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Mai 1968 : Clash et C.L.A.F.

3 juillet 2008, par Jean-Pierre Gouzy

Dans Le Monde du 15 Mars 1968, Pierre Vianson-Ponté écrivait un article éclairant : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent, ni de près, ni de loin, aux grandes convulsions du monde (…) Le général de Gaulle s’ennuie. Il s’était juré de ne plus inaugurer des chrysanthèmes, et il continue d’aller, officiel et bonhomme, du salon de l’agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d’autre ? »

Le basculement français

P.V.P. ne se doutait pas que sept jours plus tard, allait se constituer à Nanterre, à partir des théories d’un spontanéisme ambiant, ce Mouvement du 22 mars, qui ne contrôlait encore qu’une poignée d’étudiants, mais qui sut canaliser à des fins politiques, l’agitation entretenue dans la Cité universitaire dont les locaux furent bouclés, provoquant le repli de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades sur la Sorbonne. Dès lors, les erreurs des autorités universitaires dépassées par les évènements et les bévues des pouvoirs publics aidant, le mouvement contestataire se propagera comme une traînée de poudre. Le 3 mai, les forces de police pénétraient dans la vieille Sorbonne et faisaient évacuer les lieux, provoquant aussitôt la colère des étudiants qui se solidarisèrent avec les « révolutionnaires ».

Les premiers affrontements avec les forces de l’ordre se produisirent le 6 mai, mais dans la nuit de 10 au 11, elles se transformèrent en émeutes au Quartier latin. On déplora plusieurs centaines de blessés, un demi millier d’interpellations, une centaine de véhicules endommagés ou détruits. A leur tour, les syndicats ouvriers décidèrent de se solidariser avec les étudiants en proclamant la grève générale.

Le 13 mai 1968, plusieurs centaines de milliers de personnes défilèrent en scandant à l’adresse du général de Gaulle revenu au pouvoir à la suite du putsch d’Alger des partisans de l’Algérie française appuyés par l’armée, survenu le 13 mai 1958 : « Dix années, ça suffit ! »

La contestation s’installa à l’Odéon. Les « gauchistes » s’efforcèrent de dominer le mouvement étudiant, tandis que les Cégétistes voulaient encadrer celui des ouvriers. Bref, on assista en peu de jours à un déferlement d’évènements : France paralysée, usines occupées, contestation faisant tâche d’huile dans les milieux du cinéma, du théâtre, de la télévision, mais aussi dans les professions les plus diverses, pouvoirs publics débordés. « L’Etat, c’est chacun de nous », proclamaient les uns ; « l’imagination au pouvoir », répondaient d’autres slogans. « Nous sommes tous des juifs allemands », clamait la foule estudiantine exprimant sa solidarité à l’égard de Cohn-Bendit expulsé de France.

L’agitation grandissant crescendo, le général-président disparaissait le 20 mai (en fait, pour s’assurer de la fidélité des responsables de l’armée), puis intervenait inopinément le 30 mai à la radio, alors que les nerfs craquaient de partout. « Je ne me retirerai pas, s’exclamait le chef de l’Etat. J’ai un mandat, je le remplirai. En conséquence, je dissous l’Assemblée nationale ». Déferlement de la France patriote sur les Champs Elysées. La province reprenant, de son côté, ses esprits, le mouvement s’inversa dès le début juin, avec de larges satisfactions accordées aux grévistes, tandis que le gouvernement promettait une profonde réforme de l’Université. Les derniers incidents isolèrent peu à peu les groupuscules de la masse des étudiants. A la fin juin, les élections législatives firent payer très chef à ceux qui ne figuraient pas dans le « parti de l’ordre », la grande peur que venaient d’éprouver les supporters des pouvoirs en place, déjouant au passage les calculs électoraux de la gauche parlementaire. Irrité, Mitterrand s’en prit à ceux qu’il qualifiait de « zozos ».

« Table rase »

L’écrivain Marc Paillet, dans son petit livre Table rase paru aux éditions Robert Laffont, notait lucidement que nous n’étions pas « en présence d’une péripétie, mais d’un phénomène fondamental ». Ce qui avait « volé en éclats en quelques jours », c’était « un monde douillet de certitudes, de savoir octroyé, de supériorité jamais révoquée en doute, ces rituels rassurants ». Il avait fallu, en effet, quelques jours pour qu’une effervescence estudiantine se transforme en contestation globale ; quelques jours pour que les pouvoirs publics soient réduits à l’impuissance ; la société de consommation mise en accusation. L’Etat-nation le plus bureaucratique, le plus centralisé de l’Europe démocratique mais, néanmoins, coiffé par un héros national, exerçant un pouvoir personnel appliqué à « octroyer », « à faire savoir », à prodiguer avec une certaine condescendance ses bienfaits, venait de traverser une crise d’un nouveau type : un mouvement ouvrier d’une ampleur inégalée (même en 1936 !) venant en quelque sorte légitimer un mouvement étudiant hétérogène, mais également d’une ampleur sans précédent.

