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Le Billet de Jean-Pierre GOUZY

Pas de répit pour l’euro !

juin 2012, par Jean-Pierre Gouzy

L’euro-grande messe du Conseil européen s’est déroulée à Bruxelles, jusqu’aux aurores du 29 juin. Il s’agissait pour nos excellences « d’apaiser les marchés ». Pas de trêve estivale possible, en effet, si les marchés et les bourses des valeurs continuent à bouger erratiquement dans la torpeur de l’été, parce que la dette continue à s’alourdir et les déficits à se creuser. D’autant qu’en France les premiers règlements budgétaires vont encore mobiliser assemblées et ministères plongés dans la lecture de la bible républicaine : le rapport de la Cour des comptes.

Pensez donc, après la Grèce, l’Irlande et la Portugal, à la marge de la zone euro, voici que l’Espagne et l’Italie commençaient à donner de sérieux signes d’accès de fièvre. « Il professore » (Mario Monti) avait beau prescrire des cures d’austérité et son collègue hispanique, Mariano Rajoy, accumuler les potions magiques, tous deux se sentaient dépourvus d’un « bouclier anti-spread », efficace pour financer à des taux acceptables des dettes qui ne cessaient de grimper.

De plus, pour ajouter aux désagréments du moment, voici que le gouvernement chypriote appelé à présider l’Union européenne (UE) pour six mois en compagnie du stimulant Herman Van Rompuy, à partir du 1er juillet, venait à son tour de demander à bénéficier du concours financier de l’UE et du Fonds monétaire international, pour recapitaliser ses propres banques soudainement perçues en détresse. Si la France, de son côté, malgré un paquet de 1.789,4 milliards d’euros de dettes (au 31 mars 2012, soit 89,3 % de son PIB) n’est pas apparue frappée de plein fouet par la bourrasque qui menace d’emporter la zone euro, il a semblé à tout un chacun qu’elle pourrait bien, à son tour, se trouver concernée par les conséquences de ces turbulences dans les mois qui viennent, alors même que son nouveau président avait fait du « retour à la croissance » l’objectif phare de sa campagne électorale, notamment en préconisant la vulgarisation de la méthode des eurobonds pour mutualiser tout ou partie de la dette au niveau européen afin de pouvoir, à ce niveau, bloquer la furia désordonnée des marchés. La mise au point du système supposait l’accord de l’Allemagne, en raison de son poids économique et financier au coeur du continent. Celle-ci a fait rapidement savoir que -redoutant d’avoir à faire les frais de cette mutualisation- elle ne pouvait en accepter l’augure que dans la perspective d’une Union politique européenne, avec ceux de ses partenaires qui accepteraient d’assumer la responsabilité d’un « saut fédéral », tel qu’il s’est envisagé depuis les premiers pas de la construction communautaire dans les années 1950. Autrement dit, l’objectif fédéral longtemps considéré comme à échéance lointaine devenait, sous la pression des évènements, d’une prégnante actualité. La chancelière a même précisé les contours du projet politique : élection d’un président européen au suffrage universel, transformation de l’actuelle Commission en véritable gouvernement de l’Union, renforcement des prérogatives du Parlement européen (pour lui permettre d’exercer les fonctions équivalentes à celles de la Chambre américaine des représentants), instauration d’un Sénat européen qui ne serait autre que le Conseil européen transformé. L’actuel gouvernement allemand est-il véritablement prêt, aujourd’hui à promouvoir un projet global d’une telle ambition ? On peut en douter, mais alors les partenaires européens de l’Allemagne -et notamment la France- auraient dû accepter d’ouvrir le débat de fond, au lieu de l’esquiver, avec Angela Merkel et son mentor, Wolfgang Schäuble, qui joue un rôle incontournable outre-Rhin, pas seulement comme Ministre des Finances mais comme personnalité appréciée au sein du parti majoritaire et au-delà dans la classe politique allemande. Espérons que ce moment de vérité auquel il faudra bien finir par consentir n’est que partie remise. Beaucoup dépendra de l’affirmation d’un large courant fédéraliste transpartisan, par exemple dans un pays comme la France où des personnalités indépendantes, appartenant au monde de l’économie et à celui de la culture, proclament en nombre accru, la nécessité de poser la question de l’exercice de la souveraineté économique, financière, monétaire et budgétaire au niveau de la gestation de l’Europe, pour ouvrir de nouvelles perspectives d’avenir et renouveler un débat politique figé dans des normes qui ne correspondent plus à la nature transnationale des réalités affrontées.

