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Thierry Michalon, L’outre-mer français : évolutions institutionnelles et affirmations identitaires, éd. L’Harmattan, Paris, 2009, pp. 162

3 mars 2011, par Michel Herland

Thierry Michalon (TM) est un spécialiste reconnu des institutions et plus généralement des problématiques de l’outre-mer. Jusqu’ici, cependant, ses analyses restaient dispersées dans des revues ou des actes de colloques, ce qui rendait difficile d’embrasser l’ensemble de sa doctrine. C’est enfin possible grâce à la publication de cet ouvrage dont il faut tout d’abord saluer l’élégance. Faisant usage d’une plume singulièrement alerte, TM apporte à ses lecteurs un bonheur qui ne tient pas seulement à l’originalité de ses développements souvent iconoclastes.

L’ouvrage comporte deux parties. La première s’attache à montrer comment la distinction traditionnelle entre les DOM relevant de l’article 73 de la Constitution et les TOM régis par l’article 74, s’est aujourd’hui brouillée au point que chaque collectivité territoriale d’outre-mer est désormais en mesure, pour peu qu’elle le souhaite, de concocter son propre mixte d’identité et de spécialité législatives.

Après cette démonstration qui révèle l’expertise du juriste, la deuxième partie fait ressortir une autre facette de son talent, celle du spécialiste de la science politique, de l’historien du présent, capable de fouiller les mentalités et de décrypter les contradictions. C’est elle qui, sans nul doute, retiendra l’attention du plus large public.

TM enseignait jusqu’à une date récente en Martinique après avoir exercé en Algérie, en Afrique noire et en Corse. Nombre de ses analyses sont enrichies par la connaissance intime qu’il a pu acquérir de ces milieux particuliers et de leurs logiques de fonctionnement qui, parfois, ne sont pas si éloignées de celles de l’outre-mer. En témoignent par exemple les deux chapitres consacrés à la « culture créole », dans lesquels il suggère de faire remonter bon nombre de spécificités du caractère des Antillais à leur origine africaine, plutôt qu’aux traumatismes de l’esclavage. Ce débat généalogique n’est peut-être pas le plus important. On retiendra surtout que la culture antillaise « traditionnelle » —quelle qu’en soit l’origine— serait, selon TM, contraire aussi bien au développement économique qu’au respect de l’État de droit. Et même si tous les Antillais ne sont évidemment pas bloqués dans leurs archaïsmes, TM y voit un obstacle essentiel à leur émancipation. L’autre obstacle, déjà maintes fois souligné, étant la situation de dépendance économique dans laquelle ils se trouvent par rapport aux transferts budgétaires de la Métropole.

Dans un domaine comme celui de l’outre-mer où les passions s’excitent facilement, TM fait preuve pour sa part d’une grande retenue. On ne le voit jamais s’indigner. S’il constate que les collectivités territoriales d’outre-mer peuvent cumuler dorénavant une très large autonomie et une (quasi- )identité législative —ce qui revient à dire qu’elles peuvent avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre— il ne s’en émeut pas. Son livre n’est jamais un pamphlet. Il énonce des faits, propose des explications, sans prendre parti. Au lecteur de porter ses propres jugements au vu du constat qu’il a sous les yeux. Et il est bien qu’il en soit ainsi.

Deux questions à l’auteur pour finir. TM assimile quelque part le régime de l’outre-mer, considéré d’une manière très large, à un fédéralisme dissymétrique.

Il ne s’étend guère sur ce qu’il entend par là. Ne veut-il dire pas simplement que l’outre-mer bénéficie de droits à sens uniques, par exemple de bénéficier de la solidarité nationale sans avoir le même devoir envers la nation ? Si c’est le cas, ne conviendrait-il pas d’établir au sein des collectivités d’outre-mer, un clivage essentiel entre celles qui ne font preuve d’aucune solidarité envers la métropole et celles qui démontrent une solidarité partielle en continuant à verser quelque impôt à l’État (même si le barème est allégé à leur profit) ?

Enfin, alors que TM analyse de manière bien argumentée le comportement des ultra-marins, il nous laisse sur notre faim lorsqu’il s’agit de comprendre l’attitude de l’État. Il évoque en passant un désir d’éviter les troubles sociaux et un sentiment de n’être pas légitime ou, ce qui revient à peu près au même, un sentiment de culpabilité. Bien qu’il ne l’écrive nulle part, on est porté à croire que TM reprend à son compte les revendications de repentance et de réparations portées par certains Français résidents ou originaires d’outre-mer, et qu’il considère que l’État se doit de les satisfaire. On pourrait souhaiter que, dans une nouvelle édition de cet ouvrage, TM, apporte le même soin à expliquer le comportement de l’État que celui des ultra-marins.

Après tout, la dépendance, la dissymétrie -dont les effets délétères sont largement décrits- n’existeraient pas sans la volonté de l’État, sans cesse réaffirmée à coups de rallonges budgétaires.


Michel HERLAND
Professeur de sciences économiques à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique. Directeur adjoint du Centre de recherches sur l’insularité et la mondialisation (CERIM) - Martinique. Membre du Centre d’économie et de finances internationales (CEFI) à Aix-en-Provence (CNRS et Université de la Méditerranée). Auteur de nombreux articles dans L’Europe en formation (Nice) et d’un essai sur « Keynes et le fédéralisme » sur Il Federalista.

Article publié initialement sur www.mondefrancophone.com