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L’influence de Robert Lafont sur l’occitanisme politique

mars 2012, par Gérard Tautil

Conférence à la Maison de l’Europe et des Européens de Lyon, mars 2012, à l’initiative de l’UEF, des Editions Fédérop et de Régions & Peuples Solidaires

Parler de Robert Lafont et de l’occitanisme politique est sans aucun doute ce qui motive cette petite contribution à une œuvre multiforme, au riche contenu dans les domaines de la littérature occitane, la recherche, l’enseignement universitaire et la sociolinguistique. Une œuvre qui ne s’est jamais départie de son interrogation quotidienne sur l’avenir sociétal d’un peuple réduit à une destinée institutionnelle, celle de son statut régional dans le cadre d’une tradition centraliste française dont le poids aujourd’hui ne permet plus de répondre aux transformations liées à la mondialisation économique et à l’avenir propre à la construction européenne.

Mais pour éclairer mon propos, il est une question que je me suis posée et que l’on m’a posée également sur ce travail : "Est-ce de l’occitanisme politique, dont il s’agit ou de l’apport de Robert Lafont au domaine politique sur l’Occitanie ?" Je réponds sans hésitation que nos cheminements furent parallèles, puis convergents, pour devenir communs au début des années

2000 avec l’adhésion de Lafont au Partit Occitan (POC). Au point qu’il est difficile de faire l’impasse sur cette complémentarité de nos cheminements respectifs. En effet, ce qui est au cœur de nos analyses ce sont, d’une part, les réalités de la société occitane bridée par la formation historique de l’État français et, d’autre part, nos réponses pratiques dans le combat politique commun pendant plus de trente ans.

J’ai surtout voulu mettre en évidence le théoricien de la nouvelle Renaissance occitane et l’acteur politique qui a su donner des réponses concrètes aux questions de société, et aussi remettre en mouvement une histoire occultée.

Le fait occitan : société dominée et renaissance culturelle

Comprendre le fait occitan c’est, selon Lafont, analyser son évolution et en tirer les conséquences. Nous avons donc affaire à une didactique, à une méthode de mise en perspective qui analyse une période courte d’histoire, celle de la renaissance occitane. On peut parler de récupération historique, d’une histoire que les Occitans eux-mêmes ignorent dans leur grande majorité : Je repasse en revue notre mouvement de Renaissance (…) en trois temps successifs.

Ce déroulement tripartite d’histoire prend effet après plus de plus de cinq siècles de domination militaire et politique. Dès la sortie du XIIIe siècle, pendant cinq siècles, la conquête écrase une civilisation et une culture que portent au sommet les troubadours mais aussi les fondement de l’autonomie des cités et de la citoyenneté qui fondent les valeurs occidentales positives. l’Occitanie médiévale manque sa première mutation politique, ne peut pousser plus avant son alliance avec les Catalans de la Maison d’Aragon. La croisade française défait un destin qui prend appui sur la Méditerranée et les Pyrénées. La monarchie réussit sa percée vers les marchés, les territoires du Sud et d’Orient. Donc, cinq siècles de mise en dépendance des hommes et des territoires, d’acculturation et de perte d’identité qui conduisent à l’aliénation cacographique et à la "patoisie", cette patrie honteuse du dominé face au dominant. Lafont reconnaît au Félibrige cette Renaissance culturelle qu’il revendique dans une vision d’histoire et dont le territoire s’étend "deis aups ai pirenèus" (des Alpes aux Pyrénées), qui se pense nation sans le dire et, paradoxe, que Frédéric Mistral veut unifier autour d’une graphie qui est celle d’un sous-dialecte périphérique d’Arles et d’Avignon.

Nous sommes dans le temps Un de cette Renaissance traversée par des conflits sociaux sans relais politiques "régionaux". c’est ce que va reprocher Lafont au Félibrige qui s’est posé en rénovateur de l’idée des pays d’Oc, qui a restauré les troubadours et qui se trouve confronté au bloc de béton étatique qui date de l’Ancien Régime auquel succéda la refondation de la Nation dans le jacobinisme, puis dans le Premier Empire qui achève d’armer de fer la centralisation absolue.. Les félibres, reconnaît Lafont, n’ont pas la partie facile. Mais c’est plus un constat qu’une excuse. Car dans ce contexte nationaliste sans précédent, la bourgeoisie -éclairée ou non-, ne pense qu’exceptionnellement un destin de différenciation interne. Il n’y a personne qui puisse concevoir un autonomisme provincial.

