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Un siècle court, pour l’Union européenne aussi

16 avril 2016, par Guido Montani

Par Guido Montani, vice-président honoraire de l’UEF Europe

Certaines coïncidences méritent d’être rappelées pour leur valeur symbolique. En décembre 1991, dans la forêt de Belovezh, près de Minsk, les présidents des trois républiques de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, décrétaient la dissolution de l’URSS, alors qu’à Maastricht commençait le Conseil européen qui allait approuver le Traité d’Union européenne. Il s’agit en apparence de deux décisions opposées, l’une concernant la division, l’autre l’unité. Elles ont toutefois été engendrées par un même système tectonique. Les bouleversements de l’histoire sont lents à se manifester à la surface. Il pourrait se produire que les forces qui ont renversé l’Union sovitique, menacent aujourd’hui l’Union européenne. En substance, je voudrais soutenir ici que la renaissance du nationalisme qui a accompagné la révolte contre le communisme, a eu un rôle important dans le processus de désagrégation de l’Union soviétique et que l’Union européenne risque de subir le même sort si elle n’a pas la force de réagir. La désagrégation des Etats et des unions d’Etats ne prend par surprise que ceux qui ne savent pas entrevoir les forces profondes qui en minent l’existence.

L’Union européenne est déjà entrée dans une phase dangereuse qui pourrait dégénérer. La crise financière internationale de 2008 a été affrontée avec des mesures timides et inadéquates qui ont provoqué des tensions continues entre les pays membres et à la fin, une confrontation frontale entre les débiteurs et les créditeurs. Juncker, le Président de la Commission, a admis que, durant la crise grecque, « l’Europe a été très proche de l’abime et c’est seulement quand nous nous sommes trouvés au bord du précipice que nous avons réussi à faire marche arrière ». La Haute Représentante pour la politique extérieure, Mogherini, a affirmé que « le risque de désintégration existe. C’est un risque qui s’est manifesté avec la Grèce. Je suis convaincue que le Grexit aurait signé le début de la fin du projet européen ». Ce danger mortel n’a toutefois pas convaincu les leaders européens de changer de cap. Les divergences actuelles sur la politique de l’immigration le démontrent, avec la fracture entre ceux qui souhaitent conserver et renforcer Schengen et ceux qui veulent retourner aux frontières nationales. La menace d’un Brexit est une autre épée de Damoclès sur la survie de l’Union. L’incapacité de l’Union d’affronter les défis de politique extérieure est en outre évidente : l’élargissement à l’Est de l’OTAN a provoqué la réaction inévitable de la Russie et la crise de l’Ukraine ; la négligence de l’Union envers la Méditerranée et l’Afrique a créé un vide de pouvoir au Moyen-Orient qui a été habilement exploité par des groupes terroristes pseudo-islamiques pour la création d’un Etat terroriste.

L’insécurité engendrée par le manque de politiques européennes efficaces se traduit par une méfiance croissante des citoyens envers les partis européistes traditionnels qui perdent leurs voix par rapport aux forces populistes et nationalistes. Le langage utilisé par le Ministre de la Justice polonais, Zbigniew Ziobro, envers la Commission européenne qui avait osé critiquer les réformes récentes de la Cour constitutionnelle polonaise, est révélateur de la dégénérescence des rapports internes à l’Union. « Nous sommes un Etat souverain -a affirmé Ziobro-, je ne pense pas qu’un corps étranger puisse nous imposer quelque chose parce que cela serait contraire à notre sentiment d’orgueil national ». Si la Commission européenne est un corps étranger, pourquoi la Pologne continue-t-elle à faire partie de l’UE ? On respire une atmosphère tout aussi nationaliste en Hongrie, en République tchèque, en Hollande, en France, au Danemark, en Finlande et, même si c’est en des termes différents, en Grande Bretagne, en Italie et en Grèce.

