Presse fédéraliste

Une Europe Unie dans un monde uni

Accueil > Fédéchoses > Numéro 141 — 2008/9 > Lucio Levi, Federalist Thinking

Lucio Levi, Federalist Thinking

8 décembre 2008, par Jean-Francis Billion

Lucio Levi est Professeur de science politique à l’Université de Turin, Directeur de la nouvelle série dont il a porté le projet depuis 1999 du Federalist Debate, revue soutenue par les principales organisations fédéralistes internationales (UEF, WFM et JEF), membre du Bureau exécutif du WFM et du Comité fédéral de l’UEF-Europe et, enfin, de notre Comité de rédaction depuis de longues années. Federalist Thinking, dernier de ses ouvrages en anglais [1] est un résumé concis et exhaustif du développement de la pensée et des réalisations fédéralistes de l’origine jusqu’à nos jours.

Le livre met en lumière l’aspect fédéraliste, souvent négligé et oublié, de la pensée d’auteurs représentatifs de différentes disciplines et de plusieurs tendances politiques ou culturelles [2]. Il met aussi en évidence des liens restés inobservés entre penseurs classiques appartenant à des secteurs culturels généralement considérés comme éloignés et indépendants, comme la pensée politique et constitutionnelle (les auteurs américains des Federalist Papers, destinés à faciliter la ratification de la Constitution américaine lors de la Convention de Philadelphie de 1787, et le britannique Kenneth Wheare au 20e. siècle), les relations internationales (Lord Lothian, écossais, et ancien ambassadeur du Royaume uni à Washington durant la seconde guerre mondiale, auteur de l’essai connu Pacifism is not enough, et, Emery Reves, journaliste américain d’origine hongroise, auteur d’Anatomy of Peace, le livre d’inspiration fédéraliste ayant eu la plus vaste circulation au 20e siècle), la philosophie (Emmanuel Kant auteur de l’essai Sur la Paix perpétuelle), le droit (Hans Kelsen, juriste autrichien qui a partagé le point de vue de Kant, selon lequel le but du droit est la paix, et proposé la transformation des Nations unies en fédération mondiale), l’économie (l’italien Luigi Einaudi et le britannique Lionel Robbins, dont les écrits de l’entre-deux guerres furent si importants durant leur relégation à Ventotene pour Altiero Spinelli et ses compagnons durant la maturation et l’écriture du Manifeste de Ventotene [3]), l’histoire (John R. Seeley, historien anglais qui, après la guerre franco-prussienne de 1871, a écrit un essai sur les Etats-Unis d’Europe, et, John Fiske, historien américain qui a affirmé que les idées ayant inspiré la Constitution américaine devront mener aux Etats-Unis d’Europe et à ceux du monde), et différentes tendances politiques, comme le libéralisme (Lord Acton et Lionel Robbins), la démocratie (Alexis de Tocqueville), le socialisme (Claude-Henry de Saint-Simon, Pierre-Joseph Proudhon et Barbara Wootton) et enfin le communisme (Léon Trotski et Michail Gorbachev). Le livre explore aussi la tendance récente du fédéralisme à devenir un comportement politique indépendant, représentée par des “ géants ” comme Spinelli et Albert Einstein qui furent respectivement parmi les fondateurs et les animateurs des mouvements fédéralistes européen et mondial.

Ce livre est donc une tentative d’atteindre une synthèse entre plusieurs apports intellectuels dans le but de réévaluer la nature exacte du fédéralisme. Le premier résultat de cette recherche est que la simple notion institutionnelle de fédéralisme, encore dominante dans la littérature contemporaine, est très réductrice. Les institutions fédérales ne sont qu’un aspect du fédéralisme ; pour en atteindre une définition exhaustive, d’autres aspects méritent en effet d’être considérés. Un chapitre du livre est ainsi consacré au fédéralisme intégral, qui s’est développé, surtout en France pendant les “ années trente ” du siècle dernier autour de la revue L’Ordre Nouveau [4]. Le point de départ de l’élaboration de ce mouvement a été une critique sévère des aspects autoritaires de l’Etat national et de l’idéologie qui le supporte -le nationalisme- et une réflexion sur le caractère supposé global du fédéralisme, entendu comme alternative à ce que ces penseurs qualifiaient comme “ la crise de notre temps ”. Ces auteurs, en particulier Alexandre Marc, Robert Aron, Denis de Rougemont et Arnaud Dandieu, ont développé une conception non seulement institutionnelle, mais aussi sociale, économique et philosophique du fédéralisme. L’objectif prioritaire était pour eux la construction d’une société fédéraliste, fondée sur les principes d’autonomie, coopération, participation et subsidiarité. La valeur fondamentale qu’ils affirmaient était la solidarité, non seulement entre les individus (on a alors parlé de fédéralisme personnaliste, ou de la personne), dans les communautés locales mais aussi entre ces communautés au sein des régions et, même, entre les Etats au niveau international. La limite théorique du fédéralisme intégral est, selon Levi, d’avoir négligé l’élaboration des instruments nécessaires pour interpréter le cours de l’histoire (le matérialisme historique), c’est-à-dire le rôle des forces impersonnelles de la production et du pouvoir politique, qui conditionnent le comportement humain. En effet, pour l’auteur, un engagement fédéraliste qui ne veut pas se limiter à une attitude critique vis-à-vis de la réalité politique et sociale, mais qui aspire également à réussir à changer le monde, ne doit jamais se détacher des tendances objectives de l’histoire, mais doit y participer activement pour identifier les espaces qui s’ouvrent à l’intervention révolutionnaire. Comme avant lui le socialisme utopique, le fédéralisme intégral aurait conçu son objectif politique comme un renversement total de la réalité sociale qu’il combattait. Il aurait alors rêvé d’un projet qu’aucun groupe révolutionnaire n’a jamais réussi à réaliser : la destruction d’un monde mal fait et la refonte de ses fondements.

