est, Belzec, Auschwitz, et d’autres, Ravensbrück pour les femmes et Mauthausen en ordre dispersé, généralement pour compléter des convois de déportés juifs ou politiques, et ce, dans le plus grand désordre. Enfin, autre spécificité du génocide des Tsiganes, ils n’étaient pas toujours enregistrés lorsqu’ils étaient débarqués dans un camp de la mort, et assassinés immédiatement dans les chambres à gaz, notamment les femmes et les enfants. Si bien qu’il est décidément du plus périlleux de recenser l’étendue des dégâts humains dans la population tsigane d’Europe. Ce génocide est fait de trous énormes de disparitions qui amputent nos connaissances très significativement.

Ainsi sommes-nous dans l’incapacité de citer des chiffres fiables et définitifs sur ce génocide.

L’on retient globalement le nombre de 500.000 pour indiquer que les Tsiganes victimes du nazisme en Europe ne furent pas peu nombreux, sans que l’on sache à quelle hauteur aient pu s’élever les pertes humaines de cette population.

Ont souffert le plus de l’extermination : les Sinti allemands, puis les Polonais, les ressortissants des pays baltes et russe, les Croates et autres Yougoslaves, et enfin les Hongrois, Tchèques, Grecs, Français, Italiens, Hollandais etc., sans exhaustivité.

L’histoire de ce génocide est à peine embryonnaire, elle est vouée à évolution progressive au rythme des découvertes et des travaux des nouveaux chercheurs.


Claire AUZIAS
Docteur en histoire, chercheur au laboratoire Socius de l’Université technique de Lisbonne. Auteur de en particulier Claire Auzias, Marcel Courtiade, Les Tziganes ou le Destin sauvage des Roms de l’est, suivi du Statut des Roms en Europe, éd. Michalon, 2001, pp. 130, € 13.72