Naturellement, il y a d’autres forces politiques qui travaillent à la relance du processus d’unification. Toutefois, quasiment toutes attendent l’année fatidique 2017, quand les élections françaises et allemandes se tiendront. On espère alors un net changement de cap : mais quel sera-t-il ? Le 18 décembre, Juncker a déclaré : « Pour 2016, je ne me fais aucune illusion, elle ressemblera comme une goutte d’eau à 2015, les crises qui existent resteront et on en verra d’autres. » On ne peut donc pas sous-estimer que le Front National gagne les élections présidentielles en France. Pour l’instant, tous espèrent que les socialistes et les républicains gagneront suffisamment de voix. Toutefois, si les gouvernements nationaux européens continuent, par leurs divisions, à alimenter le mécontentement populaire, il est possible que Marine Le Pen devienne la présidente française et qu’elle maintienne ce qu’elle a promis : faire sortir la France de l’Union européenne. L’art. 50 du Traité de Lisbonne (sur le droit de retrait) lui ouvre la voie. A ce propos, en Allemagne, les forces économiques et financières, soutenues par ceux qui sont favorables à une gouvernance allemande de l’Union, pourraient prendre le dessus en imposant la création du « noyau dur » (Kerneuropa) tant souhaité par la Bundesbank et le Ministre des finances Schäuble : une Eurozone des pays vertueux, ceux qui durant la crise de la dette publique étaient classés comme « pays excédentaires », en mesure d’adopter le modèle de développement allemand. Les pays méditerranéens seraient laissés à leur sort. Au fond, ils ont été avisés plusieurs fois que leur déficit budgétaire et leurs dettes excessives ne sont pas compatibles avec une Union monétaire « saine ». Ainsi, sans défaire les institutions européennes, l’Union et le continent tout entier s’orienteraient vers un destin que les pères fondateurs n’avaient certainement pas imaginé, ni voulu.

Deux tendances de la politique mondiale conduisent l’Union vers le goufre. La perestroïka de Gorbatchev incluait un aspect international crucial : le désarmement nucléaire et conventionnel entre les USA et l’URSS et la construction d’un ordre pacifique mondial à travers une réforme radicale de l’ONU. Pour ce qui concerne ses aspects intérieurs, le processus de démocratisation du communisme a grosso modo réussi (sauf que la démocratie en Russie et dans les autres ex-républiques soviétiques est chancelante) tandis que le projet de garder l’Union soviétique unie à travers sa transformation en fédération, a échoué. Reste le fait que l’écroulement de l’URSS et de son empire européen a créé une vague nationaliste dangereuse pour l’Europe et pour le monde.

En Europe, le nationalisme ethnique barbare, dans l’ex-Yougoslavie, a créé une infinité de luttes et de destructions. L’élargissement de l’Union a seulement atténué le processus de nationalisation de la politique. Les pays de l’Est européen ne sont certainement pas entrés dans l’Union pour construire la Fédération européenne : leurs intérêts primaires ont été la sécurité militaire, garantie par l’OTAN, et la conversion au capitalisme de leurs économies inefficaces. Une fois l’ivresse idéologique initiale dissipée, après la chute du Mur de Berlin -que certains ont saluée comme l’aube d’une nouvelle ère de paix et de prospérité, sous l’aile protectrice des Etats-Unis-, la réalité s’est avérée bien différente. Aujourd’hui, nous assistons au déclin de l’ex-superpuissance occidentale, à la renaissance de la compétition entre « grandes puissances » dans la politique mondiale et à la désorientation des leaders mondiaux face aux urgences globales les plus dramatiques, comme le désastre écologique et environnemental imminent. On invoque à pleine voix la coopération internationale. Tous feignent de se conformer à cet impératif moral pour tranquilliser les populations mais ensuite les intérêts économiques et corporatistes imposent des choix nationalistes à courte vue. Ceux qui proposent de réformer l’ONU, pour garantir des pouvoirs suffisants pour la défense des droits humains fondamentaux, pour la paix et le développement durable de l’humanité risquent de se faire moquer d’eux.

La seconde tendance, qui se combine dangereusement avec la première, c’est la globalisation. Le processus de la mondialisation comporte des aspects positifs, si elle est bien gérée, puisqu’elle intègre les peuples nationaux dans une civilisation cosmopolite commune, mais aussi des aspects négatifs si l’interdépendance entre les peuples crée des tensions et des fermetures. Le nationalisme moderne, à la différence de celui du XIX° siècle, est particulièrement insidieux parce qu’il favorise majoritairement la désagrégation plutôt que l’intégration entre les peuples. Dans la phase d’industrialisation du XIX°, le nationalisme a favorisé, non seulement l’intégration entre les citoyens nationaux et la démocratie, mais aussi les unifications des Etats, comme ce fut le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Aujourd’hui, le nationalisme ethnique est facilement exploité par des groupes de pouvoir, pour diviser les Etats en fomentant la haine et le terrorisme.