De cette contestation de structures pyramidales naîtra l’une des idées-clés du mouvement de mai, celle de l’autogestion. De même, on vit s’ébaucher des réformes dans l’Université, avec Edgar Faure, rue de Grenelle, ainsi que dans le domaine régional (même si on sait ce qu’il en est resté).

Il n’empêche… les évènement de mai-juin 1968, se sont inscrits à rebours d’une très longue évolution qui a survécu à la monarchie, à la Révolution, à Thermidor, à l’Empire, aux multiples républiques : l’organisation régalienne des pouvoirs à tous les niveaux, dans une étroite symbiose « statonationale ».

Le CLAF

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Henri CARTAN
Henri CARTAN, mathématicien mondialement connu, membre du CLAF, ancien Président du MFE – France, propose Fédéchoses, Place de l’opéra à Paris en 1975. Henri Cartan, centenaire et à qui va toute notre affection, est le doyen des militants fédéralistes français

Les fédéralistes furent surpris, comme tout le monde, il faut le dire, par la rapidité du jaillissement populaire qui venait de se produire. Ils ont su se reprendre, cependant, alors qu’une grande confusion régnait. Le 28 mai 1968, le Mouvement fédéraliste européen invitait, en France, ses militants à « refuser le plébiscite », se déclarant « solidaire des initiatives qui tendent, dans différents pays et tout particulièrement en France, à réaliser les principes d’autonomie et de participation qui sont les siens (…) ». Ce n’est, ajoutait-il, « qu’en s’appuyant sur les communautés de base que l’unification européenne permettra d’intégrer les hommes et non seulement les marchandises, prendra les dimensions et les formes qu’impose la crise de civilisation ». Pendant le mois de mai, un jeune polytechnicien Gérard Fuchs, secrétaire de la Commission nationale du MFE, Henri Cartan, professeur à la faculté des Sciences de Paris (alors, président de l’Association européenne des enseignants AEDE-France), et Guy Michaud, professeur de civilisation à la Faculté des lettres de Nanterre (alors, secrétaire général du Centre international de formation européenne - CIFE), se réunirent dans le but de lancer un « Appel pour une action fédéraliste ». Cet appel, revêtu d’un nombre suffisant de signatures significatives, fut publié, au début de juin, dans les quotidiens Combat et Le Monde.

Le texte réclamait « une mutation profonde de nos structures traditionnelles » au nom des « principes d’autonomie, de cogestion et de participation authentique, appliqués dans les limites d’une juste efficacité aux collectivités régionales, nationales, supranationales » pour permettre « la construction d’une société moderne excluant toute aliénation et donnant à chaque citoyen sa pleine et entière responsabilité ». Dans ce but, les auteurs déclaraient notamment « se donner pour tâche d’étudier les moyens d’établir les structures fédérales souhaitables. »

Parmi les signataires de cet appel initié par André Jeanson, président de la CFDT ; Jacques Monod, professeur au Collège de France ; Laurent Schwartz, professeur à la Faculté des sciences ; Guy Michaud et Henri Cartan, on trouvait les noms de Jean Albertini, alors leader des régionalistes corses ; Guy Héraud, professeur de Droit à la faculté de Strasbourg ; Claude-Marcel Hytte, fondateur des Cercles socialistes et fédéralistes ; Alfred Kastler, professeur à la faculté des sciences de Paris , prix Nobel ; Morvan Lebesque ; Claude Chevalley, professeur à la faculté des sciences de Paris ; Robert Lafont, président du Comité occitan ; Robert Mossé, professeur à la faculté de droit de Grenoble ; André Boucherle, professeur à la faculté de pharmacie de Grenoble ; Yann Poilvet, rédacteur en chef de la Vie bretonne , etc…

Une Déclaration-programme beaucoup plus explicite allait rapidement préciser cette prise de position : la société devait s’édifier de bas en haut sous le seul arbitrage du droit ; l’intérêt général devait être défendu aux différents niveaux par les instances fédérales ; le principe d’autogestion devait s’appliquer au domaine éducatif et à celui des collectivités de travail. Dans cette perspective, le fédéralisme était présenté comme une transformation radicale de la société, opposée au centralisme et au nationalisme, grâce à la pratique des transferts de souveraineté à des organismes démocratiques supranationaux « européens dans une première étape ».

Ces thèses furent exposées au cours d’une réunion à la faculté des sciences de Paris, le 26 juin 1968, qui regroupa environ deux cents participants ; elles devaient permettre la constitution d’un Comité de liaison et d’action fédéraliste (CLAF) dont Gérard Fuchs et Marc Heim furent les animateurs deux années durant et dont le Manifeste central fut le fruit d’un travail collectif mené au cours de l’année 19692.