Plus, elle collabore à la mise sous séquestre d’une économie drainant vers Paris les ressources des territoires. c’est le refus de donner la moindre place à la diversité et à la complémentarité d’une économie périphérique. c’est le plus grand échec nationalitaire qu’a produit le XIXe siècle, dit des "nationalités". L’identité s’inhibe dans ce rapport complexe de provincialité et de centralité à la fois économique et idéologique. Relégué au rang d’expression littéraire (le Prix Nobel de littérature pour Mistral en 1905), on comprend alors une des raisons qui font du Félibrige un courant culturel sans issue ni porteur de transformation sociale. Il passera à côté de la révolte vigneronne (de 1907) qui secoue la société occitane comme il est passé à côté du mouvement catalaniste et des révoltes européennes pour les indépendances qu’il a sublimées dans le domaine littéraire sans essayer d’y trouver des correspondances ou des adaptations propres à la société occitane. Dans une France hypercentralisée, nationaliste et on ne peut plus impérialiste, dans une négation de toute variété interne, le Félibrige passe à côté de la destruction de tout pôle de développement périphérique. c’est "l’échec glorieux" du Félibrige.

Sortir du culturalisme

Cette critique du Félibrige trouvera son pendant dans l’Institut d’études occitanes (Institut d’Estudis Occitanas, IEO) qui s’est d’abord démarqué, dès sa création à la Libération, de toute notation graphique liée au système phonologique français. l’écriture occitane et son système graphique se prolongent pourtant -et notamment en Provence- dans les écrits notariaux et administratifs jusqu’au début du XVIe siècle. l’édit de Villers-Cottrêts (1539) l’interdit et impose le français comme la langue nationale.

Mais si l’IEO rétablit la norme classique, ses débats internes font aussi écho à la société occitane. Nous entrons dans le Temps Deux qui a été précédé par le renouvellement de ce débat dans les années 1930, en liaison avec la montée de l’autonomisme catalan qui s’associera en 1931 à la République. Sur ce modèle naîtra un occitanisme politique avec Carles Camprós que Lafont définit comme fédéraliste dans sa forme interne et internationale. Il reconnaît que cet occitanisme politique est méconnu du grand public. Survient la guerre qui va effacer le catalanisme et retarder la construction d’un occitanisme à la fois culturel et politique.

Une deuxième renaissance culturelle se fait jour. Par surprise, avec la Loi Deixonne en 1951 -qui reprend pour la première fois depuis la création du félibrige en 1854-, le terme de langue occitane ; et cela dans une France nationaliste et centraliste, dans une Université fermée à la recherche d’Oc. Et pour aller plus vite, comme le rappelle Lafont, cette génération nouvelle qui est la sienne, répond à cette mission impossible que le Félibrige s’était donnée. Restait à retrouver le souffle initial de la démocratie territoriale de la Nation France. On sortait de la seule question culturelle. Et là les choses furent aussi difficiles que précédemment. d’abord en interne, car l’IEO devait définir le cadre même de sa revendication culturelle en tenant compte de tout l’environnement néo-jacobin. c’est là qu’interviendra le conflit renaissant du vieux nationalisme félibréen, sous la forme nouvelle de la nation occitane, dans sa version ethniste fontanienne [1].

l’IEO se divise et manque d’éclater sur les contre-propositions de Lafont (faire une enquête sur le comportement linguistique des Occitans) et de Pierre-Louis Berthaud (qui à la suite de la découverte du gaz de Lacq pensait pouvoir s’appuyer sur le capitalisme aquitain). Mais l’opposition la plus importante vient de Félix Castan, communiste, qui avait soutenu jusqu’alors Lafont et qui va manifester toute sa vie durant une opposition strictement culturelle au centralisme. Il se retire de la direction de l’IEO. On peut dire que l’idée d’un occitanisme global va alors se renforcer au fil des années dans la pensée de Lafont. l’ anticentralisme culturel de Castan, aura été paradoxalement l’un des révélateurs de cet humanisme global qui sous-tend toute la réflexion occitaniste contemporaine et dont Lafont s’affirme de plus en plus comme le porte-drapeau.

