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55 % de jeunes Français veulent des États-Unis d’Europe

décembre 2010, par Bernard Barthalay

Et si le débat, intermittent et superficiel, sur la construction européenne n’était en réalité qu’un énorme dialogue de sourds à la recherche de son objet ! D’un côté, une désaffection, supposée croissante, de l’opinion pour l’Union européenne (UE) telle que la fabriquent les gouvernements à coups de traités successifs, de l’autre la « fatigue » institutionnelle de ces mêmes gouvernements pour qui il se serait pas possible de rouvrir le chantier constitutionnel, faute de soutien populaire. Et un grand absent : une image parlante de l’unité.

Comment dès lors s’étonner de la distance qui s’établit entre la classe politique et les jeunes ? Ou de cette phrase entendue l’autre jour dans la bouche de l’un de mes étudiants, que nous appellerons Jean : « Dans la politique aujourd’hui, il n’y a plus d’espoir » ?

La réponse est dans les résultats du sondage commandé par Puissance Europe à Respondi, un prestataire européen de panels en ligne basé à Paris, et dont il ressort que 55,1 % des jeunes Français de 18 à 29 sont favorables à « des Etats-Unis d’Europe, avec une vraie constitution, l’euro pour monnaie, une sécurité commune et une stratégie ambitieuse de développement durable ».

Alors que l’espoir est perdu, un choix politique que les gouvernements tiennent à l’écart du débat public et qui a disparu du discours politique depuis plusieurs décennies, sauf apparitions fugaces, reste dans cette tranche d’âge comme une évidence, traduisant une défiance à l’égard de deux autres choix : « le statu quo (rien ne change) » -15,3 %- et « l’Union européenne actuelle selon le Traité de Lisbonne, encore élargie » -10,5 %- et le rejet d’un quatrième : « le repli sur l’Etat national, l’abandon de l’euro et la fermeture des frontières » -13,4 %.

Oui, les jeunes de la génération de Jean veulent une autre Europe, une Europe plus solide, une Europe plus rassurante. Oui, ils ont compris que rien ne s’accomplirait de grandiose si l’on attend que les pays les plus eurosceptiques sortent de leur réserve ou de leur opposition. Oui, ils se sont appropriés, tous seuls, je dirais presque d’instinct, les principes les plus fondamentaux de la construction de l’Europe, ceux-là même que la plupart des hommes et des femmes politiques de ce pays (sauf exceptions notables) ont oubliés.

Les 18-29 ans viennent de dire quelle est leur attente, parce qu’enfin la question leur était posée, que les partis et les media ne posent pas, la tenant pour incongrue, ou déplacée, voire outrecuidante.

S’il est typique de la majorité des jeunes Français, Jean serait donc prêt à mettre son espoir dans l’unité politique, et la seule possible sur un continent aussi divers, l’unité fédérale. Il sait bien que des Etats-Unis sont un Etat fédéral. Ce que tout le monde comprend.

Et c’est bien pourquoi Jean Monnet qui n’avait aucune confiance dans les organisations internationales classiques et savait inexportable le modèle français, unitaire et centralisé, utilisait cette formule venue d’Amérique : il avait suffisamment observé le système américain pour comprendre combien les Etats étaient attachés à leurs droits souverains, aussi limités soient-ils. Effacer les Etats-Unis d’Europe de l’usage, et donc de la mémoire, comme s’y sont employés les hommes et les femmes politiques, c’est tout simplement vouloir que l’unité politique, celle qui les évincerait du premier rang, ne soit plus dite et, donc, ne soit plus pensable.

Autre chose : une fois désigné l’objectif, on peut supposer que Jean et les jeunes hommes et femmes de cette tranche d’âge sont suffisamment avertis de la position britannique, pour ne citer qu’elle, pour comprendre que ce qui est essentiel pour leur avenir, comme Churchill lui-même l’avait pressenti, se décide entre l’Allemagne et la France, dans ce couple qui ne cesse de se déchirer, faute de pratiquer une méthode toute simple, que Karl Lamers recommandait encore récemment à Paris : s’informer mutuellement et rechercher d’abord le compromis possible entre les deux gouvernements au lieu de rendre publique unilatéralement une position ou une initiative prenant le partenaire par surprise, souvent devant les micros et les caméras.

Cette bonne méthode pourrait d’ailleurs, et devrait, faire l’objet d’un « code de bonne conduite » que les gouvernements, reconnaissant les dégâts occasionnés par leur pratique antérieure, s’engageraient à respecter. A cet égard, la création d’un Président du Conseil européen n’a rien changé : Angela Merkel et Nicolas Sarkozy rivalisent encore de présence médiatique pour interdire à l’homme effacé qu’ils ont choisi pour remplir cette fonction nouvelle de se rendre indispensable au point de les reléguer, eux, à l’arrière-plan.

Une autre exigence serait aussi d’ouvrir le débat, transversalement, à toutes les parties prenantes au lieu de s’en tenir à une négociation intergouvernementale, figeant dès le départ des positions soi-disant nationales, qui ne sont autres, le plus souvent, que les positions des professionnels du pouvoir, mais pas celles des populations. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont tellement voulu apparaître aux yeux de leurs opinions respectives comme les hérauts de l’intérêt dit « national », qu’ils ont achevé de désespérer l’Europe, achevant le travail de prédécesseurs déjà peu zélés. Ces maladresses et cet entêtement sont coupables.

La jeune génération répare donc d’elle-même deux oublis de ses aînés : celui de l’objectif, les Etats-Unis d’Europe, et celui du périmètre de l’initiative, une avant-garde, en l’occurrence les membres pleins de l’UE, unis aujourd’hui par l’euro et la libre circulation des personnes. A partir de ce point de départ, aucune des ressources de l’imagination politique ne doit être négligée pour créer une nouvelle dynamique, et restaurer la confiance des Européens dans leur avenir commun.

Où est, M. Sarkozy, le grand projet de la France pour l’Europe annoncé à Versailles le 22 juin 2009 devant le Congrès ? Pourquoi un effet d’annonce ? Resté sans suite. Et pourtant, pour la génération de Jean, le rêve européen, après tant d’années sous le boisseau, est intact. Alors, laissons le rêve s’exprimer spontanément, et offrons-lui, en dépit de la déception, l’occasion de s’épanouir, sans entrave, avec force. La rumeur de ce rêve finira bien par atteindre des oreilles élyséennes.


Bernard BARTHALAY
Economiste - Chaire Jean Monnet Université Lyon II d’économie de l’intégration européenne

Article publié initialement sur lemonde.fr