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Désarroi et panne de gouvernance

10 avril 2013, par Jean-Pierre Gouzy

Ce début d’année 2013 a été particulièrement « marasmiteux » pour l’eurosphère : croissance zéro, nouvelle grimpette de l’endettement (sauf en Allemagne) ; austérité accrue ; chute libre de l’emploi, etc. Tandis que, l’ambiance politique aidant, le primum inter pares de l’euroscepticisme, David Cameron, s’en donnait à cœur joie en annonçant le 29 janvier dernier, un référendum dont l’objectif serait de permettre aux Britanniques de choisir entre le maintien de leur Royaume dans des conditions qui répondent à leur seule attente au sein d’une Europe à la carte ou d’en sortir allègrement après avoir conclu les accords nécessaires à leurs intérêts commerciaux. Comme si ce coup de pied de l’âne ne suffisait pas, l’Italie a saisi l’occasion offerte par ses élections législatives pour rejeter le 25 février la politique « merkelienne » de Super Mario Monti, en assurant le succès du national-populisme incarné par Beppe Grillo et ses adeptes du « vafenculo day » contradictoirement relayés dans le clan électoral des « anti-euro » par les partisans du Cavaliere Berlusconi et ses petits copains de la Ligue du Nord.

De son côté, le Parlement européen devait rejeter le « cadre budgétaire pluriannuel » restrictif concocté par les gouvernements de l’Union pour la période 2014-2020. Les eurodéputés ont retoqué le 13 mars, à une forte majorité et sans surprise d’ailleurs, le projet dont Herman van Rompuy était le maître d’œuvre en tant que coprésident du Conseil européen. Les tractations reprendront sur la base d’une motion parlementaire qui dénonce en particulier le manque de flexibilité du dit Conseil, par exemple, quand celui-ci s’oppose à tout transfert de fonds non utilisés d’un exercice civil sur l’autre ; ou bien, autre exemple, quand il prétend figer jusqu’en 2020 une enveloppe budgétaire sans donner la moindre garantie quant à son éventuelle révision à mi-parcours, ne serait-ce que, pour tenir compte de l’évolution conjoncturelle. On peut, en effet, raisonnablement espérer que la croissance sera de retour avant 2020 !

Par ailleurs, la question politiquement cruciale de la création de nouvelles « ressources propres » reste désespérément ouverte. Le Conseil européen est donc au pied du mur : sans concession de sa part, nous n’éviterons pas un nouveau clash dont les retombées vont polluer la préparation des élections européennes de mai 2014, même si, à mon sens, la question budgétaire ne se limite pas aux seules considérations qui précèdent. Nous ne pouvons plus accepter, en effet, que le budget européen reste réduit à la portion congrue de 1 % du revenu national brut de vingt-huit Etats rassemblant un demi-milliard d’habitants dont le niveau de vie compte parmi les plus élevés de la planète. L’Union européenne (UE) doit disposer, en tant que telle, des moyens qui conditionnent son avenir. Ce qui suppose un transfert significatif de capacités financières et de compétences budgétaires au profit de la puissance publique européenne en gestation depuis plus de six décennies. Force est de constater que le projet de cadre budgétaire 2014/2020 ne tient aucun compte de cette revendication fondamentale.

Dernier point de cette analyse : la brutalité de la crise chypriote vient de nous rappeler opportunément que la gouvernance européenne dont on parle tant demeure un mythe. Chypre a été admise dans la zone euro depuis 2008, quatre ans après son adhésion à l’Union. N’était-ce pas aller trop vite en besogne quand on voit les évènements qui viennent de s’y dérouler ? Comment peut-on concevoir, d’autre part, que la République de Chypre, présidant l’UE au cours du deuxième semestre 2012, n’ait pas fait avancer le dossier de la dette chypriote à Bruxelles, alors que le gouvernement de Nicosie avait requis une aide communautaire pour renforcer son système bancaire déjà défaillant dès le mois de Juin précédent ? Comment admettre que les autorités européennes compétentes n’aient pas fait valoir la nécessité d’une action prioritaire pour éviter que les évènements ne prennent un tour soudainement dramatique quand tous les épargnants de la « petite Suisse de la Méditerranée » ont été invités à « passer à la caisse » sans délai pour éviter une mise en faillite ?

Au surplus, lorsque les principaux acteurs du psychodrame chypriote ont dû imposer en catastrophe les contreparties nécessaires au déblocage d’une aide d’urgence de 10 milliards d’euros au titre de l’UE et du Fonds monétaire international, qui a véritablement assumé la responsabilité de préconiser une taxation exceptionnelle de 6,75 % sur l’ensemble des comptes bancaires chypriotes inférieurs à 100.000 euros, contrairement à tous les engagements pris à cet égard au sein de l’UE, provoquant du même coup un rejet du Parlement chypriote et un état de choc momentanément contagieux dans les pays déjà sous surveillance financière de la zone euro ? Le nouveau président social-démocrate néerlandais de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem a été considéré comme le principal responsable de cette gaffe. D’où le surnom « Monsieur Dijsselbourde » qui lui a tout de suite été attribué par ses aimables collègues. En réalité, le nom de Mme. Lagarde qui représentait le FMI dans ces conciliabules a également été prononcé… Quoi qu’il en soit, nous avons assisté à une série de dysfonctionnements intolérables. C’est donc le système lui-même qui s’est trouvé mis en cause avant qu’une tractation finale ne permette au petit matin bruxellois du 24 mars de confirmer la promesse d’une aide de 10 milliards d’euros en contrepartie d’une seule ponction opérée sur les comptes de plus de 100.000 euros et d’un certain nombre de zakouskis destinés à purger le paradis chypriote.

Ces avatars illustrent une réalité : l’hypertrophie du système bancaire d’une minuscule économie d’un « souverain » Etat membre de l’UE pesant à peine 0,2 % du PIB de la zone euro a suffi, faute d’union bancaire aux critères bien établis, à « foutre le bordel » dans la deuxième zone monétaire mondiale… Chers « Eurobéats » ne pensez-vous pas qu’il est grand temps de hâter le pas et de remettre en cause les codes de « gouvernance » tels qu’ils ont été établis par le Traité de Lisbonne ?