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L’intégration régionale, requiem ou résurrection ?

14 mars 2013, par Bertrand Badie

C’était la fierté de notre après-guerre et l’un des rares modèles que notre Vieux Continent sût offrir aux autres alors qu’il perdait son statut hégémonique. En inventant l’intégration européenne, on militait pour une paix crédible, on mettait fin à cette « guerre civile » qui était presque chronique depuis la paix de Westphalie en 1648. On assurait aussi la reconstruction en mettant des États exsangues à l’abri d’une pénurie de charbon. On allait ensuite plus loin : on se dotait des moyens de tenir la concurrence face aux États-Unis, puis on s’équipait pour relever les défis de la mondialisation.

L’entreprise avait du sens, ce dont d’ailleurs beaucoup d’autres convenaient en nous imitant. Un peu partout, l’entrée dans la mondialisation suivait la même voie : l’Amérique latine en lançant le Mercosur en 1995, et les États-Unis eux-mêmes, pourtant si rétifs à des accords de ce type, en dotant l’Amérique du Nord d’un Nafta-Alena, en 1994, c’est-à-dire à la consensuelle jointure d’une administration républicaine et d’une autre, démocrate. l’Asie ne fut pas en reste, mais à sa manière, en promouvant des formes de coopération régionale beaucoup plus informelles, d’autant plus impressionnantes qu’elles amenaient à des modes d’intégration entre pays souvent au bord de la guerre.

Tout ceci semble appartenir au passé : partout, la construction régionale régresse et semble même parfois abandonnée.

Au profit d’un néosouverainisme, en faveur d’un regain de bilatéralisme, ou carrément pour donner naissance à des formes plus sophistiquées de coopération transrégionale, à l’instar de ce qui se fait avec l’Ibas (liant l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, soit trois continents) ou les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

L’Europe unie n’est plus que l’ombre d’elle-même : incapable de faire face à la crise, elle apparaît désormais comme une machine à fabriquer du nationalisme ou, au mieux, à bricoler des compromis ; elle n’a plus de politique étrangère commune et n’a pas su créer un sentiment de citoyenneté européenne. Comme si l’Union ne pouvait aller bien que lorsque la conjoncture lui était favorable…

Pire encore : elle sert de bouc émissaire, à destination d’opinions publiques en colère. Le jeu des dirigeants nationaux est d’abord d’afficher leur esprit de résistance face aux décisions communes, tandis que leur art est de porter aux postes clés de l’Union ceux dont le faible charisme protège les princes européens de toute ombre et de tout risque de dessaisissement. Comment expliquer un tel échec et les blocages qu’on retrouve un peu partout ? Comment y remédier ?

À quel prix ?

Passons sur les erreurs ponctuelles, qui pourtant firent du mal à l’Union : un élargissement mal maîtrisé qui effectivement éteignit la politique étrangère commune, des rendez-vous dramatiquement manqués avec une opinion publique européenne, tour à tour éloignée de l’Europe par un excès de technicité, convoquée par des référendums bâclés qui ne furent pas pris en compte, contournée par des voies parlementaires qui firent l’exact contraire. Il y eut bien pire : trois tragiques faillites qui expliquent les impasses d’aujourd’hui.

Tout d’abord, l’intégration est un choix stratégique reposant sur un triple pari : le premier, celui de la paix, a été pris avec bonheur ; le deuxième, celui de l’utilité économique, a été lucidement pensé, même s’il n’a pas été vraiment actualisé ; le troisième, celui de la solidarité, n’a jamais été compris. Or, il n’y a pas d’union sans solidarité : celle-ci ne veut pas dire charité ni même entraide, mais simplement « indissociabilité », obligation réciproque, engagement commun. l’Union ne peut pas être une addition négociée d’égoïsmes nationaux s’adaptant laborieusement les uns aux autres, à l’instar du couple franco-allemand aujourd’hui : en devenant forum de compromis, l’Europe se nie comme intégration et fatalement se défait face à chaque crise.

L’idée d’intégration est, en deuxième lieu, inséparable de celle de communauté politique, surtout à l’heure de l’intégration monétaire : le paradoxe tient à conduire cette dernière au moment même où on a décéléré l’intégration politique. On vote à un niveau et on décide à un autre : on pousse la démocratie vers la crise et on affaiblit les institutions en s’attaquant à leur légitimité.

Enfin, l’intégration ne peut pas se penser sans concevoir l’altérité, c’est-à-dire ’une place à tenir dans la mondialisation, dans un contexte d’interdépendance généralisée. À l’heure où disparaît toute politique étrangère européenne, cette nécessité apparaît comme un trou béant qui casse tout espoir de redémarrage de l’Europe. Alors que les puissances émergentes se distinguent, l’effet de partenariat manqué est catastrophique.

Est-ce la fin d’une histoire ou sommes-nous à la veille d’une résurrection possible ? Quand la mondialisation vient affaiblir l’échelle des nations et réclame de banaliser l’inclusion et l’interdépendance comme mode de gouvernance, la réflexion mérite d’être menée.


Bertrand Badie
Professeur à Sciences-Po Paris

Article publié dans le quotidien, La Croix du mardi 14 mai 2013. Fédéchoses remercie M. Badie et La Croix de l’autoriser à reproduire ce texte