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L’euro sur le fil du rasoir

15 mai 2011, par Jean-Pierre Gouzy

Admirable Conseil européen des 16 et 17 décembre 2010… Deux dispositions majeures se dégagent : la première permet d’entériner la création, en 2013, grâce à une révision du Traité de Lisbonne nécessitant l’unanimité des États, d’un « mécanisme européen de stabilité », c’est-à-dire d’un fonds permanent de sauvetage qui sera activé à l’unanimité « si cela s’avère indispensable ». Il se substituera, à la requête d’Angela Merkel, à l’actuelle « facilité » mise en place au printemps 2010 en grande hâte pour sauver la zone euro ébranlée par la crise grecque, mais qui, nous assure-t-on, ne répondait pas aux exigences juridiques de la Cour constitutionnelle allemande.

D’autre part, à l’initiative des Conservateurs britanniques, l’Allemagne, la France et le Royaume-uni ont tenu à faire savoir que les budgets communautaires, pour la période 2014/2020, dont le cadrage des négociations va s’engager cette année, ne seraient augmentés « au maximum » que pour caler les hausses annuelles des crédits européens sur l’inflation. Autrement dit, si les principaux États imposent cette décision drastique, non seulement nous assisterons à un gel des dépenses européennes (environ 1 % du PIB), mais nous devrons renoncer à leur mutualisation dans des domaines-clés (recherche, technologie, innovation, cohésion, etc.) qui permettraient précisément de « dépenser mieux » au service des citoyens. Aussi, quand Nicolas Sarkozy proclame au terme du débat bruxellois, qu’il convient « d’aller plus loin », dans la perspective d’une avancée des politiques économiques européennes, on se pince pour ne pas éclater de rire. Quand, de son côté, David Cameron se félicite tout à la fois de « la victoire pour le bon sens » que représenterait une politique budgétaire aussi restrictive et du fait que « la Grande-Bretagne ne participera pas au mécanisme mis en place par la zone euro pour la zone euro », on peut, une fois de plus, mesurer la qualité de l’ardente obligation communautaire du gouvernement britannique.

Dans un tel contexte, on comprend « l’inquiétude » manifestée depuis Washington par Dominique Strauss-Kahn, en tant que Directeur général du Fonds monétaire international, quand il constate que « l’approche progressive consistant à s’occuper d’abord de la Grèce, de l’Irlande, puis peut-être d’un autre pays, à l’évidence ne fonctionne pas », faute de l’existence d’un « pouvoir central européen » et aussi de « solution globale ».

Jusqu’à quel moment, en effet, la Banque centrale européenne pourra-t-elle ou voudra-t-elle acheter massivement de la dette pour soutenir à bout de bras les pays défaillants de la zone euro ? Pourquoi avoir ignoré, sans même faire appel à l’avis d’une cellule d’analyse constituée à cet effet, la suggestion de Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, en faveur de la création d’obligations européennes, c’est-à-dire d’emprunts lancés en commun par plusieurs États membres pour mutualiser les risques ?

Que l’Allemagne qui dispose aujourd’hui des taux obligataires les moins contraignants en Europe rechigne à s’orienter dans cette voie, on peut le comprendre, mais quand le plus récent débat europarlementaire met en lumière la nécessité d’explorer une piste considérée généralement comme prometteuse, on ne comprend pas la carence dont fait preuve, sur ce plan, le Conseil européen. C’est ce qu’ont dit, entre autres et en substance, Guy Verhofstadt au nom des Libéraux , Martin Schulz, des Sociaux-démocrates , Daniel Cohn-Bendit, des « Verts » , même s’il est exact, comme l’a reconnu diplomatiquement Jean-Claude Trichet, que « la gouvernance ne fonctionne pas encore assez correctement pour permettre de passer aujourd’hui de la parole aux actes ». Et pour cause ! Cette gouvernance, dans la mesure où on peut l’évoquer, n’émane plus que subsidiairement de la Commission telle que l’incarne M. Barroso, mais glisse de plus en plus dans le giron du Conseil européen des Chefs d’État et de gouvernement, que préside avec un sens de l’à propos qui n’est pas passé inaperçu, Herman Van Rompuy. Celui-ci, en effet, a tout naturellement la confiance directe de ses pairs.

Bref, ce qu’on reproche le plus aujourd’hui aux organes institutionnels de l’Union européenne, c’est d’être dans l’incapacité d’intervenir en temps voulu pour faire face aux évènements que la mondialisation produit à une cadence de plus en plus accélérée et que l’Union européenne maîtrise de moins en moins. D’où vient donc ce sentiment diffus que malgré toutes les décisions prises depuis une dizaine de mois, la zone euro demeure toujours dans l’œil du cyclone ?

Faut-il, en effet, pour comprendre la portée de cette interrogation, évoquer tout de go l’octroi ces derniers mois d’une enveloppe de 110 milliards d’euros à la Grèce pour lui éviter une débâcle ; la mobilisation en liaison avec le Fonds monétaire international de 750 milliards d’euros, au titre d’un dispositif d’aide potentielle valable jusqu’en 2013 avec un instrument d’emprunt sur les marchés de 440 milliards d’euros garantis par les États de la zone ; l’annonce d’une refonte du « Pacte de stabilité et de croissance » (sans croissance), de l’institution de « stress tests » bancaires (qui n’a servi d’ailleurs à rien dans le cas irlandais, pourtant emblématique) ; de la création d’un « semestre européen » sous le double signe de la « convergence » et de la « stabilité » budgétaires, l’annonce des sanctions financières pour des États membres tentés par le laxisme budgétaire, de la création d’une Autorité européenne de supervision financière, d’un Comité du risque systémique, d’autorités européennes compétentes en matière bancaire, immobilière, dans le domaine des assurances ; la conclusion d’un accord d’encadrement des « Hedge Funds » (fonds spéculatifs) ; la décision d’une aide conjointe toujours avec le FMI de 85 milliards d’euros à l’Irlande et, provisoirement, last but not least, d’un fonds permanent de sauvetage des pays de la zone euro en 2013, sous le nom de « Mécanisme européen de stabilité » ?

N’en jetez plus, me direz-vous, la cour est pleine ? Et pourtant… L’Union européenne, à travers les vicissitudes de sa zone monétaire, doit toujours faire face à une crise de confiance persistante. Est-ce parce qu’elle demeure un éternel chantier et qu’elle apparaît, aux yeux des Américains comme des marchés qui font la loi dans les bourses du monde, comme une sorte d’objet non identifié ou pour le moins mal identifiable ? L’Union européenne met sans cesse en place, à petite vitesse, de nouveaux accords intergouvernementaux, dans un climat désenchanté qui favorise la montée en puissance des populismes alors que la mondialisation poursuit sa galopade tous azimuts. Le contraste est de plus en plus saisissant.

Fort heureusement, nous avons droit à de petites satisfactions compensatoires… Par exemple, quand l’Estonie rejoignant sa grande sœur finlandaise, décide d’adhérer à la zone euro, ou quand le Monténégro se voit reconnaître le statut d’État candidat à l’Union européenne !