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Roms, les racines de la haine

septembre 2010, par Barbara Spinelli

Il est utile de rappeler comment, il y a tout juste sept à huit décennies, la destruction des Tsiganes fut possible dans les camps allemands. Ce ne fut pas un plan d’extermination déterminé avec acharnement qui serait né de l’esprit de Hitler. Dans le livre Mein Kampf, on parle de Juifs, pas de Tsiganes. La destruction (en langue rom Poràjmos, la « grande dévoration ») s’origine dans la volonté tenace, insistante des campagnes et des périphéries urbaines allemandes : un fleuve d’une répugnance puissante, ancienne, que la démocratie de Weimar n’endigue pas mais à laquelle elle cède. Ceux qui ont vu le film de Michael Haneke « Le ruban blanc », savent comment les fureurs qui aveuglent l’esprit prennent forme, excluent le différent et enfin l’éliminent pour faire le ménage dans la famille, le village, la nation. Même l’antisémitisme a de telles racines, tous les génocides sont favorisés par des consensus tacites. Mais la haine des Roms et des Gitans (durant le siècle dernier, Bohémiens en est l’appellation méprisante) remporte des consensus particulièrement vastes. Il s’agit d’une haine qui s’exprime encore aujourd’hui librement et qui n’est empêchée par aucun véritable tabou : en partie parce qu’elle est enfouie dans les tréfonds de l’âme où elle subsiste sans être dérangée ; en partie parce qu’il s’agit d’une aversion pas du tout raciale ; en partie parce que leur génocide n’a pas généré l’interdiction sacrée typique du tabou.

À la différence de ce qui s’est passé pour les Juifs, aucune barrière faite de honte de soi et de mémoire qui reste en éveil, ne s’est érigée en Europe dans l’après-guerre. On a commencé à parler tardivement des Bohémiens, les livres qui racontent leur histoire sont suffisants mais pas nombreux.

Il est étrange que Sarkozy, fils d’un Hongrois, ne se soit pas rappelé, quand il a décidé l’expulsion des Roms, de ce qu’ils ont souffert en Europe orientale. Il est étrange qu’il ne se rappelle pas ce qu’ils endurent encore aujourd’hui dans les pays qu’ils fuient, parce que l’Est européen est sorti des dictatures en dénonçant le totalitarisme communiste mais pas les nationalismes ethniques, ni l’idéologie qui place le citoyen pur sang au-dessus de la personne humaine : en Roumanie, Bulgarie, Hongrie, les Roms sont traités, malgré le génocide, comme des sous-hommes.

Les rapatrier souvent, c’est les condamner encore plus. C’est aussi une hypocrisie, parce que, en tant que citoyens européens, les Roms peuvent retourner en France ou en Italie sans visa. On les appelle souvent roumains. Il faudrait bien savoir que les Roms sont détestés par la majorité des Roumains. Partout, la crise économique les transforme en boucs émissaires. Le plus souvent, ce n’est pas la race qui éveille l’exécration. C’est le mode de vie itinérant. L’Union, en s’élargissant en 2004 et 2007, a aussi accueilli cette communauté particulière, par vocation non sédentaire, originaire de l’Inde et installée sur notre continent il y a cinq à six siècles, persécutée à de nombreuses reprises.

Une directive européenne restreint la libre circulation si l’ordre public est perturbé, mais la directive s’applique aux individus et, de toute façon, elle sera caduque en décembre 2013. Il n’apparaît pas clairement qui a, aujourd’hui, recommencé cette histoire d’exclusion, de murs qui séparent les nomades des citoyens « normaux » et leur empêche de devenir sédentaires s’ils le veulent, de trouver du travail, de ne pas tomber dans les mains des mafias.

Il est probable que Berlusconi et Bossi ont joué un rôle d’avant-garde : un rôle de « modèle pour l’Europe », a dit Monseigneur Giancarlo Perego, directeur de la Fondation Migrantes della Cei (La Stampa, 22 août). Plusieurs gouvernements de l’Est se sont sentis légitimés par l’Italie. Pays fondateur de l’Union. Actuellement Sarkozy devient le mégaphone du fleuve d’exécration. Le mot qu’il a répété plusieurs fois en parlant des immigrés, des Roms et de la délinquance, c’est la « guerre ».