Quand ce Comité de liaison s’est dissout, il invita ceux qui avaient suivi son action à rejoindre les rangs d’ Objectif 72, autour notamment de Robert Buron et d’André Jeanson.

Les efforts qui aboutirent au lancement du CLAF se retrouvèrent, d’autre part, engagés dans la préparation de textes définissant une « Université nouvelle ».

Enfin, dans diverses régions françaises, des militants fédéralistes ont tenté spontanément des actions de même nature. Ce fut le cas, notamment à Aix-en-Provence, Bordeaux, Besançon, Lyon, Nice, Poitiers, Toulouse, de même qu’en Alsace, dans le Nord et dans le Lot-et-Garonne. Partout où ils l’ont pu, des militants fédéralistes ont su établir le lien entre les aspirations régionales, sociales, universitaires, syndicales européennes éparses.

Bref, la crise de mai-juin 1968 a mis l’accent sur les vrais problèmes du mal français et de la société industrielle de l’époque. Au-delà de la phraséologie gauchiste et de certains excès irresponsables, elle a exprimé le refus de la centralisation outrancière qui, depuis Richelieu et Colbert, a ankylosé la réalité française, ainsi que le refus corollaire d’une société fondée sur les rapports hiérarchiques descendants. Elle s’est reconnue également dans le slogan « Changer la vie » et la libération des mœurs, en faisant le procès d’une certaine conception de la société de consommation, préfigurant les mouvements des années 1970 axés sur la préservation de l’environnement et la réponse nécessaire aux « défis de la croissance ».

Ces débats ont eu leurs conservateurs (ceux qui voulaient préserver la qualité de la vie) et leurs « révolutionnaires » (ceux qui aspiraient à « changer la signification de la vie »). De plus, pour les enfants de Mai 1968, rien ne paraissait plus éloigné d’un véritable idéal socialiste que « l’étatisation ». Rien ne leur était plus indifférent que la panacée des nationalisations, chères aux routines de la gauche d’une certaine époque. La voie à suivre était tracée par les principes d’autonomie, de participation et de coopération. C’est pourquoi, à l’encontre d’une CGT étatique, le mouvement de Mai 1968 a été pour la cogestion dans l’université et la quête de formes d’autogestion dans les entreprises. La CFDT attachée à ces perspectives a critiqué le « programme commun » de la Gauche. Pour la CFDT, dans les entreprises, toute décision devait être prise au niveau le plus décentralisé possible en respectant l’intérêt général. D’autre part, les organes responsables devaient être contrôlés aux différents niveaux pour exécuter une politique définie collectivement.

Et l’Europe ?

Pour terminer, évoquons l’Europe pour dire que si l’Europe a pu sembler être la grande absente dans les manifestations parisiennes, il a existé une indéniable relation entre le « Mai français » et le « Printemps de Prague », entre les contestations universitaires en Europe et l’Est et celles en Europe de l’Ouest.

Le même vent de liberté qui a soufflé sur Prague, autour du débat d’idées entre Kundera et Havel, a atteint Varsovie et d’autres villes polonaises où l’on criait « démocratie ! », « liberté d’expression », « Vive la Tchécoslovaquie ». A Madrid, sous une autre férule, l’université fut occupée en permanence par les forces de police. Rome, Turin, Milan furent également, le théâtre de vives manifestations d’étudiants, de même, à Berlin et Francfort. D’un pays à l’autre, les apparences pouvaient différer, mais ici et là, il s’agissait d’une remise en cause des bureaucraties, du népotisme, du malthusianisme. Simples coïncidences ? Nous ne le pensons pas.

Les animateurs du CLAF avaient d’ailleurs clairement défini la « dimension européenne » de la révolution à promouvoir.

Même la Commission européenne a bougé. Son président, Jean Rey, dans une déclaration du 1er juillet 1968 a souligné la nécessité d’un renforcement de la participation démocratique au niveau européen. Elle invitait « les grandes forces économiques, sociales et intellectuelles à participer davantage à la construction du continent. Sans attendre le moment où le peuple européen dans son ensemble sera officiellement consulté et appelé à participer de façon constitutionnelle et organique à la vie politique du continent européen », il apparaissait « nécessaire de faire appel davantage aux groupes sociaux de la Communauté ».

Raymond Rifflet, ancien président du MFE, alors chef de Cabinet de Jean Rey, fut le véritable inspirateur de ce texte qui rappelait les buts à atteindre : Union économique, Union politique fédérale ; transformation de la société.

Ces objectifs, quarante ans plus tard, même avec l’existence de l’Euro, ne sont-ils pas toujours terriblement actuels ?

J.-P. G.


Photo : Henri CARTAN, mathématicien mondialement connu, membre du CLAF, ancien Président du MFE – France, propose Fédéchoses, Place de l’opéra à Paris en 1975. Henri Cartan, centenaire et à qui va toute notre affection, est le doyen des militants fédéralistes français