Fédéchoses numéro 90 - 1995

CRISE DE LA DEMOCRATIE ET CRISE DE LA POLITIQUE EXTERIEURE

Aujourd’hui, on prend de plus en plus conscience que le monde industrialisé est en train de traverser une phase de crise de la démocratie, c’est-à-dire qu’on vit un détachement croissant des citoyens par rapport à la classe politique censée les représenter. Il s’agit d’un phénomène qui se manifeste à travers les taux d’abstention aux élections, la prolifération de la corruption, la toute-puissance des lobbies, le renforcement des formations extrémistes ou « poujadistes » qui fondent leur pouvoir sur des manifestations de rejet massif de la politique qui se répandent chez les électeurs.

Certains en sont arrivés à prédire la fin de la démocratie ; tandis que, parmi ceux qui rejettent cette sombre perspective, beaucoup pensent qu’il serait possible d’apporter une réponse purement institutionnelle à la crise en utilisant en particulier les ressources mises à la disposition des hommes par les progrès technologiques. On estime que, dans un monde où les informations circulent avec une rapidité et un volume sans précédent et où les citoyens disposent de données infiniment plus nombreuses que dans le passé, pour se faire une opinion sur les problèmes que les hommes politiques doivent affronter, une participation limitée à un vote qui se reproduit de loin en loin est insuffisante pour donner à chacun le sentiment de peser sur le processus de prise de décisions politiques, ce qui provoque ce détachement des électeurs vis-à-vis de leurs représentants. Il conviendrait alors d’interroger plus fréquemment les citoyens sur le contenu des choix concrets en discussion en utilisant les instruments télématiques et en affinant les techniques de manière à éliminer le plus possible les simplifications excessives et les contradictions artificielles. L’objectif consisterait à éliminer progressivement la distance qui sépare le sondage du référendum et d’étendre toujours plus l’usage de cet instrument de manière à rendre à terme superflues les institutions représentatives et de réaliser une sorte de démocratie semi-directe.

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C’est un fait qu’il existe un lien entre le degré de développement de la technique et la structure du pouvoir. C’est grâce aux innovations qui ont permis aux personnes, aux biens, aux capitaux, aux informations et aux images de se transporter et d’être transmises toujours plus rapidement d’un point à l’autre du territoire que la démocratie a pu se transformer, de technique de gouvernement d’une cité, comme dans la Grèce antique, en technique de gouvernement d’un continent comme aujourd’hui aux États-Unis. Mais on peut faire les mêmes considérations à propos de la dictature. Le fait est que la technologie en tant que telle est neutre à l’égard des formes de gouvernement parce que les mêmes instruments peuvent être utilisés par des gouvernements pour opprimer et manipuler les gouvernés ou par les gouvernés pour contrôler les gouvernements ou pour les exclure du pouvoir.

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La démocratie n’est pas seulement une technique de gouvernement. Elle est fondée sur l’idée de citoyenneté. La citoyenneté, vécue comme valeur positive et non seulement comme un fait purement juridique, c’est avant tout la conscience d’appartenir à une communauté politique capable de poursuivre un grand dessein dont dépend la sécurité de chacun et la réalisation des conditions fondamentales pour l’affirmation des grandes valeurs de la vie en société. Cela s’est réalisé, même si c’était d’une manière imparfaite, dans l’histoire récente, à l’Ouest comme à l’Est, dans la phase la plus aiguë de la guerre froide quand l’opposition entre démocratie et communisme et la menace de la guerre nucléaire donnait à la politique un contenu idéal ainsi qu’une justification au consensus des citoyens à l’égard du pouvoir ; cela s’est encore réalisé quand Gorbatchev a suscité chez les hommes pendant une brève période, l’espérance que le monde pourrait s’acheminer vers une paix durable garantie par une Organisation des Nations-Unies capable d’assumer la fonction d’un véritable embryon de gouvernement mondial grâce à la collaboration des États qui en faisaient partie.