Car les luttes sociales vont jouer de plus en plus un rôle déterminant dans les choix occitanistes. c’est la grève des mineurs de La Sala (Decazeville) en 1961 qui fait basculer certains membres de l’IEO dans l’action sociale et politique avec la création du Comité occitan d’études et d’actions (COEA) à Narbonne, choix symbolique de la ville de Ferroul, au mouvement viticole de 1907, et engagement qui veut chasser le mauvais souvenir du repli félibréen face aux révoltes de son peuple. La conséquence de cet engagement accélère la crise de l’IEO en 1964 à l’Assemblée générale de La Sala. Mais l’IEO va être confronté à de nouveaux événements.

Faire société : de la région à l’autonomie le "colonialisme intérieur" et l’enjeu politique occitan

En effet, depuis la Libération, on est de nouveau dans la tourmente des guerres coloniales que les équipes gouvernementales à Paris ont successivement engagées et soutenues. Même si le concept de colonialisme intérieur [2] est né en parallèle d’une situation différente (la CECA -Communauté du charbon et de l’acier, en faveur du Nord et de la Lorraine ), l’Occitanie, dans le temps historique est un pays colonisé, même si le contrat civique initial a remis l’histoire dans le cadre d’une République qui s’affirme démocratique et si l’enjeu national se définit comme étant le bien de tous. Aussi, la similitude avec l’exploitation des richesses coloniales est évidente pour Lafont au niveau des mécanismes d’exploitation, du rôle joué par l’appareil idéologique et culturel. Aux plans civique et politique, le centralisme de l’appareil d’État réprime toute construction d’intention fédéraliste. Cette similitude est au cœur du débat occitaniste pendant ces vingt années, récurrente dans les organisations politiques qui vont se succéder, du COEA à Volèm Viure Al Païs (Nous voulons vivre au pays, VVAP) en passant par Lucha occitana (Lutte occitane, L Oc.).

Ce débat a lieu parallèlement dans l’IEO. Le fait d’outre-passer le domaine strictement culturel sera mis en avant par Ismaël Girard et Castan, ce dernier considérant que l’on transgressait la vocation initiale de l’Institut. En fait, Castan défendit toute sa vie une orientation culturaliste : les questions de société et leur issue politique devaient revenir aux organisations syndicales et politiques.

L’occitanisme politique ne pouvait qu’être en contradiction avec cette stratégie. Et Lafont par son travail de recherche et sa volonté de trouver un débouché politique condamna cette nouvelle forme d’enfermement culturaliste.

Car sur le terrain les luttes sociales dès 1962 s’accélèrent en liaison avec la politique gaulliste qui répond à la politique économique de la CECA. Les mineurs de La Sala entrent en résistance, suivis par le monde viticole. Et ces révoltes vont rencontrer l’occitanité que met en avant le COEA. On retrouve une alliance régionale interclassiste qui réunit 17 départements du Sud-Ouest. c’est à ce moment que Lafont théorise le concept de colonialisme intérieur (que l’on va retrouver dans sa première synthèse importante [3]). Et c’est dans ce contexte de dépendance économique et de frustration culturelle que pendant près de vingt ans -les "vingt glorieuses"- l’occitanisme va essayer de trouver un chemin d’alliance avec le monde du travail. Dix ans après ce premier ouvrage, est publié son livre Autonomie : de la région à l’autogestion [4], qui affirme que "la propriété régionale est un outil de décolonisation et un outil de construction du socialisme". La région et l’ État doivent "entrer en dialogue". Lafont, en s’appuyant sur les luttes viticoles et celles des paysans du Larzac, confirme ses analyses.

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Dessin de Nono, publié par Lutte Occitane, repris par Fédéchoses, 1975

Nous sommes entre Temps Deux et Trois [5], et nous sommes dans la contradiction la plus grande.

