Presse fédéraliste

Une Europe Unie dans un monde uni

Accueil > Fédéchoses > Numéro 139 — 2008/1 > Trois leçons d’Altiero Spinelli

Trois leçons d’Altiero Spinelli

10 juin 2008, par David Soldini

Comment j’ai découvert Altiero Spinelli J’ai vraiment découvert Spinelli en 2000, 14 ans après sa mort. Certes, je connaissais déjà le Traité Spinelli de 1983, je l’avais étudié pendant mes études universitaires, mais le nom de Spinelli ne m’était guère plus familier que celui de nombreux hommes politiques ayant participé, de près ou de loin, à la grande aventure européenne. En 2000 j’habitais Rome, et grâce à Edmondo Paolini 3 , son biographe et ami, que je venais de rencontrer en m’inscrivant à la GFE (Gioventù Federalista Europea) j’eus la chance de pouvoir travailler pour une exposition sur Altiero Spinelli. Vinrent ensuite diverses rencontres romaines, Raimondo Cagiano, Pier Virgilio Dastoli et bien d’autres, des hommes qui l’avaient connu et qui semblaient avoir pour cet ancien ami un respect et une dévotion particulière. Comme beaucoup de jeunes fédéralistes, les lectures du Manifeste pour une Europe libre et unie (le Manifesto de Ventotene, dont c’est, en français le titre exact), lors du séminaire annuel de Ventotene, et les nombreuses méditations qui découlèrent de ces lectures, renforcèrent mon admiration pour le géant politique. Les traversées de l’île, sur laquelle il avait été confiné plusieurs années et sur laquelle il avait élaboré les fondements de son combat et de sa pensée politique, les visites à l’île voisine de Santo Stefano où tant d’antifascistes avaient croupi en attendant la libération, la découverte de son autobiographie, les discussions avec ceux qui l’avaient connu, simples pêcheurs ou responsables politiques, chaque nouvelle approche du personnage renforçait mon admiration et façonnait irrémédiablement mon esprit. Si aujourd’hui je possède une profonde conviction fédéraliste, une conviction qui probablement ne s’effondrera jamais, même si, naturellement, elle sera encore amenée à évoluer, c’est sans nul doute grâce à Altiero Spinelli. Comment un homme, que je n’ai pas rencontré, a-t-il pu à se point me changer ? Si la figure, l’homme Spinelli, m’a fasciné, ce sont les idées qu’il a défendues toute sa vie qui m’ont véritablement transformé. Parmi ces idées, je voudrais rappeler trois des « leçons » de Spinelli. Le fédéralisme, la seule pensée politique réaliste Lorsque l’idée fédéraliste est présentée rapidement, superficiellement elle apparaît souvent comme relevant de l’utopie. L’objectif, la paix universelle, et les moyens, notamment la fin de la souveraineté nationale, apparaissent comme irréalisables. Pourtant, en se penchant plus sérieusement sur l’œuvre de Spinelli, les solutions fédéralistes apparaissent comme les seules réalistes. Mitterrand affirmait, « le nationalisme, c’est la guerre. » Inutile de démontrer la justesse de ce syllogisme. Un simple survol du XXe siècle suffit pour comprendre toute la profondeur de cette affirmation. Or, à l’opposé du 3 Edmondo Paolini était alors président de la section romaine du MFE. IL est l’auteur de plusieurs livres sur Spinelli, dont sa biographie. nationalisme, il y a le fédéralisme. Les doctrines internationalistes sont en effet elles-mêmes fondées sur le paradigme nationaliste, à savoir que l’unité politique repose sur des facteurs d’ordre sociologiques, culturels ou mythologiques, c’est-à-dire sur le concept de Nation. Or, le fédéralisme, ce n’est pas uniquement la construction d’un pouvoir supranational, mais l’élaboration d’une solution réaliste permettant de diviser le pouvoir en différents centres, chacun ayant les moyens d’apporter des solutions efficaces aux problèmes qui le concernent. Cette démarche se situe donc à l’opposé de la démarche nationaliste. Le paradigme nationaliste représente une impasse pour le progrès de l’humanité car il empêche le développement de la seule solution efficace pour affronter les défis globaux. Cette solution, le fédéralisme, suppose donc la fin des structures de pouvoirs fondées sur le paradigme nationaliste. Ainsi, très