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Mondialisme

2012, par Michel Herland

Les historiens ont beau repérer une ou plusieurs mondialisations antérieures à l’époque contemporaine, jamais les marchandises, les capitaux et les hommes n’ont circulé aussi facilement qu’aujourd’hui. Au progrès technique qui rend le transport plus rapide et moins coûteux s’est ajouté le triomphe d’une idéologie favorable au libre-échange, au moins dans les pays occidentaux. C’est ainsi que s’est organisé un réseau complexe dont les grands axes sont néanmoins aisément repérables : flux d’investissement directs des vieux pays industriels en direction des émergents, flux de biens de consommations en sens contraire. Et comme les derniers l’emportent largement sur les premiers, les pays émergents accumulent des créances sur le reste du monde. La conséquence de tout cela, dans un pays comme la France, est bien connue : désindustrialisation, déficit commercial, chômage massif et, en dépit de tout, santé insolente des grandes entreprises qui font désormais ailleurs leur chiffre d’affaires et leur profit. Le gouvernement, totalement impuissant à renverser ces tendances lourdes, en est réduit à faire la cour aux nouveaux géants industriels des pays émergents afin qu’ils acceptent, moyennant des subventions ruineuses, de racheter nos usines et de produire chez nous. Ces opérations, quand elles aboutissent, sont en général décevantes, les investisseurs étrangers ayant encore moins d’états d’âme que les capitalistes français lorsqu’il s’agit de fermer un établissement leur appartenant en France.

Cette mondialisation-là a été portée en particulier par l’Union européenne (UE) au nom du raisonnement suivant : l’ouverture du marché à la concurrence mondiale est le meilleur moyen de contraindre les producteurs européens à faire les efforts de compétitivité nécessaires à la poursuite de la croissance, laquelle est la condition de la prospérité et de l’emploi. On sait ce qu’il en est advenu ! Certains pays ont accepté le jeu de la compétitivité. On pense en particulier à l’Allemagne qui a fait un effort considérable pour augmenter la productivité et réduire le coût du travail. D’autres pays, dont la France, n’ont pas eu cet héroïsme, ont laissé leurs emplois industriels filer à l’étranger, leur déficit commercial se creuser, et leur chômage s’accroître. Avec comme conséquences inévitables, une croissance ralentie ou atone, les déficits sociaux et publics en augmentation vertigineuse.

La division qui s’est opérée entre pays « cigales » et pays « fourmis » a eu une autre conséquence. Comme les échanges extérieurs des pays européens se font pour la plus grande part entre eux, l’excédent commercial des fourmis s’est constitué pour l’essentiel au détriment des cigales. En d’autres termes, les premières ont exporté leur déficit commercial en direction des secondes, le résultat global étant typiquement celui d’un « jeu à somme nulle » (pour emprunter au vocabulaire des économistes). Et tout cela pour un résultat qui, même du point de vue des fourmis, n’est pas si brillant, tant leur coût social paraît élevé. En Allemagne par exemple : multiplication des temps partiels, augmentation du nombre des travailleurs pauvres et maintien du taux de chômage aux environs de 6 %, ce qui est loin d’être négligeable.

Pendant ce temps les pays émergents continuent à afficher une croissance à deux chiffres, ou peu s’en faut. Ils utilisent en effet tous les instruments disponibles pour maintenir leur compétitivité, sans se soucier des règles de la « concurrence non faussée » auxquelles s’accroche l’UE. L’exemple de la Chine est particulièrement éloquent, qui joue sur une monnaie sous-évaluée et les protections tarifaires comme non tarifaires. On ne sait pas suffisamment que, pour vendre en Chine, les industriels du vieux monde sont presque systématiquement obligés d’investir dans une usine sur place, de transférer la technologie et de faire en sorte que la plus grande partie de la valeur ajoutée soit produite en Chine. On ne sait pas bien non plus, peut-être, que les Chinois pratiquent la rétention des « terres rares », ces métaux indispensables pour les nouvelles technologies : qui en veut doit investir dans une usine de transformation sur place.