Premier élément de la contradiction : d’une part, une hostilité à l’idée d’autonomie s’affirme dans les déclarations de responsables du Parti communiste (PCF) du Languedoc Roussillon. Maurice Verdier, responsable de cette fédération du PCF refuse de distinguer l’idée d’autonomie régionale et inter régionale de celle d’indépendance. Confusion totale ou refus de prendre en compte les conséquences politiques du concept ? Sans doute les deux. Mais cet amalgame s’explique aussi par la volonté de Lafont de faire participer le mouvement occitan sur une base commune : une transformation de la République, à la fois décentralisatrice et fédérale. Cet amalgame s’explique notamment, depuis la création de VVAP à la suite de l’échec de la candidature de Lafont à la présidentielle de 1974 ; ce mouvement a une certaine écoute et participe à la mobilisation des Comités d’action viticoles en Languedoc. Le théoricien et l’homme politique se complètent. Lafont continuera ce travail d’union avec ceux qui, en région, veulent arriver à la création d’un bloc historique. Ce sera le sens qu’il donnera au manifeste Mon pais escorjat (Mon pays écorché, 1979), ancrage symbolique qui veut lancer un pont entre l’idée occitane et les mouvements sociaux qui précèdent 1981. Mais aussi une certaine idée de l’union de la gauche occitane, qui échouera dans le prolongement de l’échec de l’ Union de la gauche au sommet entre les appareils politiques.

Deuxième élément de la contradiction, et d’autre part (après ces positions des années 1975/1976), sous la poussée des luttes des viticulteurs et des mineurs- une prise de conscience se manifeste dans les luttes sociales, au point que l’idée régionale est un moment une orientation stratégique du PCF et Du syndicat CGT en Languedoc ; l’idée de "vivre et travailler" au pays est reprise dans les manifestations et culmine lors du rassemblement de Montpellier du 10 mai 1980. Le projet de loi du PCF reprend les idées du livre Autonomie. Parallèlement aux deux ouvrages de Lafont consacrés à cette idée qu’il faut "changer la France", est publié le statut d’autonomie de VVAP (octobre 1980) qui est un essai sur le statut juridico-politique d’une France repensée également à partir de ses régions. Dans un cas comme dans l’autre, l’exercice a ses limites et l’arrivée de la gauche aux affaires donnera naissance à la timide décentralisation de Gaston Defferre. Le contrat social de la Révolution et celui de la Fête de la Fédération sont vite oubliés. La décentralisation accouche d’une déconcentration du pouvoir central et les nouvelles régions vont vite se retrouver, à côté des départements toujours en place, avec des compétences limitées et des budgets misérables. Les "Commissaires de la République", appellation vite oubliée, ne changent en rien le rôle des préfets qui maîtrisent toujours les grands dossiers d’État. La constitution de la V° République demeure inchangée pour l’essentiel. La République néo-jacobine et néo-bonapartiste est sauvée.

XXIe siècle : construire l’Occitanie et l’Europe des peuples et des régions, répondre à l’urgence d’un "pouvoir fédéral démocratique mondial"

Nous passons à une autre étape du Temps Trois. l’idée et le travail que nous allons mettre en place au POC -dans les années 1990- et ensuite avec Lafont jusqu’à la fin de sa vie, prend appui sur ce constat que l’idée occitane est une construction patiente qui ne peut ignorer la construction européenne. l’une ne va pas sans l’autre. Et pourtant cette Europe qui se met en place est à l’opposé de l’espoir européen d’après-guerre.

Un texte répond globalement à cette construction [6]. Il est comme le dernier texte fondateur de cette pensée qui avance à contre-courant des modèles politiques actuels.

Alors que la sortie du dernier conflit mondial, puis l’écroulement du socialisme étatiste soviétique, laissaient entrevoir une autre politique mondiale et européenne, la domination d’un néo-capitalisme sous le bouclier de la super-puissance des États-Unis s’est imposée comme modèle unique.

