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Quel avenir pour la défense européenne après l’Airbus A 400 M ?

31 août 2009, par Florent Banfi

À la pointe de la stratégie de défense de nombreux pays européens, l’avion militaire A est plus qu’une nécessité pour la flotte européenne de transport militaire vieillissante, c’est un pari. D’une part à cause de ses caractéristiques techniques, lui permettant d’emporter 2 fois plus de charge que la génération précédente, mais également par la complexité de sa mise en œuvre. En effet, l’A 400 M doit être conçu comme un avion civil et non comme un avion militaire. Un saut qualitatif qui peut sembler insignifiant à un regard peu expert, mais qui aujourd’hui est sur le point de pousser le programme à la débâcle et derrière lui peut être tous les espoirs de défense européenne.

Cet avion sera -espérons le- pleinement opérationnel. De nombreux retards (quatre ans àce jour) entachent le bon déroulement de son entrée en service dans les flottes allemandes, belges, britanniques, espagnoles, françaises, luxembourgeoises et turques.

La situation est suffisamment préoccupante pour que Louis Gallois (PDG deEADS) ait mis en garde contre l’incapacité deEADSde parvenir jusqu’au bout du développement si rien n’était fait pour aller à l’encontre des surcoûts engendrés.

Un rapport d’une des Commissions du Sénat1se penche aussi sur le programme et conseille à l’Etat d’assouplir ses conditions pour que l’avion voie le jour.

Au-delà des perspectives purement économiques ou de disponibilité de l’avion pour les forces armées, le problème sous-jacent est bien plus important comme l’indique le Président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées Josselin de Rohan,cela représenterait « la ruine de l’Europe de la défense. Il faut attendre des conséquences politiques majeures si ce programme n’est pas engagé. » Preuve que la situation est préoccupante.

Une succession de problèmes dans un contexte européen délicat

Alors que l’aéronautique européenne représente de plus en plus un symbole de l’intégration européenne, elle bat de l’aile. Le moment est particulièrement mal choisi si l’on considère l’absence de projet concret depuis l’euro, accessible à tous les citoyens européens. Or les projets auxquels les Européens peuvent s’identifier ont un rôle fondamental pour faire repartir la construction européenne, surtout après l’échec de la Constitution. L’A 400 M n’avait pas pour ambition de relancer le processus mais il représente aujourd’hui un double symbole :

- d’une part, il est le fleuron « déclaré » de l’Europe de la défense2, parce qu’il rassemble les principaux pays ayant une défense conséquente en Europe (ce qui ne survient que rarement dans la conception de matériel militaire), mais aussi par son exportation attendue qui fera de lui un représentant technologique et militaire de l’Europe dans le monde ;
- d’autre part, l’A 400 M représente à lui seul l’Europe des projets et son « clouage au sol » pourrait refroidir les volontés des Etats de coopérer sur des programmes industriels.
L’abandon d’un tel programme peut-il remettre en cause l’intégration de la défense européenne ?

Sans vouloir donner un point de vue, que des experts de l’industrie aéronautique ou militaire sauraient exprimer mieux que moi, je souhaiterais exprimer ici un simple point de vue fédéraliste.

Il serait utile de garder àl’esprit que tous les programmes militaires d’une certaine ampleur, européens ou non,ont du retard(Joint Strike Fighter,Eurofighter…) La situation n’est pas exceptionnelle, mais si le programme échoue, le contrecoup pourrait être subi par l’Europe de la défense, comprimée par des Etats qui se déchirent pour des raisons du juste retour ou de recherche du coupable. Cette situation n’est souhaitable pour personne.

De plus, la défense européenne ne se limite pas àl’A 400 M (même s’il en est un des programmes phares) : l’intégration plus poussée d’un commandement militaire, appuyé par un pouvoir politique européen est également une voie nécessaire d’intégration. Nous pouvons aussi imaginer une participation plus européenne aux diverses missions dont un tel organe pourrait être le déclencheur.

La coordination industrielle est donc un élément important pour l’indépendance européenne mais n’est pas suffisante pour générer une réelle défense européenne. Une structure politique européenne capable d’engager des forces (donc efficace et suffisamment indépendante) et une armée européenne sont tout aussi importantes que le modèle de l’avion dans lequel les soldats ou le matériel seront transportés. Car pour l’instant, les Etats s’attèlent à fabriquer dans des regroupements leur matériel militaire autant pour des raisons financières que politiques. Il ne s’agit pas d’une tentative de faire voler des soldats européens mais des soldats de chaque Etat à moindre coût.

Peut-on relancer l’Europe à travers la Défense ?

« C’est quand l’Europe va mal qu’elle fait les sauts d’intégration les plus significatifs. » Mais quel sursaut peut-on espérer aujourd’hui sur le programme A 400 Mà part un saut technique ? Si ce projet échoue, il sera aux yeux des citoyens un programme raté comme l’avait été le projet de fusée précédent Ariane. Il aura donc peu d’impact sur la population et sur le besoin exprimé de doter l’union européenne d’une réelle défense. De la part des Etats, il semble utopique d’espérer un sursaut d’intégration après un échec. Hélas pour les citoyens, l’Europe de la défense n’avance pas en fonction de l’opinion publique3car ce sont les Etats qui en sont aujourd’hui les moteurs. Ils vont devenir très frileux de leurs voisins, et hésiteront avant de recommencer une telle aventure. Ce climat délétère a peu de chances de générer le sursaut attendu…

Mais le saut qualitatif dans le domaine de la défense n’est pas lié aux moyens dont disposent les forces armées. S’il est vrai que la coopération industrielle favorise l’interopérabilité entre pays, cela fait des années que le matériel militaire et civil est développé en partie conjointement entre plusieurs Etats et cela n’a pas donné pour autant à l’Union européenne les compétences et capacités espérées. Le réel handicap de la défense européenne est politique. L’exemple de l’Eurocorps qui a fêté ses 15 ans bien qu’ayant été utilisé un nombre de fois ridiculement bas, montre que l’outil ou les moyens ne sont pas le point bloquant. Même quand une petite armée existe, elle est laissée au placard.

Croire que si l’avion militaire de transport A 400 M rentrera en service, alors la défense européenne aura fait un pas de géant, est aussi irréaliste que de croire que son échec marquera la fin du projet de défense européenne porté par les armées et les citoyens européens et non par les Etats qui ne veulent pas perdre leur souveraineté dans ce domaine. Cet avion est principalement un défi pour les participants au projet qui seront contraints et forcés de décider à l’unanimité de leurs sacrifices pour permettre au programme de survivre. En attendant, le grand soir de la défense européenne est définitivement ailleurs.