Face à des « partenaires » prêts à tout pour poursuivre leur croissance accélérée (ce qui suppose d’exporter massivement des produits bon marché et de produire de plus en plus chez soi, grâce à la technologie la plus moderne, les produits qu’on importait auparavant, pour devenir à son tour exportateur de ces produits), le discours et la politique libre-échangistes des Européens seraient presque comiques s’ils n’avaient pas des conséquences aussi désastreuses. Quant aux Américains qui ont la réputation de faire preuve d’un peu plus de pragmatisme, ils sont si lourdement endettés à l’égard de la Chine que leur marge de manoeuvre est en tout état de cause limitée.

La mondialisation dans ses modalités actuelles a donc toutes les chances de se transformer en un nouvel impérialisme. Et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour annoncer quel sera le futur hégémon. Le pays le plus peuplé de la planète qu’il inonde de ses produits de plus en plus sophistiqués, le premier créancier du monde détenteur de réserves en dollars colossales, peut d’ores et déjà faire preuve de beaucoup d’autorité. Pour l’heure, les dirigeants chinois n’ont pas encore décidé de prendre le pouvoir. Ils se contentent de bloquer les négociations internationales qui ne leur conviennent pas (sur l’environnement, par exemple) et de se montrer sans pitié vis-à-vis de leurs minorités (tibétaine, ouïgoure) qui voudraient revendiquer une certaine autonomie. En dehors de leur pré-carré, ils se sont montrés jusqu’ici partisans du maintien d’un certain statu quo (voir Taïwan), mais il n’y a aucune raison pour que cette attitude relativement négligente se prolonge éternellement. D’ores et déjà, on aura noté que les anciennes grandes puissances ne se hasardent plus à provoquer le « géant chinois ».

À considérer l’histoire de l’humanité, l’impérialisme est la solution la plus naturelle, celle qui est éprouvée depuis longtemps : une puissance émerge qui dicte sa loi au monde ; au bout d’un temps plus ou moins long, elle connaît la décadence ; s’ensuit une période d’anarchie, après quoi une nouvelle puissance émerge, et ainsi de suite. L’autre solution qui, elle, n’a jamais été éprouvée serait le mondialisme, au sens de la démocratie mondiale.

Dans l’état actuel des choses, le choix entre les deux solutions est purement théorique. Car si l’on voit ce qui pourrait conduire à un nouvel impérialisme (il est déjà en train de se construire), la possibilité pratique du mondialisme ne se dessine toujours pas. Si pourtant un tel choix existait, on verrait immédiatement apparaître un conflit entre deux critères. Suivant l’idéologie dominante en Occident, à savoir le libéralisme politique (théorisé par John Stuart Mill, John Rawls…), le mondialisme est préférable à l’impérialisme comme la démocratie est préférable à la dictature. Par contre, à considérer le critère de l’efficacité, un hégémon adepte des méthodes autoritaires paraît bien plus capable de faire régner l’ordre, en particulier l’ordre écologique dont la planète a si grand besoin. Certes, jusqu’ici, les Chinois se sont plutôt distingués par leur indiscipline sur ce plan-là, mais les choses sont en train de changer car ils se rendent bien compte qu’ils sont les premières victimes de leur pollution. Or il existe une méthode évidente pour ramener les nuisances environnementales d’origine humaine à un niveau acceptable : inverser la tendance démographique et faire diminuer très rapidement la population mondiale. Qui mieux que les Chinois qui ont déjà expérimenté la politique de l’enfant unique (avec des résultats certes insuffisants) pourrait l’imposer ?

On peut quand même rêver. Imaginer que l’impérialisme chinois fera long feu et que, face à l’aggravation des problèmes écologiques, l’humanité, dans un réflexe de survie, décidera de remettre son destin à une autorité supranationale dotée de la légitimité démocratique. Un tel gouvernement mondial n’aurait de raison d’être que s’il était doté d’un pouvoir effectif. Cela revient à inventer un mode de fonctionnement de la démocratie mondiale tel qu’elle serait en mesure d’imposer des décisions douloureuses (au moins à court terme) à tous les peuples, mieux à tous les habitants de la planète. Quelque chose dont les nations démocratiques ne se sont guère montrées capables jusqu’ici dans leur propre territoire, puisqu’elles fonctionnent sur la base du compromis.


Michel Herland

Professeur de sciences économiques à l’Université des Antilles et de la Guyane. Directeur adjoint du Centre de recherches sur l’insularité et la mondialisation (Martinique). Membre du Centre d’économie et de finances internationales (Aix-en- Provence - CNRS et Université de la Méditerranée)