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Un mondialiste nommé Camus

mars 2011, par Joël LUGUEM

En cette année camusienne (2010), où l’on a abondamment évoqué le souvenir de l’écrivain et le 50e anniversaire de sa disparition, les médias ont rarement signalé ses convictions mondialistes. Nous sommes très honorés que celui qui deviendrait prix Nobel de littérature fût un mondialiste de la première heure, l’un des premiers, en effet à avoir soutenu l’action et l’idéal de Gary Davis. Mais laissons la parole, pour raconter ces premiers jours, à un témoin qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne fut pas franchement favorable à l’initiative de Gary Davis…

« Un grand nombre de mouvements pacifistes naquirent ou se développèrent à ce moment là. Le plus bruyant fut celui de Gary Davis. Ce « petit homme », comme on l’appelait alors, s’installa le 14 septembre sous le péristyle de l’ONU, considéré comme terrain international ; il déclara dans des interview qu’il renonçait à la nationalité américaine pour devenir « citoyen du monde ». Le 22 octobre se constitua autour de lui un « conseil de solidarité » qui réunissait Breton, Camus, Mounier, Richard Wright, récemment installé à Paris ; le jour où, en novembre, Davis fit un esclandre à l’ONU Camus donna dans un café voisin une conférence de presse où il prit son parti ; Bourdet l’appuya par un éditorial et désormais Combat consacra chaque mois une page au mouvement pour un gouvernement mondial.

Le 3 décembre, il y eut salle Pleyel une séance où Camus, Breton, Vercors, Paulhan défendirent cette idée. Camus fut blessé que Sartre refusât d’y participer et il triomphait en nous annonçant que le meeting du 9 décembre avait rassemblé au Vel’ d’Hiv, vingt mille personnes. Sartre s’accordait entièrement avec les communistes pour penser que l’affaire Gary Davis n’était que du vent. Cela nous faisait rire lorsque la droite accusait Davis d’être « payé par Moscou ». Son idée n’était pas neuve ; on avait beaucoup parlé depuis un an de « Fédération mondiale ». « Sa démarche n’avait non plus rien d’étonnant : l’Amérique fourmille d’excentriques inspirés qui lancent avec pompe des slogans simplistes », dans Simone de Beauvoir (Extrait de La force des choses). Ainsi donc, à en croire Mme. de Beauvoir, Albert Camus, André Breton, Emmanuel Mounier (le fondateur de la revue Esprit), l’écrivain américain Richard Wright, les résistants Vercors et Claude Bourdet n’étaient que des gogos embobinés par le slogan simpliste d’un excentrique inspiré… ; « inspiré » au sens d’« illuminé » évidemment. Ben dis donc…

On serait curieux de savoir ce que la compagne de Jean-Paul Sartre a pensé quand la liste de ces esprits crédules s’est considérablement allongée et que, parmi tous ces nouveaux gogos figuraient : Lord Bertrand Russell, philosophe et mathématicien, Prix Nobel de littérature en 1949, Lord Boyd Orr, premier directeur de la F.A.O et prix Nobel de la Paix en 1949, Linus Pauling, Prix Nobel de chimie en 1954 et Prix Nobel de la Paix en 1962, Shinzo Hamai, qui fut maire d’Hiroshima [1], le biologiste et écrivain Jean Rostand, Josué de Castro, ancien Président du Conseil de la F.A.O, l’ancien résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie, l’homme politique Robert Buron, le pasteur Georges Casalis (co-fondateur de la Cimade), l’agronome René Dumont, le philosophe Jacques Ellul, le Général Germain Jousse, le Dr. Alexandre Minkowski, le professeur de droit Paul de la Pradelle, Paul-Emile Victor, la Dr. Lagroua Weill-Halle, fondatrice du planning familial, le Père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart-monde, les écrivains Hervé Bazin, Roger Ikor et Jules Romains, le dramaturge François Billetdoux, les journalistes de radio Frédéric Pottecher et Clara Candiani, les scientifiques Théodore Monod et Henri Laborit mais aussi le pape Jean XXIII, le violoniste Yehudi Menuhin, Teilhard de Chardin et bien sûr Einstein, les économistes Jacques Duboin et J. K. Galbraith, le professeur Alfred Kastler, Prix Nobel de physique en 1966, l’auteur et chanteur Jean-Roger Caussimon, le comédien Claude Piéplu, l’avocat Jean-Jacques de Felice etc., etc., etc. Autant de gogos auxquels succèdent aujourd’hui d’autres esprits aussi crédules tels que : Hubert Reeves, Albert Jacquard, Edgar Morin, Mgr. Gaillot, Jacques Testart, Yves Coppens, Georges Moustaki, Mylène Demongeot, Pierre Barouh, Manu Dibango, Annie Ernaux, Michael Lonsdale, Marcel Amont, Julos Beaucarne, Gilbert Laffaille, Jacques Yvart, Catherine Ribeiro, Leny Escudero, Francesca Solleville, Jean-François Stévenin, Karim Kacel, Jean-Michel Ribes, etc., etc., etc.

Bref, c’est une évidence, il y a dans la mouvance mondialiste des gogos à gogo !…

Quant à Gary Davis, il n’a jamais prétendu que son idée était neuve : Socrate, Érasme, Cyrano de Bergerac, l’Américain Thomas Paine, Montesquieu, l’écrivain indien Rabindranath Tagore, Anatole France, Gottfried Leibniz (1646-1716), le philosophe indien Sri Aurobindo, Victor Hugo, pour ne citer qu’eux, s’étaient déjà déclarés citoyens du monde ou avaient développé une vision mondialiste de l’organisation de la vie des peuples sur la Terre.

Bien des « excentriques inspirés » avaient ainsi précédé celui qui, en 1948, se déclara à son tour « citoyen du monde ». Connue comme étant une intellectuelle de haut niveau, l’auteure de La force des choses semblait pourtant ne pas le savoir. Albert Camus, lui, le savait-il ? Nul ne sait s’il le savait. Quoi qu’il en soit l’auteur de La Peste eut l’humanité et la sagesse de ne pas traiter par le mépris les actes et les déclarations d’un jeune pilote de guerre américain traumatisé par les bombardements qu’il avait dû effectuer quelques années plus tôt sur les population civiles d’Allemagne ; et mieux encore : il eut l’intelligence de prendre ces actes et déclarations en considération.

Aujourd’hui, avec le recul, on peut le constater : c’est à lui, Albert Camus, que l’avenir a donné raison.


Joël LUGUEM

Responsable des Citoyens du Monde - Article publié sur le N° 4-5 -3° et 4° trimestres 2010- de Citoyens du monde - www.citoyensdumonde.net


[1« Personnellement je n’étais pas -je n’ai jamais été- sensible au danger atomique ; mais il effrayait beaucoup de gens » écrit Simone de Beauvoir dans La force des choses.