Billet d’humeur

L’Allemagne face à ses fractures et ses métamorphoses

· Françoise Diehlmann

43,8 % en Saxe-Anhalt, 38,2 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. En quelques semaines, le parti d’extrême droite « Alternative für Deutschland » (AfD) est devenu la première force politique dans deux Länder de l’ancienne RDA.

La Saxe-Anhalt constitue le signal le plus spectaculaire : avec 39 sièges sur 83, l’AfD n’est plus qu’à trois sièges de la majorité absolue. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, son score a plus que doublé depuis 2021.

Ces résultats ne surgissent pas de nulle part. En 2024, l’AfD était déjà arrivée en tête en Thuringe avec 32,8 % et avait obtenu 30,6 % en Saxe, à seulement 1,3 point des Chrétiens-démocrates de la CDU. Le « barrage » contre l’AfD tient dans ces deux Länder grâce à des gouvernements minoritaires, mais jusqu’à quand ? Et surtout : faire barrage constitue-t-il une réponse politique ?

On peut s’indigner. On peut s’inquiéter. Mais cela ne suffit pas.

Il serait trop facile de tout expliquer par l’immigration. La RDA en a connu beaucoup moins que l’Allemagne de l’Ouest et, depuis la réunification, les Länder orientaux accueillent proportionnellement moins de migrants. Cela n’a empêché ni les violences xénophobes de Hoyerswerda et Rostock-Lichtenhagen au début des années 1990, ni l’apparition à Dresde, en 2014, du mouvement PEGIDA — « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » — dans une région où la population musulmane est pourtant faible.

Le Covid a ensuite amplifié une défiance envers l’État, les médias, les scientifiques et les élites. Avec la guerre en Ukraine, une partie de la population de l’Allemagne orientale est devenue réceptive aux narratifs pro-Poutine. Quarante années dans la sphère soviétique ont laissé des traces contradictoires, auxquelles s’ajoutent la peur de la guerre et une certaine nostalgie.

Fondée en 2013 comme parti principalement eurosceptique, l’AfD a progressivement capté ces mécontentements : Immigration, déclassement, défiance envers les institutions, rejet du gouvernement fédéral et de Bruxelles, opposition aux sanctions contre la Russie et au soutien à l’Ukraine : elle a su agréger toutes les colères.

Mais même cela ne suffit pas à explique les 43,8 % en Saxe-Anhalt. D’où la question : Pourquoi, plus de trente-cinq ans après la réunification, bon nombre d’Allemands de l’Est ont-ils encore le sentiment de ne pas avoir trouvé toute leur place dans l’Allemagne réunifiée ?

Ils ont vécu cinquante-six années sans démocratie, de 1933 à 1989, sous deux dictatures différentes : le nazisme puis le régime de la RDA. Et pourtant, en 1989, ils ont démontré qu’ils n’avaient nul besoin qu’on leur enseigne la liberté. Ils l’ont conquise eux-mêmes. Lors de la friedliche Revolution – Révolution pacifique -, ils ont surmonté la peur de la Stasi, manifesté massivement et fait tomber leur régime sans violence. En mars 1990, lors des premières élections libres de RDA, ils ont choisi les forces favorables à une réunification rapide.

Comment a-t-on alors pu imaginer qu’il suffisait de leur donner les institutions de la République fédérale, le Deutsche Mark et le droit de vote pour que tout soit réglé ?

La réunification institutionnelle fut extrêmement rapide. La réunification humaine, une toute autre histoire.
Des entreprises ont disparu, des carrières ont été brisées, des administrations, universités, médias et institutions profondément transformés. Les postes à responsabilité ont souvent été occupés par des Allemands de l’Ouest. Pour beaucoup d’Allemands de l’Est, ce fut un déclassement économique, social, culturel et humain : le sentiment que leurs compétences et leur histoire personnelle voire leur vie entière avaient soudain perdu leur valeur.

L’exode vers l’Ouest de l’Allemagne a accentué le phénomène. Depuis la réunification, l’Est, hors Berlin, a perdu environ 2,5 millions de sa population, soit 16%, la Saxe-Anhalt environ un quart de la sienne. Les jeunes sont partis, et longtemps davantage encore les jeunes femmes.

Même le rapport au passé nazi s’est construit différemment. À l’Ouest, après les silences de l’après-guerre, une confrontation familiale, universitaire et civique avec le passé s’est progressivement développée. À l’Est, l’antifascisme a été érigé en doctrine d’État par une RDA qui se proclamait elle-même « État antifasciste ». Cela n’a pas empêché l’apparition de skinheads et de groupes néonazis dans les dernières années du régime, y compris à Berlin-Est.

Cela ne signifie toutefois pas que les Allemands de l’Est sont condamnés à voter pour l’AfD. La révolution pacifique de 1989 prouve exactement le contraire. Les élections du Mecklembourg-Poméranie occidentale et de Berlin, nous le montrent remarquablement. Elles portent les noms de deux femmes politiques : Manuela Schwesig et Elif Eralp.

Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, le SPD talonne l’AfD avec 35,5 %. Mais ce SPD-là porte d’abord le visage de Manuela Schwesig, Ministre-Présidente depuis 2017. Elle a mené une campagne personnelle — Die Frau gegen Blau, « la femme contre le bleu », couleur de l’AfD —, très présente sur le terrain, et n’a pas hésité à prendre ses distances avec la politique fédérale de son propre parti, en coalition gouvernementale avec la CDU.

Une part importante de l’électorat a voté pour elle. Ce vote utile a fait chuter la CDU à 4,9 % qui disparaît du Parlement du Land, une première dans l’histoire de la République fédérale.

À l’élection berlinoise, Elif Eralp raconte une autre histoire. Die Linke arrive en tête avec environ un quart des voix, tandis que le SPD berlinois tombe à 12,1 %. Cette juriste de 45 ans, issue d’une famille turque, n’a pas construit sa campagne principalement contre l’AfD.. Inspirée par Zohran Mamdani, elle fait une campagne à la new-yorkaise, sur des thèmes concrets : le logement, les loyers ,les transports, la spéculation immobilière et le coût de la vie. Elle est présente sur le terrain, dans les quartiers et sur les réseaux sociaux : elle a notamment réussi à mobiliser fortement les jeunes, surtout que le droit de vote a, pour la première fois, été abaissé à 16 ans, à Berlin.

M. Schwesig et E. Eralp sont très différentes. L’une gouverne un Land rural et vieillissant de l’ancienne RDA ; l’autre incarne une gauche urbaine, jeune et multiculturelle d’une des villes les plus internationales et les plus branchées.

Mais elles ont quelque chose d’essentiel en commun : elles ont personnalisé leur campagne, en parlant aux électeurs, avant de parler aux appareils. Elles partent du territoire, de leur Land, et de la vie quotidienne.
C’est aussi un avertissement pour les partis populaires ou « Volksparteien ».

Pendant des décennies, la CDU et le SPD ont été des Volksparteien,, capables de rassembler bien au-delà de leurs électorats traditionnels. Ce modèle s’effrite. La CDU à 4,9 % dans le Mecklembourg, le SPD à 12,1 % à Berlin : les fidélités partisanes diminuent et les personnalités comptent davantage.

M. Schwesig montre pourtant que les partis populaires ne sont peut-être pas condamnés : Les électeurs vont vers eux, lorsqu’ils retrouvent un visage, un Land et une autonomie par rapport à leur appareil national.
E. Eralp montre ce qui peut émerger lorsque les Volksparteien ne remplissent plus leur fonction.
Reste une question : que se passerait-il si l’AfD gouvernait demain un Land, en l’occurrence la Saxe-Anhalt ?
C’est ici que la Saxe-Anhalt nous ramène au fédéralisme allemand.

La Loi fondamentale de 1949 commence par ces mots : « La dignité humaine est intangible. » Après la concentration totalitaire du pouvoir sous le nazisme, l’Allemagne fédérale a choisi de le répartir et de l’entourer de garde-fous constitutionnels.

Les Länder disposent d’une véritable autonomie. L’éducation relève ainsi pour l’essentiel de leur compétence. Or l’AfD de Saxe-Anhalt veut notamment mettre fin à l’enseignement inclusif, et créer des classes séparées pour les enfants handicapés et réfugiés.

Un gouvernement AfD en Saxe-Anhalt pourrait donc profondément transformer le système éducatif du Land. Seulement voilà : Au-dessus de la compétence du Land demeure la Loi fondamentale : dignité humaine, égalité devant la loi, interdiction des discriminations et droits fondamentaux.

C’est peut-être là que le fédéralisme allemand se comprend le mieux : La compétence appartient au Land, mais les valeurs fondamentales appartiennent à tous.

Saxe-Anhalt, Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Berlin : trois élections, trois expressions politiques différentes. Elles montrent surtout qu’il ne suffit plus d’opposer un barrage à l’AfD. Il faut reconstruire le lien politique là où il s’est défait, reconnaître les fractures laissées par la réunification et redonner aux citoyens le sentiment qu’ils peuvent agir sur les décisions qui déterminent leur vie.

C’est aussi une leçon pour l’Europe.

Face au retour des nationalismes et aux politiques de puissance de Trump et de Poutine, la démocratie a besoin de contre-pouvoirs, les territoires ont besoin d’autonomie d’action et l’Europe d’une véritable capacité d’agir.

Le fédéralisme est le seul projet politique qui permette de réunir les trois aspects.

À propos de l'auteur

Françoise Diehlmann

Membre du bureau de Presse fédéraliste Vice Présidente de l’UEF France 2025 - 2027

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