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L’Europe et la monnaie : intervention de Dario Velo

1975, par Dario Velo

Au lendemain de la Guerre du Kippur, face à la réduction des exportations de pétrole décidée par les pays producteurs, le monde a craint un moment de devoir affronter à court terme une situation de pénurie dramatique.

Toutefois, peu après, il s’est rendu compte que le pétrole ne manquerait pas ; paradoxalement, on peut dire que la disponibilité potentielle d’énergie n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui ; de nouveaux gisements sont découverts et la hausse du prix du pétrole rend économique l’exploitation de gisements marginaux. En outre, on peut prévoir l’utilisation d’autres sources d’énergie, diversifiées tant par leur implantation géographique. que par leur type.

L’attention s’est cependant portée sur les répercussions de l’augmentation du prix du pétrole sur la balance des paiements, les taux d’inflation et les tendances récessives des pays consommateurs. Plus particulièrement, les préoccupations majeures se sont rapidement portées sur le problème du financement du déficit énergétique que les pays consommateurs devront rencontrer, au moins à moyen terme. Divers pays, vue l’insuffisance de leurs réserves monétaires ont recherché le financement du déficit de leur balance des paiements, dans un premier temps, au travers de solutions de marché. En effet, l’utilisation de l’or détenu dans les réserves des principaux pays est rendue difficile par le fait qu’il demeure un instrument peu utilisable et ce malgré les premiers pas effectués en direction de sa réévaluation et de sa plus grande utilisation comme moyen de paiement international. Les Droits de Tirage Spéciaux à qui fait défaut par ailleurs le consensus nécessaire à leur pleine affirmation comme instrument de réserve, sont insuffisants en volume et peu flexibles. Dans ces conditions et compte tenu de la préférence constamment exprimée par les pays arabes producteurs de pétrole pour l’argent liquide et anonyme, le recours au marché de l’eurodollar est apparu aux pays en déficit comme la solution la plus facile.

Les dangers de cette solution sont évidents. Il a été calculé que l’accroissement de la dépense pour l’importation de pétrole a été en 1974 de près de 80 milliards de dollars ; et l’on peut prévoir en outre un accroissement constant de ce montant dans le futur (si l’on excepte l’hypothèse d’une crise économique internationale tellement grave qu’elle réduirait la consommation d’énergie). Il n’est pas difficile de comprendre qu’une telle masse de liquidités deviendra rapidement ingouvernable, d’autant plus que les pays producteurs ne pourront la dépenser sur-le-champ et qu’elle sera ainsi appelée à augmenter cumulativement d’une année sur l’autre.

Le recours au marché de l’eurodollar - bien connu pour échapper à toute sorte de contrôle et de régularisation d’une organisation centrale - pour recycler les pétrodollars, accroît leur potentiel de déstabilisation, alors qu’il est d’autre part illusoire d’espérer que ces capitaux viendront s’investir d’eux-mêmes par les mécanismes de marché dans les pays importateurs pour des emplois de longue durée réalisant ainsi un mécanisme de compensation simple et immédiat. Les déséquilibres dans la distribution des capitaux offerts par les pays excédentaires sont fatals, mais si leur recyclage est fait par le truchement du marché de l’eurodollar, ces déséquilibres deviendront suffisamment graves pour mettre en difficulté le système bancaire international et influencer profondément les taux d’intérêt et de change des monnaies nationales.

Les Etats européens seront incapables de contrôler le stock mondial de monnaie et devront donc subir passivement les poussées inflationnistes et déflationnistes déterminées par le manque ou l’excès de liquidités internationales. En d’autres termes, ils abandonneront l’ambition de réaliser une quelconque politique économique autonome et délégueront les choix fondamentaux du développement économique et social aux mécanismes aveugles des marchés internationaux et aux pays capables de les influencer, c’est-à-dire en pratique aux Etats- Unis. Les autorités qui, alors, essayeraient de s’opposer au marché de l’eurodollar seraient irrésistiblement balayées.

D’autre part, le recours au marché financier américain, comme alternative, même s’il peut indubitablement recycler les pétrodollars avec un degré de stabilité supérieur à celui permis par le marché de l’eurodollar, présente des limites semblables. Il est évident par ailleurs que la dépendance des pays européens pour le financement du déficit de leur balance des paiements leur imposerait de subir passivement les décisions de politique monétaire du gouvernement américain et les exposerait à tout chantage possible de sa part. Cela signifierait la renonciation définitive des pays européens à leur autonomie avec les conséquences économiques, politiques et sociales qui en découleraient.

Nous pouvons de toute façon concevoir les alternatives entre le recours au marché de l’eurodollar et celui au marché financier américain. Il est certain que ces mesures aussi bien l’une que l’autre seraient valables seulement à court terme et n’apporteraient pas de solution aux véritables problèmes posés par l’accumulation de ressources gigantesques par les pays producteurs. A longue échéance, la seule solution pour éviter une crise catastrophique consiste dans la re cherche. d’un équilibre réel des économies, c’est-à-dire une juste balance des flux de capitaux avec ceux de biens et services.