Les grandes puissances mondiales -les Etats Unis, la Russie, l’Inde, le Brésil- ont naturellement grand intérêt à soutenir le processus de la globalisation. Par exemple, Poutine, successeur direct du national-populiste Eltsine, tente de reconstruire, avec le projet d’union eurasiatique, ce que Eltsine a détruit. La Chine a riposté à la TransPacific Partnership des USA, par le projet ambitieux d’investissements de la « Route de la soie », pour unir l’Europe à l’Asie. Cependant, même les puissances mondiales n’ont plus les armes idéologiques suffisantes pour s’opposer aux forces protectionnistes internes, mises à mal par l’ouverture au marché mondial et à celles qui combattent l’unité de l’Etat. C’est ainsi qu’aux Etats Unis, un candidat à la présidence gagne des voix en proposant la fermeture des frontières à l’immigration de citoyens de religion islamique et la construction de murs protecteurs contre l’invasion par l’Amérique du Sud.

En Europe, la même tendance se manifeste, non seulement dans les partis qui demandent la protection nationale, mais aussi entre les populations des régions les plus riches -comme la Catalogne, les Flandres, l’Ecosse- favorables à la sécession. Le dogme du principe de l’autodétermination nationale est invoqué par des communautés plus petites, comme les cités-Etats.

Ce type d’égoïsme national-ethnique est difficile à contrecarrer parce que la globalisation mal gouvernée engendre une distribution des ressources économiques mondiales cahotique et même inique. Cependant le remède ne consiste pas à élever des barrières de protection -comme le proposent malheureusement aussi certains prix Nobel comme Krugman et Stiglitz- mais à promouvoir une sérieuse réforme des institutions internationales : une union monétaire et économique mondiale qui ait comme objectifs prioritaires le développement durable et la lutte contre la pauvreté. L’Union européenne peut-elle inverser la tendance à sa désagrégation ? La réponse est oui si ceux qui ont le pouvoir de le faire n’attendent pas passivement 2017 : il pourrait être trop tard. Les partis opposés à la réforme fédérale de l’Union pourraient se renforcer et imposer le primat de l’axe Conseil/Commission au détriment de l’axe Commission/Parlement européen, point d’appui pour amorcer une authentique démocratie européenne. En dernière instance, une réforme démocratique de l’Union requiert l’approbation d’une constitution fédérale pour séparer définitivement le destin de l’Union des choix des gouvernements nationaux Il faut empêcher qu’un seul gouvernement national puisse provoquer la dissolution de l’Union. Le fait qu’aujourd’hui tous attendent de 2017 le miracle réformateur, est le symptôme de l’acceptation passive de la suprématie nationale sur le destin de l’Union. Les détenteurs du pouvoir de réformer l’Union -la Commission et le Parlement européen en premier lieu- doivent trouver le courage de sortir à découvert pour convaincre les citoyens que le partage de la souveraineté nationale au niveau européen, pour certaines fonctions cruciales comme la fiscalité et la sécurité, est le seul moyen de restituer aux citoyens leur pouvoir « souverain » de décider de leur propre avenir, en Europe et dans le monde. La construction d’un gouvernement démocratique européen est impossible sans l’implication active des citoyens.

La lutte pour la construction d’une Europe démocratique a un aspect culturel important qui ne pourra se manifester pleinement que dans le long terme. Les leaders favorables à la Fédération européenne devront convaincre les membres et les sympathisants de leurs partis que le projet européen requiert le dépassement de l’ancienne idéologie internationaliste qui emprisonne la pensée politique libérale, socialiste et démocratique dans les frontières nationales étouffantes. La guerre froide est heureusement finie ; mais la guerre froide a aussi été combattue, malgré les nombreuses hypocrisies des superpuissances, au nom des idéaux politiques universels, pour défendre et affirmer la démocratie et le socialisme à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, pratiquement personne ne se fait promoteur d’une pensée politique et d’un projet capables, au-delà des divisions nationales, de montrer du doigt les premières formes embryonnaires d’un gouvernement des grandes urgences mondiales. L’ordre de la guerre froide s’est transformé en désordre et personne ne propose une alternative. L’Union européenne réussira à se transformer en une fédération supranationale, si ceux qui la soutiennent réussissent à montrer que les valeurs constitutives de la civilisation -d’une civilisation cosmopolite et non du seul Occident- peuvent unir tous les peuples du monde, aujourd’hui victimes d’un ordre mondial injuste et violent.


Traduit de l’italien par Jean-Luc Prevel - Lyon