Pour lui, l’idée d’une Europe nouvelle, fédérale, qui prend appui sur le Congrès de la Haye, 1948, est vite remplacée "par une entente institutionnelle inter-étatique". Avec ses handicaps majeurs qu’est alors l’ouverture brutale à 25 États ou gouvernements régis par le principe de souverainisme, sur la base d’un marché qui n’est pas régulé, mais soumis aux dérégulations de la financiarisation comme à toutes ses conséquences sociales. Avec une "politique de guichet" qui se renforce dans les différentes crises que traverse la globalisation économique et leurs conséquences sur les territoires.

Cette Europe n’a pas changé les classes politiques et leurs relais, à droite comme à gauche ; et celles-ci se maintiennent dans l’alternance ou la cohabitation. Elles sont marquées par leur incompétence et la corruption aux dépens des besoins de leurs pays. Dans cette Europe Lafont voit, de façon prémonitoire, un péril qui ne pourrait "échapper à moyen terme à une série de crises entraînant les sociétés dans le démantèlement et la décadence  »."

Comment prendre en compte cette analyse justifiée et comment y répondre ?

Telles sont les questions que nous nous posions avec Lafont dans nos échanges réguliers puisqu’il nous avait rejoints au début des années 2000. On peut se référer à la réponse que nous avions faite aux "Propositions pour un programme du 1er janvier 2006".

Nous partions d’une critique du traité dont nous refusions la partie économique et les conséquences sociales. l’entrée réservée aux Droits fondamentaux nous paraissait une ouverture face à la logique des États. Mais le Traité constitutionnel qui cherchait un équilibre entre un discours démocratique et l’ouverture des marchés restait profondément néo-libéral. Il sanctionnait en fait l’Europe libérale. Et comme vous le savez, il fut avalisé plus tard par voie parlementaire et ne changeait rien fondamentalement aux transformations sociales et socio-culturelles que nous espérions.

Nous tombâmes d’accord pour renforcer une dynamique qui puisse, sur la base de nos propositions dans le cadre inter-régional, faire apparaître un pôle de regroupement occitan et plus largement fédéral. Et donc renforcer le combat idéologique et politique contre la logique des États-nations. Lafont exprime très clairement cette stratégie dans le Document

Les trois cibles du Temps Trois.

"c’est une poussée d’espoir qu’il vous faut assumer (…) Émergence d’un nouvel État-nation ? Il n’y a pas de projet aussi anachronique et pour les gens aussi repoussant : cela pue à des siècles d’oppression et de guerre. La vision d’avenir qui se prépare, écrit-il, est autre : c’est une Europe fédéraliste d’espaces dynamiques, encore plus que de régions. (…) Mon songe est un espace occitan-catalan, membre fondateur d’une fédération démocratique européenne. Ce n’est pas demain la veille, probablement, mais j’essaie de songer juste et assez éveillé. l’obstacle c’est l’État-nation."

Ce fut le sens du Congrès occitano-catalan qu’il initia, essayant de rassembler décideurs et responsables politiques des deux côtés des Pyrénées. l’écho en fut réduit au Nord et révélateur de l’état de conscience de ces mêmes décideurs, tout tournés vers des logiques de guichet en direction de l’État. Le décalage entre les autonomies d’Espagne, d’Europe et la situation d’un hexagone immuable, figé dans une caricature de régionalisation, est alors immense. Dans un monde qui change rapidement, la réponse politique française demeure archaïque, donc inopérante aux plans social, économique et politique. Les découpages territoriaux arbitraires imposés par l’État doivent laisser place à d’autres logiques relationnelles. Celles-ci permettront de retrouver un destin à la fois tourné vers la Méditerranée et une articulation entre les Europes du Nord et du Sud. Mais également de repenser une gestion démocratique des espaces relationnels, économiques, culturels des territoires selon le principe de subsidiarité. Oc ciutadans-Oc citoyens fut une de ces associations que Lafont et nous-mêmes avions créées (1999) pour ouvrir le débat sur ces "subsidiarités reconnues, du pays de base à la région et aux inter-régions de diverses échelles, et sur une véritable démocratie institutionnelle, dans un cadre géographique repensé." [7] Programme Oc du 1er janvier 2006. Nous avions relancé ce débat lors de la Convention occitane de 2002 à Béziers.