Mais cette période est finie et aucun grand dessein n’apparaît plus clairement aujourd’hui sur la scène de la politique mondiale. Les États-Unis sont désormais privés de leur rôle historique de défenseurs de la démocratie contre la menace du communisme. Ils doivent manifestement garantir seuls le gouvernement du monde et sont soumis pour leur politique extérieure, à des pressions toujours plus fortes dans le sens d’un désengagement international croissant. L’ONU est affaiblie par une grave crise de ses finances comme de son prestige. La Fédération russe qui a abandonné l’idéologie internationaliste est soumise à d’inquiétantes tentations impérialistes. L’Europe occidentale ne trouve pas la force d’affronter seule les problèmes de sa propre sécurité et de sa propre stabilité et risque de s’enfoncer à nouveau dans la logique suicidaire de l’affrontement entre intérêts nationaux divergents tandis que la partie orientale du continent est secouée de sursauts nationalistes et par la guerre inter-ethnique qui déchire l’ex-Yougoslavie. L’alliance entre les États-Unis et le Japon est en crise ce qui, en plus de provoquer de graves tensions commerciales entre les deux pays, place le Japon face à la responsabilité qu’il n’a jamais assumée depuis la dernière guerre et qui consisterait à se doter d’une propre politique étrangère et de sécurité ce qui aurait pour conséquence de transformer radicalement le cadre politique extrême-oriental, de réveiller dans les autres pays de la région des peurs et des réflexes de défense qui semblaient définitivement dépassés.

Certes, il ne manque pas dans le monde de signaux positifs tels que l’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud, le laborieux processus de paix entre Israël, le peuple palestinien et la Syrie et la fin probable de la guerre civile sanglante en Irlande du Nord. Mais le fait demeure que ces évènements ne s’inscrivent pas dans un dessein mondial orienté vers la poursuite d’un grand objectif, capable de mobiliser les espérances et de susciter des énergies. Devant cette carence, les forces qui se battent pour la paix et l’émancipation des hommes dans les différents contextes régionaux où sont en cours de difficiles tentatives de dépassement des injustices séculaires et des haines profondes, risquent l’isolement et la défaite.

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La crise de la démocratie s’identifie donc aujourd’hui avec la crise de l’équilibre mondial ou plutôt de la politique extérieure tout court. L’illusion que la victoire de la démocratie sur le communisme coïncidait avec la fin de l’histoire ayant disparu, ainsi que l’illusion gorbatchevienne que la paix mondiale pouvait être fondée sur la bonne volonté et la collaboration entre les peuples, la politique a perdu le nord et tend à dégénérer en une confrontation stérile entre des intérêts particuliers. Il faudra qu’elle retrouve un dessein global qui redonne aux hommes l’espérance et ravigore la démocratie. Mais le dépassement de la crise présuppose désormais que l’on tire les conséquences de la mise en évidence, dont la conscience collective est aujourd’hui de plus en plus pénétrée, que l’humanité est maintenant une seule communauté de destin.

Cela signifie que la politique extérieure ne peut plus être considérée comme une activité dont le but consiste à garantir à chaque peuple les conditions de sécurité nécessaires pour poursuivre son propre progrès, car désormais le progrès de chaque peuple ne peut être poursuivi que dans le cadre du progrès général de l’humanité. C’est pour cela qu’un seul projet est aujourd’hui capable de faire ressentir aux hommes que, d’une certaine manière, ils participent à un processus global de réalisation des valeurs de la paix, de la liberté, de l’égalité et de la justice, même si l’objectif reste lointain, en renforçant ainsi leur sentiment de citoyenneté et en relançant la démocratie ; il s’agit de l’abolition progressive de la politique extérieure c’est-à-dire de l’unification progressive du genre humain.

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La citoyenneté a une seconde dimension qui est aussi liée intrinsèquement à la démocratie. Il s’agit du sentiment d’appartenance à la cité. C’est dans la cité que réside la base culturelle de la démocratie qui s’enracine dans la prise de conscience de la nature des problèmes concrets, dans l’expérience immédiate des besoins de chacun, dans la discussion reprise jour après jour entre les hommes et les femmes qui se connaissent, mais certainement pas dans des méthodes aussi sophistiquées qu’impersonnelles de sondages d’opinions qui, dans la mesure où ils n’ont pas été élaborés après discussion sont par définition arbitraires. Mais, pour fondamentale que soit cette seconde dimension de la citoyenneté, elle ne peut exister sans la première. Dans le monde interdépendant d’aujourd’hui, un dialogue intense sur les problèmes de la vie sociale ne peut se développer dans la cité que dans la mesure où les problèmes qui concernent la qualité de la vie d’une communauté particulière, liés aux caractéristiques d’une partie spécifique du territoire, ne sont pas isolés du contexte global des problèmes qui concernent l’humanité tout entière. Le bien commun de la cité n’existe en tant que tel que dans la mesure où il est perçu comme une composante du bien commun de l’humanité. Quand cette conscience n’existe pas et qu’on n’en tire donc pas les conséquences institutionnelles, la réduction de l’horizon politique à la communauté locale ou régionale devient un principe de désagrégation de la vie sociale et un facteur de rupture des solidarités plus vastes dont l’élargissement et la consolidation constituent le vecteur historique principal du processus de l’émancipation humaine.

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