C’est dans ce cadre que doivent être posées les propositions formulées par Carli, le gouverneur de la Banque d’Italie. Son analyse est simple : le problème est de garantir que les ressources financières accumulées par les pays producteurs soient utilisées pour financer l’achat de biens et services aux pays consommateurs de pétrole.

Mais alors que les pays consommateurs (c’est-à dire industrialisés) sont à même, si nécessaire au prix de sacrifices, de fournir une masse de ressources réelles équivalente à leurs besoins de pétrole, les pays producteurs ne sont pas à même d’absorber cette masse de ressources réelles, étant donné leur niveau très bas de développement économique. En outre, dans ce processus, les pays en voie de développement non producteurs (le quart-monde) verraient leur situation empirer, leur capacité d’importer les biens essentiels à leur développement étant encore réduite.

D’où la nécessité de lancer un grand plan englobant pays industrialisés, pays producteurs de pétrole et pays en voie de développement non producteurs. Les premiers auraient la charge de fournir les ressources réelles, les pays arabes de fournir le pétrole aux pays industriels et une aide financière aux pays en voie de développement. En ce qui concerne les pays du tiers-monde non producteurs, la nécessité de leur insertion dans le plan répond à deux exigences : d’un coté l’aida qui leur est due dans le but de garantir un développement plus équilibré de l’humanité et au nom du principe d’équité, de l’autre coté la nécessité de créer un nouveau débouché pour les exportations des pays consommateurs. Le plan Carli donne ainsi une perspective révolutionnaire et logiquement cohérente.

Le parallèle entre le Plan Marshall et le Plan Carli est en partie exact. De même que le Plan Marshall a permis de résoudre dans l’après- guerre les problèmes des rapports économiques entre l’Europe et les Etats-Unis, le Plan Carli, s’il était réalisé, permettrait de résoudre les problèmes plus graves existant aujourd’hui sur le plan économique à niveau mondial.

Mais il y a une différence fondamentale entre le Plan Carli et le Plan Marshall. Ce dernier correspondait parfaitement aux rapports de pouvoir existant à niveau international dans l’immédiat après-guerre et ne peut être compris si l’on oublie la convergence d’intérêts qui prévalait entre Europe et Amérique dans le cadre de l’hégémonie américaine. Le Plan Carli, au contraire, ne correspond pas à la division du pouvoir existant aujourd’hui dans le monde. Aujourd’hui n’existe pas une convergence d’intérêts entre pays industriels, pays arabes et pays en voie de développement non producteurs. Cela ne veut pas dire que le Plan Carli soit abstrait. Le fait que les propositions de Carli aient été reprises par Giscard démontre qu’elles sont réalisables. Une profonde convergence d’intérêts existe entre les pays européens, les pays arabes et les pays du quart-monde, ma is non pas à niveau mondial. Elle s’est jusqu’ici exprimée très faiblement car les pays européens divisés n’ont pu être un partenaire valable vis-à-vis de ces deux derniers groupes de pays. Les pays européens n’ont pu leur offrir une alternative au protectorat américain. Le Plan Giscard pour l’énergie a en partie rempli ce vide et pour la première fois exprimé à niveau politique une position autonome européenne sur ces problèmes cruciaux.

Giscard représente aujourd’hui la seule voie par laquelle s’expriment les revendications autonomes de l’Europe. Il semble qu’il ait décidé de se porter sur le plan européen et sa proposition d’élire le parlement européen démontre qu’il a compris que les problèmes pouvaient trouver une solution seulement à ce niveau. Le point de vue européen acquis par Giscard est l’élément qui explique la raison pour laquelle il a pu concevoir un projet semblable au Plan Carli. Naturellement, si Giscard parle aux Arabes au nom de l’Europe, il représente aujourd’hui seulement la France, et ses propositions ne peuvent donc être immédiatement acceptées. Mais, malgré cela elles restent crédibles dans la mesure où est débloqué le processus d’unification politique de l’Europe.

Le fait est que l’Europe aurait des intérêts beaucoup plus importants que les Etats-Unis à collaborer sur un pied d’égalité, soit avec les pays producteurs, soit avec les autres pays du tiers-monde. Elle dépend trop du reste du monde pour tous ses approvisionnements de matières premières pour pouvoir se refermer sur elle-même et renoncer à la collaboration internationale. L’Europe unifiée rendrait l’équilibre international plus progressiste et permettrait aux aspirations des pays du tiers-monde de s’exprimer.


Dario Velo était professeur d’économie internationale à la faculté de sciences économiques de Pavie et membre du Comité Fédéral Européen de l’UEF.