Et ce retour au local ne pouvait s’entendre que dans le global

Les manifestations panoccitanes, les rassemblements autour des luttes de terrain ne pouvaient à leur tour se comprendre que dans une perspective de l’enjeu Monde. La référence au combat des paysans en mémoire, le droit au pays fut proclamé (Gardarem lo Larzac !), et la rencontre qu’y firent plusieurs couches populaires, annonçaient Seattle. Lafont s’y engagea en 2003, il écrivit son manifeste Gardarem la Tèrra [8]. Il rappelait que "les instances de la vie mondiale" passaient par les cellules de base et les différents niveaux de complémentarité territoriale démocratiquement gérés ( pays, région, Europe, Monde) « contre l’étatique. Il y revendiquait l’aboutissement de "l’autonomie universelle" et la recherche d’une autorité du "Peuple de la Terre" seule capable de réguler le jeu capitaliste, et son exploitation sauvage. Loin d’en faire un appel utopique sans suite, Lafont pariait sur un changement d’ère pour les sociétés humaines reposant avant tout sur une capacité, « dans l’avance et le combat  », pour trouver les formes d’organisation nécessaires.

R. Lafont dans les années 1970 avait donné forme à ce qu’il faut bien appeler "l’occitanisme global  ». Celui-ci se prolongeait dans un alter-mondialisme réaliste, bien ancré dans les terres occitanes : le Temps Trois était bien à présent celui d’un XXI° siècle en quête d’un système fédéral démocratique mondial."

Nous étions en accord avec lui pour dire que tout système fédéral global ne peut se concevoir sans la mise en place d’un fédéralisme différencié. Et donc des autonomies adaptées à chaque territoire. Nous aurions aimé construire avec lui ces réponses.

Aussi, à la suite de ce compagnonnage qui se construisit dans la réflexion critique et l’action, pour ne pas conclure sur cette aventure intellectuelle et militante, et puisqu’il doit y avoir une suite au cours de l’histoire, essayons tous de lui donner collectivement corps et sens.


Gérard Tautil

Auteur de Robert Lafont et l’occitanisme politique co-publié par Presse Fédéraliste et Fédérop - 2011. Professeur de philosophie. La Seyne-sur-mer.


[1Le jugement de Lafont sur Fontan est sans appel : Ce théoricien soucieux d’une grande abstraction, doctrinaire au tranchant de couteau, venait de nous arriver après une course compliquée de droite à gauche, tout dépourvu de langue et de culture occitanes. Il proposait son pannationalisme ethniste. De la marge sociale où il vivait, il était le premier en date à donner à l’occitanisme le but public de l’indépendance nationale. Comment ? La théorie des moyens était remplacée par la confiance dans une logique idéale d’évolution. l’indépendance mondiale des nations ethniques devait assurer la paix universelle. Et d’ajouter : Fontan gagna une pincée de partisans occitans et avec l’aide de Girard, il faut le dire, fit éclater lors d’une assemblée de l’IEO la bombe idéologique(…).La théorie épousait à la volée le rêve impénitent caché. l’IEO aveuglé sombrait dans le marais du Félibrige. (idem, p.167.)."

[2Il est l’expression la plus commode que nous ayons trouvée à la réflexion pour définir un certain nombre de processus économiques dont le sous-développement régional est l’enveloppe perceptible. (…) l’adjectif intérieur souligne que les processus en question diversifient en colonisateurs et colonisés une masse humaine qui a les mêmes droits civiques.

[3Robert Lafont, La révolution régionaliste, éd. Gallimard, collections idées, Paris,1967, pp. 250

[4Robert Lafont, Autonomie ; de la région à l’autogestion, éd. Gallimard, collection idées, Paris, 1976

[5Robert Lafont, Les trois cibles du temps trois, paru dans Occitania, revue du POC, n° 149 et n° 150, publiés de septembre à décembre 2006, est repris dans Gérard Tautil, Robert Lafont…, op. cit., annexe 5, pp. 155-190. Traduction de l’occitan par G. Tautil.

[6Collectif, Propositions pour un programme occitan, du 1er janvier 2006.

[7Propositions pour un programme occitan du 1er janvier 2006.

[8Nous garderons la Terre. Ce texte paru à l’époque également dans Fédéchoses