Dans le même discours, le Président a annoncé que le citoyen d’origine étrangère coupable de délits, perdra la nationalité française (le mot déchéance évoque, renvoie à déchet, ordures). La démocratie ne nous protège pas de telles déviations, justement parce que la volonté du peuple est sa cheville ouvrière. Giuliano Amato l’explique bien dans un article sur Il Sole-24 Ore du 22 août : il y a des moments, et la crise économique en est un, où un conflit mortel peut naître entre deux impératifs démocratiques qui sont l’exigence du consensus et celle de préserver la civilisation,

Le leader démocrate soucieux de recueillir des consensus immédiats gagne peut-être dans les urnes mais ne sauve pas nécessairement la civilisation (« ce n’est pas par hasard si, dans l’équilibre institutionnel des démocraties on distingue les institutions majoritaires élues dans lesquelles prévalent les logiques du consensus, des institutions de garantie, non majoritaires, avec en premier lieu les Cours, dans lesquelles les impératifs codifiés de la civilisation devraient prévaloir, justement pour ces droits auxquels les majorités sont moins sensibles »). Rares sont les leaders, dans les État-nations modernes, qui savent tenir compte des deux impératifs et dans les moments critiques, placer les exigences de la civilisation avant celles du consensus. Quand Obama ne se déclare pas opposé à la construction d’une mosquée près de Ground Zero, il défend la constitution laïque et la longue histoire américaine plutôt que l’histoire qui va d’un sondage à l’autre. Il ressent qu’il doit créer le consensus à partir de là, tout en sachant qu’il peut aussi le perdre. En général, quand les gouvernants exaltent à tous moments la souveraineté et les émotions du peuple, ce n’est pas le peuple qui gouverne : ce sont les oligarchies, les pouvoirs secrets, les mafias. Même notre Constitution voit loin et ce n’est pas un hasard si elle donne la prééminence à la personne, plus encore qu’au citoyen. Tous les articles qui concernent les droits fondamentaux (la liberté, l’interdiction de la violence, l’inviolabilité du domicile, la responsabilité pénale, le droit à la santé) ne parlent pas de citoyens mais de personnes ou d’individus, et précèdent la Constitution elle-même.

Le nomadisme est une forme de vie qui tend à disparaître mais qui reste une forme de la vie humaine. Le fait de ne pas avoir de demeure fixe, de vivre en roulotte, de se déplacer en caravane (« en hordes », était écrit dans les décrets d’expulsion aux temps de Weimar et de Hitler) : tout cela fait partie de la culture des Roms et des Gitans. Ils font aussi le choix d’adopter la religion des pays dans lesquels ils vivent : c’est l’intégration qu’ils préfèrent depuis des siècles. Comme tous les citoyens ils délinquent aussi, surtout quand ils sont brimés. La plupart sont depuis plusieurs siècles, citoyens des pays dans lesquels ils vagabondent ou se sédentarisent. Chez nous, 80% des Roms sont italiens. Les protestations contre la politique française n’ont pas manqué (700 rapatriés d’ici septembre) : à l’ONU, dans l’Union européenne. Des leaders importants de droite ont protesté : le premier d’entre eux Dominique de Villepin selon lequel il existe aujourd’hui sur le drapeau une « tache de honte ». Il demeure toutefois que les Roms n’ont pas un Elie Wiesel qui transforme en leur nom l’interdiction de la haine en tabou. Nous pouvons compter sur l’Eglise, mémoire de la parabole du Samaritain et de l’histoire de l’Europe. L’Europe et les constitutions de l’après-guerre ont été inventées pour éviter de telles rechutes, toujours possibles quand le nationalisme ethnique à la manière du dix-neuvième siècle reprend le dessus. Les structures impériales étaient plus favorables à la diversité et l’objectif de sortir des enclos ethniques et de restaurer des autorités supérieures à celles des États souverains revient au pouvoir supérieur qui dans plusieurs entités juridiques s’incarne aujourd’hui dans l’Union.

C’est l’Europe qui doit repenser le statut des Roms : en leur permettant de continuer à voyager, à trouver du travail, à se défendre contre les mafias, à respecter la loi et l’ordre. Au quinzième siècle, quand ils ont migré en Europe, les Bohémiens avaient une protection / sauf-conduit universel, non national ni local : la protection du Pape et celle de l’Empereur. Seule une protection de nature universelle peut garantir « les diversités humaines légitimes », ce que Benoît XVI a indiqué dans une homélie prononcée en français le 22 août.

Aujourd’hui les Roms ont la protection du Pape. Celle de l’Empereur (de la politique) manque cruellement.


Barbara SPINELLI
Journaliste et écrivain italienne. Fille de Altiero Spinelli.

Article paru sur La Stampa, du 29 août 2010.

Traduit de l’italien par Jean-Luc PREVEL - Lyon