Presse fédéraliste

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Questions aux fédéralistes

décembre 2010, par Michel Herland

La lecture de la presse fédéraliste et du dernier numéro de Fédéchoses (n° 149) en particulier, après une longue période d’interruption, laisse une impression étrange. On dirait que rien n’a changé depuis, disons, les années 1980, quand le signataire de ces lignes était personnellement (quoique modestement) engagé dans le combat fédéraliste. Des parlementaires européens se mobilisent, on proclame qu’il est urgent de bâtir les Etats-Unis d’Europe. Certes ! Pourtant, dans une Europe à 27, sachant qu’une décision de cet ordre devrait être prise à l’unanimité, il est certain que la construction d’une authentique fédération européenne n’est même pas pour après-demain. De ce point de vue, Jean-Pierre Gouzy a évidemment raison de conclure son dernier billet en indiquant que les fédéralistes devraient déjà s’opposer clairement à tout élargissement supplémentaire, tant que les approfondissements qu’ils jugent indispensables n’auront pas été réalisés. Il a également raison d’indiquer que des approfondissements conséquents n’ont de toutes façons aucune chance d’être acceptés à 27.

Quand on a dit cela, on n’a fait néanmoins que le tout début du chemin. Il reste à mobiliser les peuples d’un nombre suffisant de pays européens pour qu’ils constituent entre eux cette fédération dont ils ont, sans le savoir encore tout à fait, grand besoin. Car c’est bien là le nœud du problème.

Immédiatement après la deuxième guerre mondiale, la situation était favorable à la construction de la Fédération européenne parce que l’on ressentait le besoin d’empêcher la récurrence des conflits fratricides. Ce motif, aujourd’hui, a disparu… mais nous n’avons pas notre fédération pour autant. On peut s’unir pour faire régner la paix en son sein ou pour conjurer une menace extérieure. Le premier motif n’étant plus d’actualité, les fédéralistes ne devraient-ils pas s’intéresser en priorité au second ? Peut-être certains, en lisant la phrase précédente, s’interrogeront-ils sur notre santé mentale, sur la base du raisonnement suivant : en dehors de quelques fanatiques religieux, tout le monde ne pense qu’à s’enrichir, à consommer davantage ; grâce à la mondialisation le commerce se développe librement entre tous les pays ; or le commerce amène la paix en même temps qu’à la prospérité ; donc la mondialisation c’est la prospérité et la paix !

S’il en était vraiment ainsi, on ne verrait pas bien où serait la nécessité de renforcer l’Europe. Alors, peut-être les fédéralistes devraient-ils commencer, avant de se tourner vers les forces politiques capables de les soutenir, à se pénétrer que nous sommes en guerre (même s’il ne s’agit que d’une guerre économique), que nous avons des ennemis puissants, les Etats-Unis et la Chine au premier chef -qui se disputent l’hégémonie mondiale mais qui sont tout à fait capables de régler leurs différends sur notre dos- et que la nécessité d’une Europe fédérale s’impose en tant que machine défensive et offensive au service des peuples européens.

On ne peut espérer convaincre les peuples (c’est-à-dire, plus précisément, les forces politiques qui les représentent [1]) que si leurs intérêts sont en jeu. Il importe donc de mettre en évidence les menaces qui pèsent sur les Européens et d’expliquer pourquoi une Europe unie, pratiquant, elle aussi, une politique de puissance est indispensable.

Le premier point ne devrait pas être trop difficile. L’état actuel de l’économie européenne montre que cette dernière n’est pas seulement menacée : le processus de laminage est déjà engagé. La désindustrialisation, le chômage, les difficultés des régimes sociaux sont une réalité. Même les Allemands, qui continuent à caracoler en tête des pays exportateurs, savent ce que ça leur a coûté, sur le plan social, de maintenir (jusqu’à quand ?) la compétitivité de leur industrie. Or tout cela n’est rien d’autre que la conséquence de la mondialisation économique. Alors les fédéralistes sont-ils prêts à expliquer aux Européens que la mondialisation est leur ennemie, qu’il faut une Europe puissante pour s’opposer à la concurrence effrénée des pays émergents, Chine en tête ? Ou préfèrent-ils soutenir une politique généreuse envers ces pays, en arguant du fait qu’ils ont besoin de se développer, qu’il est normal qu’ils nous rattrapent, etc. ? Les deux attitudes sont possibles, toutes les deux défendables. Néanmoins, si l’on choisit le deuxième terme de l’alternative, on ne voit pas, une fois de plus, la nécessité de faire l’Europe.

