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La zone euro : des Piigs aux Piifs

décembre 2011, par Michel Herland

Bien que la situation de la zone euro soit particulièrement instable, ce qui complique la tâche du commentateur, il est quand même possible de s’entendre sur quelques constats.

L’unification monétaire de l’Europe en l’absence d’une véritable structure étatique européenne était en tout état de cause risquée ; elle le devenait encore davantage à partir du moment où l’euro s’installait durablement comme une monnaie « forte ».

Commençons par le premier point. Les unions monétaires interétatiques ont toujours échoué. Voir par exemple l’Union latine… Par contre, lorsqu’une fédération se constitue, elle adopte tout naturellement une monnaie unique qui devient pour elle un attribut parmi d’autres de sa souveraineté. La différence entre l’union monétaire interétatique et la fédération tient à l’existence d’un exécutif fédéral et d’autres institutions non étatiques pourvues de ressources propres (impôts, cotisations sociales) en provenance de toute la fédération et qui sont dépensées dans toute la fédération. Ce double flux de recettes et de dépenses a pour effet de redistribuer les ressources entre les collectivités composantes. Par exemple si l’un d’elle est affectée par la récession et le chômage, elle versera moins d’impôts et de cotisation sociales à la fédération dont elle recevra par contre des transferts plus importants (subventions diverses, indemnités versées aux chômeurs, etc.). Inversement, une collectivité composante prospère versera au niveau fédéral davantage qu’elle n’en reçoit. Ces transferts, appelés stabilisateurs automatiques par les économistes, jouent un rôle essentiel pour aider les collectivités en difficultés. Ils leur permettent de dépenser plus qu’elles ne gagnent -ce qui est nécessaire aussi bien pour stabiliser le niveau de vie que pour relancer l’économiesans avoir obligatoirement besoin de s’endetter. Il est au demeurant possible -et sans doute souhaitable- que la fédération décide de limiter la capacité d’endettement des collectivités membres ou des organismes sociaux. Une interdiction pure et simple pour les collectivités composantes ne serait cependant pas opportune, la variation de la dette restant l’un des instruments sur lesquels peut jouer une collectivité en décalage conjoncturel par rapport au reste de la fédération pour modifier sa situation.

En tout état de cause l’arme budgétaire doit être maniée avec précaution. Dans une fédération où les capitaux se déplacent librement, les taux d’imposition du capital ne peuvent guère se différencier d’une composante à l’autre, à moins d’avoir de très bonnes raisons pour accepter la concurrence fiscale. On peut ainsi imaginer qu’une région particulièrement déprimée soit autorisée à pratiquer des taux d’imposition nettement inférieurs à ceux du reste de la fédération, à condition que ce soit pour une durée limitée.

Il manque à la zone euro, qui demeure pour l’essentiel une construction interétatique, aussi bien l’Etat fédéral et ses stabilisateurs que les règles limitant la dérive budgétaire des Etats membres. La crise interne dont nous observons tous les jours les nouvelles péripéties n’a pas d’autre explication. Certes des garde-fous étaient prévus : le déficit budgétaire annuel de chaque Etat membre devait rester inférieur à 3 % du PIB et l’endettement cumulé ne pas dépasser 60 % de ce même PIB. On sait ce qu’il en est advenu ! C’est que, dans une organisation confédérale, chacun fait ce qu’il veut. Sans s’appesantir sur le cas de la Grèce dont le déficit s’établit à 10 % et la dette à 165 % du PIB, les chiffres correspondants, pour la France, atteignent presque 6 % et 90 %, bien loin donc des critères de Maastricht. Le budget voté pour 2011 est tout à fait symptomatique, à cet égard : « l’impasse » budgétaire s’élève à 90 milliards sur des dépenses totales de 360 milliards. Vous avez bien lu : les recettes normales (impôts et taxes, soit 270 milliards) ne représentent que les trois quarts des dépenses. L’Etat français finance le quart de ses dépenses par l’endettement ! Ce chiffre mesure l’ampleur de l’effort à accomplir pour supprimer le déficit : réduire d’un quart les dépenses ou augmenter d’un tiers les recettes fiscales [1].

Un tel effort, on ne voit pas que le Président français actuel en soit capable, et encore moins son challenger de gauche. Au demeurant, comme le montre l’exemple grec, adopter aujourd’hui une politique de rigueur, alors que la récession est à notre porte, a toutes les chances d’aboutir à un résultat inverse de celui souhaité, c’est-à-dire d’alourdir le déficit (par baisse des rentrées d’impôts, puisque celles-ci dépendent du niveau d’activité) au lieu de l’alléger.