rapidement, ce sont les nationalistes, les conservateurs, ceux qui croient qu’il est possible de faire progresser l’humanité en maintenant la division du monde en Etats nations, que l’Europe peut progresser sans définitivement détruire le mythe de l’Etat national ou qu’il est possible de construire l’Europe autrement que sur les cendres de l’ancien ordre politique -fondement du désordre international actuel- qui apparaissent comme des utopistes. Sévère contre les antieuropéens, douloureuse pour certains Européens sincères, près à se satisfaire d’expressions mystificatrices comme l’Europe des Nations ou même la Fédération d’Etats-nations, la première leçon de Spinelli apparaît chaque jour plus juste : agir pour la création d’une Fédération européenne, c’est agir pragmatiquement. La nécessité personnelle de l’action La seconde leçon a trait à des comportements personnels. Il ne s’agit pas uniquement de penser la politique mais de réfléchir à notre propre comportement politique. Spinelli m’a appris à me soucier de la politique. A ne pas me laver les mains des affaires qui concernent la collectivité. Cette conscience politique n’est pas fondée sur la miséricorde, ou sur un sentiment d’empathie. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur le sort de nos semblables pour trouver les ressources nécessaires pour agir politiquement. La seconde leçon de Spinelli nous enseigne que l’engagement politique repose sur la conviction de la justesse du chemin que l’on décide d’emprunter. C’est parce que Spinelli entrevoyait des solutions qu’il ne pouvait s’empêcher d’agir. Ainsi, cet impératif moral, la nécessité d’agir, se développe avec le renforcement de la conviction politique. C’est en quelque sorte, son corollaire nécessaire. Spinelli raconte dans son autobiographie son entrée au Parti communiste italien, à l’age de 17 ans. Il commente ainsi : « je suis entré au PCI comme on entre en religion ». Cela signifie qu’il est entré dans un parti politique par croyance, par dévotion, aveugle et béat en quelque sorte. La création du Movimento Federalista Europeo (MFE) et les batailles politiques qu’il mènera par la suite seront aux antipodes de cette approche passionnelle et irraisonnée de la politique. Une attitude politique toujours empreinte de réalisme, de pragmatisme, bien que naturellement, l’objectif qu’il s’était fixé paraissait parfois tellement lointain qu’il semblait appartenir au domaine de l’utopie. L’élaboration d’une nouvelle ligne de division entre progressistes et conservateurs, dépassant la division droite/gauche traditionnelle, les stratégies « bipartisanes », le rejet systématique des opinions toutes faites ou le refus constant d’ériger en obstacle insurmontable de simples réflexes politiciens, procèdent de cette même logique de conviction. Spinelli était un héro politique au sens weberien, capable de rêver l’impossible pour réaliser le possible, capable d’entrevoir l’objectif lointain tout en consacrant l’essentiel de son énergie à lever les obstacles d’aujourd’hui. Ne jamais renoncer La troisième leçon de Spinelli est de celles qui ne s’apprennent pas vraiment, ou que l’on apprend peut être avec le temps, avec beaucoup de temps. C’est celle qui illustre le mieux peut être la vie de Spinelli. Il s’agit de la capacité de se relever après chaque défaite. Lors de chaque échec, d’abord la Communauté européenne de défense, puis le Congrès du Peuple européen, puis ses initiatives institutionnelles, Spinelli repartait au combat, convaincu plus qu’hier de la justesse de son combat. Car, en effet, ce qui fait la justesse d’une idée ce n’est pas le fait qu’elle se réalise, tout de suite, rapidement, ou même jamais, mais le fait qu’elle développe la combativité d’hommes qui, même battus, continuent à se battre. C’est à cette capacité que l’on reconnaît une vraie idée politique. Ce n’est pas parce qu’elle correspond à la réalité mais bien parce qu’elle est possible (« La politique c’est ce qui est faisable » affirmait Max Weber), parce qu’elle réussit à ne jamais mourir et continue d’animer le combat d’hommes libres.