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Langues régionales… Robert Lafont, le colonialisme intérieur et l’Occitanisme… Acte (manqué) III de la décentralisation…

Sur la notion de colonialisme intérieur et la France

1967

Texte extrait de Robert Lafont, La Révolution régionaliste, éd. Gallimard, Paris, 1967, chap. III, Le colonialisme intérieur, pp. 140-142 et 181-183

Plusieurs fois la comparaison des régions sous-développées avec des régions colonisées s’est imposée à nous. Un homme aussi peu suspect d’anti-colonialisme doctrinaire, aussi peu touché de nationalisme provincial que M. René Pleven, dans son Avenir de la Bretagne, ose le mot. Ce mot est apparu dans une partie de la presse française, à propos des événements de Decazeville et des velléités d’organisation de la défense régionale qui s’ensuivirent. Il n’en est pas pourtant qui choque davantage le préjugé français.

Mais pour nous, cette expression, non pas de colonialisme tout court, mais de colonialisme intérieur n’est ni une bannière facile de révolte, ni un moyen d’attirer l’attention par le scandale. Il est l’expression la plus commode que nous ayons trouvée à la réflexion [1] pour définir un certain nombre de processus économiques dont le sous-développement régional est l’enveloppe perceptible.

On fera bien à cet égard, de ne pas oublier l’adjectif intérieur ; il souligne que les processus en question diversifient en colonisateurs et colonisés une masse humaine qui a les mêmes droits civiques. Le régional français colonisé n’est pas un Algérien du temps de la colonisation française. Les faits de conquête qui l’ont fait français sont si anciens qu’ils n’ont plus de vigueur publique. D’autre part la réfection progressive de la nation française, le contrat national de 1789 abolissent théoriquement les conséquences négatives de la conquête. Si donc le citoyen régional proteste contre une injustice qui lui est imposée, il le fait en tant que national français, soulignant ainsi que le contrat a été mal entendu, est devenu un outil d’oppression, alors qu’il devait être outil d’émancipation. Allons plus loin : le régional ne proteste que rarement et sous la pesée de faits ; participant à l’idéologie centraliste qui lui a été inculquée, il n’est qu’une conscience aliénée ; par suite il sera lui-même sollicité de contribuer aux phénomènes de détérioration de la vie régionale. Le colonialisme intérieur tourne inéluctablement à l’auto-colonisation. C’est là son aspect le plus grave, le plus dévastateur. Nous avons en ce sens signalé la « trahison » qui est le fait de la bourgeoisie régionale languedocienne, et un peu des industriels bretons. De façon générale les circuits économiques nationaux et internationaux restent ouverts aux forces régionales qui ainsi entrent dans la collaboration organique avec les forces qui détruisent la région… De même l’État centralisé fournit, à condition que l’on admette les déplacements et le malaxage des populations à l’intérieur de l’hexagone, un exutoire aux problèmes sociaux des régions sous-développées : fonctionnariat d’État, industries de zones favorisées, débouchés outre-mer, puissance d’absorption humaine de l’ensemble parisien. Comme les régions les moins développées sont celles qui ont le plus recours à cet exutoire, elles fabriquent en même temps qu’elles s’appauvrissent les populations les plus aliénées. Elles sécrètent les moyens mêmes de la destruction d’un esprit régional. Ce n’est pas sans raison que le corps des fonctionnaires français comprend tant de Corses et d’Occitans.

Cette dépersonnalisation régionale explique qu’il ait été jusqu’à ce jour si difficile de prononcer les mots de colonialisme intérieur sans susciter l’effroi ou l’incrédulité. La collaboration avec la puissance colonisatrice, qui est dans le cas des colonies extérieures le fait d’une petite population sur qui pèse l’opprobre, et qui en général a la pleine conscience de sa trahison, est un fait normal, institutionnel, quand on parle de l’intérieur du Territoire. Ce qui est devenu anormal, dans les perspectives de l’État centralisé autoritaire, c’est la défense des structures régionales…

(…) Tout se tient dans l’histoire du pays. La République de type gaulliste n’est que le perfectionnement de l’autoritarisme inclus dans la tradition centraliste. Le pouvoir actuellement avoué du grand capitalisme dans l’État n’est que le couronnement de la vieille domestication de l’État bourgeois par les trusts. L’écrasement en cours des structures régionales subsistantes par l’envahissement colonisateur, qu’il soit national français, ou étranger, n’est que l’aboutissement logique du sous-développement entretenu par la forme de l’État et le régime du grand capital, ensemble.

Et les mêmes subterfuges se répondent en écho. La décentralisation promise n’est qu’une déconcentration, c’est-à-dire un renforcement du pouvoir central. L’aménagement du Territoire consiste à créer des structures économiques régionales qui assurent un plus parfait pouvoir des trusts. Dans ces deux domaines complémentaires de la vie nationale, le langage est également prostitué.

Nous ne croyons donc pas que le colonialisme intérieur puisse être arrêté par un quelconque réformisme de façade. Nous croyons à la réalité d’un néo-colonialisme qui apprend à cohabiter en Afrique et en Asie avec l’indépendance nationale, et qui s’enveloppe en Europe de plans de développement régionaux. Les bonnes intentions qu’il manœuvre ne sont que des outils pour lui.

Mais ces bonnes intentions existent, la duperie est générale, c’est pourquoi la lutte pour la région véritablement démocratique ne peut être que dure et fort longue. Ce n’est pas seulement le gaullisme qu’il faut critiquer. Ce sont de vieilles habitudes françaises qu’il faut combattre. Nous sommes persuadés que l’on peut convaincre de la réalité du colonialisme intérieur un certain nombre d’esprits, dans la double mesure où les faits deviennent plus évidents et où la pensée nationale cherche à se redéfinir dans l’opposition au Régime. Mais les masses ne bougeront que lorsque l’oppression sera devenue intolérable, c’est-à-dire lorsque les crises s’élargiront.

Elles ne peuvent manquer de s’élargir. Les transformations économiques en cours apparaissent gigantesques. Leurs effets lointains le sont aussi. La prolétarisation des régions sous-développées, l’expropriation agraire s’aggravent sous nos yeux. Les bourgeoisies encore régionales, ou qui le sont devenues, vont avoir à livrer des batailles qu’elles ne sont pas armées pour gagner. Les masses populaires ne pourront éternellement trouver dans l’accueil de secteurs sociaux parasitaires une solution à leur malaise. Après Decazeville, Nantes, demain Alès, Marseille, parleront un langage neuf que la Bretagne essaie pour son compte. Des retardements peuvent se produire. En certains lieux l’implantation artificielle d’usines peut voiler le problème, créer des emplois.

Mais sur la réalité de ce phénomène, sur sa logique, nous n’avons aucun doute. La France est une nation révolutionnaire aliénée. Elle ne peut retrouver son visage authentique qu’en combattant les forces qui corrompent en elle le contrat national, c’est-à-dire en se décolonisant. La révolution sociale est possible en France, elle correspond même au génie français le plus authentique. Mais il faut pour cela déterminer le grand point de rupture dans la société française actuelle : les problèmes économiques régionaux.


[1Le mot fut employé par un certain nombre d’animateurs et d’écrivains occitanistes dans un manifeste à propos de Decazeville, 1962. Il est revenu régulièrement, assorti d’analyses, dans les publications du Comité occitan d’Etudes et d’Action. La grande presse vient de lui faire un sort. Une définition cohérente de la colonisation du territoire français est à lire dans le n° 38-39 du Courrier de la République et dans l’introduction de la brochure Décoloniser la province.