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Un gouvernement européen pour le développement

1er mai 2014, par Antonio Longo

En décembre 1917, juste après la Révolution d’octobre, Lénine s’est adressé, dans un bref écrit, aux peuples d’Occident épuisés par la guerre. Il ne dit pas « Révolution en Occident tout de suite ! », ni « Pour une autre Europe » ou des proclamations de ce type, mais plutôt : « Deux questions ont émergé actuellement au premier plan parmi toutes les autres questions politiques : la question du pain et celle de la paix » [1]. Tout en laissant sur le fond la question de la révolution socialiste, il place au premier plan la question du « pain et de la paix », mot d’ordre minimaliste en apparence. En réalité, c’était la seule qui se faisait l’interprète de l’envie de mettre fin au massacre entre les peuples et de sortir de la misère dans laquelle l’Europe était précipitée (et qui, entre autre, aurait aussi permis à la révolution en URSS de se consolider en interne).

Mutatis mutandis, si nous voulions traduire aujourd’hui ce mot d’ordre d’il y a quasiment un siècle, dans l’actualité d’une crise européenne qui dure depuis plusieurs années et qui risque, avec l’accroissement de l’anti-européisme, de mettre en cause le processus-même de l’unification européenne (et donc la paix et le bien-être économique qui s’en est suivi), quel mot d’ordre devrions-nous utiliser ?

Aujourd’hui en Europe, il n’y a pas une guerre militaire, la création d’institutions communes (l’Union européenne, [UE]) a empêché que cela arrive, même si nous savons que, au-delà des frontières de l’Union, la guerre est encore possible.

Mais c’est depuis plusieurs années qu’une crise économique et sociale forte, alimente une division économique et sociale au sein de l’Union (et plus encore dans l’eurozone elle-même), et des sentiments d’hostilité entre peuples du Nord et du Sud de l’Europe entre ceux qui se considèrent comme « vertueux » et ceux qui sont considérés comme « dépensiers ». Et cela crée l’illusion d’une reconquête de la souveraineté monétaire comme moyen pour relancer la croissance sur une base inflationniste. Et qui, en tant que telle, alimente l’idée fallacieuse d’une démocratie qui, pour en être véritablement une, devrait s’arrêter aux frontières nationales (quel abri illusoire contre la volonté de la finance internationale). Et qui, enfin, alimente une volonté de séparatisme à l’intérieur des Etats-nations eux-mêmes de la part de régions qui pensent pouvoir sauvegarder leur propre bien-être économique en se transformant en « Etat indépendant » !

Cette pseudo-guerre est en train de diviser l’Europe en l’exposant au risque du retour de ce que Altiero Spinelli appelait « les vieilles apories du passé » : le nationalisme, le fascisme, la guerre.

Alimenté par la crise économique et sociale que cette Union -dirigée par les gouvernements nationaux- n’est pas en mesure d’affronter, on constate aussi un appauvrissement progressif de larges couches sociales de la population européenne et pas seulement dans les pays méditerranéens. Selon Eurostat, 120 millions d’Européens sont en danger de pauvreté ou d’exclusion sociale ; 50 millions d’Européens vivent dans des familles où il n’y a pas de travail ; 40 millions d’Européens vivent dans des conditions difficiles (ils ne réussissent pas à payer leurs dettes ou sont sans chauffage).

L’Europe a donc besoin de dépasser rapidement ce double risque potentiel : le retour de la guerre et de la misère. Il y a donc encore une fois besoin de « la paix et du pain ».

Qu’est-ce qui peut répondre aujourd’hui au besoin de consolider la paix entre les Européens ? Il ne peut y avoir aucun doute sur la réponse : seul un « gouvernement commun » est la garantie maximale de la paix entre les Européens. Un gouvernement européen, issu du vote des citoyens, démocratique en tant que responsable devant le Parlement européen. C’est ce qui manque pour atteindre l’unité politique et la garantie de l’irréversibilité de la paix obtenue jusqu’ici par le processus de la construction européenne.

Et qu’est-ce qui correspond aujourd’hui au besoin du « pain », c’est à dire qu’est ce qui peut éviter une dégénérescence de la crise qui se traduirait par un déclin économique inéluctable qui marginaliserait l’Europe dans un monde qui se développe dans d’autres directions ? Dans un tel cas aussi, la réponse est immédiate : un grand Plan européen de développement, géré par les institutions européennes avec des ressources propres. Non pas la somme de petits programmes, inutiles et coûteux, de « croissance nationale » mais un Plan européen de développement basé sur des investissements massifs dans la société de la connaissance, dans des secteurs dans lesquels se joue notre capacité de compétition face aux géants mondiaux.

Le « gouvernement européen » et le « Plan de développement » sont donc deux choses étroitement liées comme la « paix et le pain ». Ce ne peut être en fait qu’un « gouvernement » qui réalise un Plan économique de développement.

Il en découle que demander un « Plan européen extraordinaire de développement durable et pour l’emploi », comme les mouvements fédéralistes, européistes et de la société civile le demandent en activant l’Initiative des citoyens européens (ICE) « Newdeal4Europe », signifie en réalité demander aussi un « gouvernement européen » pour réaliser le Plan.

Un gouvernement européen pour le développement est ainsi ce dont l’Europe a besoin pour sortir de la crise économique et sociale, battre les mouvements nationalistes et anti-européens, ouvrir la voie à une réforme des institutions européennes dans un sens fédéral et amener ainsi à son terme le processus de l’unité politique des Européens.


[1« Pour le pain et pour la paix » écrit le 14 (27) décembre 1917, publié pour la première fois en allemand dans la Jugend-Internationale, n. 11, mai 1918.