Que les Chinois poursuivent ouvertement une politique de puissance sur le plan économique, nul n’en disconviendra : leur attitude ouvertement cynique lors du Sommet de Copenhague, la sous-évaluation chronique du yuan, le quasi-embargo sur les terres rares indispensables pour les industries modernes, sont connus de tous les observateurs, et l’on pourrait allonger cette liste. Pendant ce temps l’Europe (France en tête) laisse filer sa technologie, sous prétexte d’engranger quelques gros contrats. Quant aux Etats-Unis, nul n’ignore leur propension à se servir de l’arme protectionniste chaque fois qu’ils estiment leurs intérêts en danger, leur politique d’affaiblissement du dollar au moment où nous écrivons (dernier trimestre 2010) n’en étant qu’une illustration supplémentaire. Et l’on rappellera quand même que la dérèglementation financière initiée par ces mêmes Etats-Unis est à l’origine de la plus grave crise économique depuis les années 1930.

Les forces politiques se séparent grosso modo en deux camps : les libéraux (à droite) et les interventionnistes (le plus souvent, quoique pas uniquement, à gauche). Mais a-t-on suffisamment compris qu’aujourd’hui en tout cas, les libéraux ne constituent pas une force sur laquelle les fédéralistes puissent compter ? Le libéralisme, c’est le libre-échange, or « le libre-échange c’est la liberté du capital » (écrivait Marx). Le libre-échange, en effet, c’est la possibilité de déplacer les capitaux vers les pays émergents qui disposent d’une main d’œuvre déjà compétente et encore sous-payée, en laissant sur le carreau les travailleurs des vieux pays industriels. Le libre-échange c’est, à terme, la transformation de l’Europe en grenier à blé et en parc touristique pour les futurs maîtres du monde. Pour ce qui nous concerne, il faut surtout retenir de ce qui précède qu’une Europe forte n’est nullement nécessaire pour mener une politique libre-échangiste. Dès lors, même s’il n’y a pas incompatibilité absolue entre libéralisme et fédéralisme, on admettra que, pour les libéraux, la construction d’une fédération européenne ne présente aucun urgence : ils n’ont pas besoin de l’Europe.

L’auteur de ce billet ne prétend pas détenir la vérité. Il n’exprime que ses convictions. Son but, comme l’indique le titre, est seulement d’amener les fédéralistes à se poser des questions quant à leur stratégie. L’Europe -même réduite à un noyau dur- ne se fera pas sans le rassemblement de forces politiques ayant vocation à devenir majoritaires et décidées à imposer le passage, pour les pays du noyau, à une authentique fédération. Il faut donc, selon nous, partir des difficultés auxquelles sont confrontés les peuples européens, à savoir, pour l’essentiel, le chômage, la régression des droits sociaux. Montrer -ce ne sera pas difficile- que la mondialisation en est responsable. Opérer un choix stratégique clair anti-libéral et anti-mondialisation. Expliquer que, dans l’état actuel de déliquescence de l’Europe, Américains et Chinois sont les seuls maîtres du jeu, que l’Europe ne pourra faire entendre sa voix (c’est-à-dire défendre ses intérêts) qu’en parlant d’une seule voix, ce qui suppose une authentique fédération. Sur cette base, enfin, rassembler toutes les forces politiques capables d’entendre ce message… avant qu’il ne soit trop tard !


Michel HERLAND Professeur de sciences économiques à l’Université des Antilles et de la Guyane. Directeur adjoint du Centre de recherches sur l’insularité et la mondialisation (CERIM) - Martinique. Membre du Centre d’économie et de finances internationales (Aix-en-Provence - CNRS et Université de la Méditerranée)


[1Voir les échecs récurrents des tentatives pour mobiliser les citoyens en faveur de l’Europe par dessus les partis.