Il ne faut donc pas s’attendre à ce que l’endettement de la France se réduise suffisamment pour rassurer les marchés : la perte du « triple A » paraît programmée. Les rodomontades présidentielles n’y changeront rien. Des années de laxisme budgétaire, y compris dans les périodes de croissance où l’on aurait pu redresser la barre, finissent toujours par se payer d’une manière ou d’une autre !

On a beaucoup glosé, avec quelques ricanements -en particulier du côté français-, sur les « PIIGS », ces pays fragilisés par un endettement excessif (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne (Spain). Au point où nous en sommes rendus, il est permis de douter que la Grèce -en dépit de ses efforts, et malgré l’aide apportée par les autres pays européens et le FMI- puisse demeurer encore très longtemps dans la zone euro. Par contre, il est plus que vraisemblable que la France basculera sous peu dans le camp des pays considérés comme critiques. Exit donc la Grèce et les « PIIGS » et bienvenue à la France au sein des « PIIFS » !

Pour ceux qui pourraient en douter, le spread (écart) des taux entre les emprunts (à dix ans) du gouvernement français et du gouvernement allemand atteint désormais 1,25 %. C’est certes moins que pour la Grèce (plus de 20 %) ou même l’Italie (4,5 %) mais ce n’est que le début d’un processus qui semble inéluctable. Or, faut-il le rappeler, chaque fois que le taux auquel un gouvernement s’endette augmente, cela creuse mécaniquement son déficit (en ce qui concerne la France, 1 point de taux d’intérêt supplémentaire entraîne une charge supplémentaire de 15 milliards d’euros).

Quelles sont alors les perspectives de la zone euro ? Face à l’urgence on peut rêver que les pays membres, enfin convaincus que les seules unions monétaires stables s’inscrivent dans un cadre fédéral, décident la transformation de la zone euro en une fédération. Hélas, nul ne croit sérieusement à une telle éventualité, même si elle comblerait d’aise, évidemment, les lecteurs de Fédéchoses. Dans un numéro récent du journal Libération (4 novembre 2011), un certaine Pierre Haroche, présenté comme doctorant en science politique, propose un scénario différent. Selon lui, la construction européenne n’est pas la réalisation progressive d’un idéal qui serait porté par une élite volontariste. Tout au contraire, il la voit comme « un processus largement involontaire, porté par des acteurs ne cherchant qu’à préserver leur pouvoir sous l’emprise de contraintes nouvelles ». S’il faut en croire cet auteur, les gouvernants des pays européens accepteront que les budgets nationaux soient mis sous contrôle parce qu’ils veulent échapper aux inconvénients du laxisme budgétaire des autres ! Or chacun d’eux ne peut obtenir la discipline des autres que s’il l’accepte lui aussi. C’est seulement ainsi qu’un progrès vers l’intégration budgétaire pourrait être réalisé. Les décisions récentes au sein de la zone euro ne contredisent pas cette analyse. Il n’est pas garanti pour autant que les gouvernements se plient mieux à la nouvelle discipline qu’à celle de Maastricht. Les perspectives seraient certes différentes en cas d’une croissance suffisante mais celle-ci n’est pas, pour l’heure, à l’ordre du jour. La Chine ralentit -comme, en Europe même l’Allemagne- et ce n’est pas le léger sursaut de l’économie américaine qui apportera à l’économie mondiale le sursaut dont elle a besoin.

La situation actuelle a quelque chose de paradoxal :

jusqu’ici la crise de la zone euro n’a pas débouché sur une crise de l’euro. Le taux de change euro/dollar reste bloqué en effet autour de 1,40 $, un taux beaucoup trop élevé pour permettre à la plupart des pays de la zone de retrouver leur compétitivité. Malgré le confortable excédent de la balance courante de l’Allemagne, la zone euro est désormais déficitaire. Tel est particulièrement le cas de la France, longtemps excédentaire mais dont le déficit des comptes courants « grignote » désormais à lui seul près de la moitié du surplus allemand.

Avec cette divergence de fait entre les situations économiques de la France et de l’Allemagne, il n’est plus imaginable que le « couple franco-allemand » continue bien longtemps d’imposer son leadership politique sur la zone euro.

Nous espérons nous tromper, mais enfin tout porte à redouter un divorce entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Si cette hypothèse se réalise, il en sera fait de la zone euro.


Michel Herland

Professeur de sciences économiques à l’Université des Antilles et de la Guyane. Directeur adjoint du Centre de recherches sur l’insularité et la mondialisation (Martinique). Membre du Centre d’économie et de finances internationales (Aix-en- Provence - CNRS et Université de la Méditerranée)


[1Le gouvernement français compte également dégager quelques recettes en vendant ses « bijoux de famille » (hôtels particuliers des ministres, par exemple). Il ne peut s’agir que d’un expédient qui appauvrit l’Etat et trouve rapidement ses limites.