Mais, revenons à Bruxelles, ces 28 et 29 juin écoulés : le Conseil européen qui s’y est déroulé, est loin d’avoir été complètement inutile. Il a permis à François Hollande d’annoncer pour la première fois son intention de faire ratifier le Traité budgétaire, fruit des cogitations de la défunte « Merkozie », mais aussi des engagements pris par 25 des 27 Etats-membres de l’UE. Le président français a estimé, en effet, que les récentes négociations avaient permis d’obtenir « la réorientation » attendue de l’UE, en considérant que les dispositions acquises en matière de croissance, même si elles ne faisaient pas l’objet d’un Traité qui équilibre juridiquement le Traité budgétaire en cours de ratification, lui donnaient satisfaction. Reste à savoir si, entre autres, les mélanchonistes et habituels contestataires de « l’Europe libérale » qui peuplent les allées du pouvoir à Paris, l’entendront de cette façon. Le PS qui dispose, à lui seul, de la majorité absolue à l’Assemblée nationale sera considéré comme le maître du jeu, mais au-delà, se pose la question de l’autorité du président de la République. Angela Merkel qui a obtenu, le 29 juin, une ratification-canon par le Bundestag du Traité budgétaire et du mécanisme européen de sécurité (avec l’appui du SPD) a également accepté d‘avaliser le document sur la croissance voulu par son vis-à-vis français. (« vis-à-vis », en effet, et non « alter ego », les prérogatives d’un président constitutionnel allemand n’ayant rien à voir avec celles que la constitution de la Ve République attribue aux chefs d’Etat français, même quand il s’agit de présidents « ordinaires »).

Les crédits seront, en principe dégagés, en faisant appel aux cinquante cinq milliards d’euros scandaleusement inemployés, qui dorment, faute de projets, dans les tiroirs des fonds structurels communautaires ; puis à une soixantaine de milliards de prêts générés par une augmentation du capital de la Banque européenne d’investissements (BEI) et, enfin, une poignée d’autres milliards d’euros affectés au lancement du pilotage de projets destinés à financer de nouvelles infrastructures intercontinentales. 120 milliards d’euros (soit 1% approximativement du PIB), représentent, il faut le savoir, une mise de fonds relativement modeste au niveau européen, si on compare ce montant, par exemple, à ceux qui ont dû être dégagés pour empêcher la seule Grèce de se noyer. Mario Monti a obtenu, de son côté, les « assouplissements » qu’il ambitionnait, grâce au rachat de titres souverains par les fonds de sauvetage mis en place par l’Union.

Mariano Rajoy, enfin, s’est vu concéder la recapitalisation directe des banques espagnoles par les fonds de sauvetage européens, afin d’éviter qu’elle ne prenne la forme de prêts consentis aux Etats et n’alourdisse leur dette. Ces dispositions, cependant, ne seront applicables qu’en 2013. Ce qui donne des marges appréciables à la spéculation.

Même les « fédéralistes » auraient le droit de dire qu’ils sont partie prenante au processus en cours, puisque, au nom du concept « d’intégration solidaire » auquel s’est rallié François Hollande, ils ont obtenu le renforcement de la capacité de supervision du secteur bancaire par la Banque centrale européenne, préconisé par Mario Draghi dans la perspective de la mise en oeuvre d’une Union bancaire européenne dont l’un des objectifs serait de mettre fin aux jeux séparés des superviseurs nationaux, qui peuvent conduire à des chocs destructeurs, comme celui qui vient d’aboutir à la quasibanqueroute de la quatrième banque espagnole, avec 23,5 milliards d’euros à la clé.

Tout baigne donc ?

Certes pas… On s’en apercevra, en France, avec le « cassetête de la règle d’or », au cours de l’automne et plus généralement quand les tenants de la classe politique prendront conscience de l’ampleur des changements que la crise de l’euro sont encore appelés à provoquer.