L’approche des fédéralistes italiens (qu’il s’agisse de Spinelli ou de Mario Albertini) s’est au contraire fondée sur une idée tout à fait différente : l’hypothèse que l’action politique puisse seulement remplacer les institutions politiques qui entravent les progrès historiques par de nouvelles institutions qui permettraient de développer des formes plus élevées et plus justes d’organisation politique. De là l’importance primordiale qu’ils reconnaissent, contrairement aux fédéralistes intégraux (qui les ont pour cela qualifié de fédéralistes hamiltoniens, ou institutionnalistes), au changement des institutions politiques considérées comme véhicule du progrès social. Mais c’est dans le domaine de l’action politique que, selon Levi, le fédéralisme intégral aurait montré ses principales limites car son objectif prioritaire était de bâtir une société fédéraliste plutôt que la Fédération européenne. En soutenant qu’il ne suffirait pas de s’engager pour changer les institutions politiques et en mettant en doute que la Fédération européenne, en tant que telle, puisse permettre de créer une société plus libre et plus juste, les fédéralistes intégraux se seraient insuffisamment engagés dans sa construction et auraient fini par accepter la politique d’unité européenne suivie par les gouvernements, qui, par définition, ne remettait pas en question la souveraineté nationale et ne pouvait donc qu’aboutir à une impasse.

Suivant l’enseignement de Mario Albertini, le livre met en évidence qu’il y a un aspect de valeur du fédéralisme, “ la paix ”, qui éclaire le but poursuivi par les institutions fédérales. En d’autres termes, celles-ci doivent être considérées comme les moyens d’atteindre la paix. Selon le point de vue fédéraliste, la paix n’est pas simplement l’absence de guerre (paix négative), que Kant appelait avec justesse “ la trêve ” et plaçait dans la même catégorie que la guerre. Au contraire, la paix positive exige une organisation politique qui permette d’éviter la guerre en confiant le pouvoir de régler les conflits à une autorité fédérale agissant sur la base de la loi. Selon la philosophie de Kant, la pierre angulaire de la paix est le droit et -plus précisément- l’extension du droit à la sphère des relations internationales. En outre, l’idée de fédéralisme implique un aspect historicosocial qui se réfère aux conditions historiques nécessaires pour construire la paix par les institutions fédérales dans telle ou telle partie de l’humanité. Jusqu’au 20e. siècle, ces conditions existaient seulement dans des régions “ périphériques ” du monde où la lutte des classes (sur le plan interne) et surtout la politique de puissance, due à la raison d’Etat (sur le plan international) n’exerçaient à cause de leur relatif isolement qu’une très faible influence centralisatrice sur les institutions des Etats (Etats-Unis, Suisse, Canada, Australie). Aujourd’hui, au contraire, le processus de mondialisation, et l’érosion de la souveraineté des Etats, rendent impératives et indispensables des institutions fédérales, coordonnées au niveau des principales régions du monde et au niveau mondial en dernière instance, pour contrôler l’économie et la société internationale, protéger l’environnement, réduire le terrorisme et la criminalité internationales et, enfin, pour garantir et assurer la paix.

Le processus d’unification européenne, qui représente l’une des plus importantes innovations politiques du siècle passé, est l’événement qui justifie le nouvel intérêt pour le fédéralisme considéré comme le moyen adéquat permettant à la fois la coexistence pacifique d’un groupe d’Etats, grâce à leur unification politique, et l’unité politique du monde avec un haut degré d’autonomie des Etats et des regroupements d’Etats. Les institutions européennes, encore en voie de fédéralisation, ont en effet permis d’assurer la paix durant soixante ans entre des Etats-nations historiquement consolidés (les plus consolidés du globe) qui avaient été opposés depuis des siècles par des haines profondément enracinées. Elles représentent ainsi un modèle (encore imparfait) pour les autres régions du monde (parfois à ses frontières comme les Balkans, l’ex Union soviétique ou le Moyen-orient) et pour le monde qui aspire lui aussi à construire la paix, par le biais d’un processus progressif de réforme des Nations unies, et à contrôler démocratiquement les processus économiques internationaux.

Levi consacre enfin dans ce nouvel ouvrage une attention particulière à l’apport théorique des auteurs fédéralistes italiens contemporains, plus particulièrement Spinelli et Albertini, dont les ouvrages restent largement inconnus hors d’Italie alors qu’ils ont apporté une contribution essentielle à la théorie fédéraliste et à la compréhension et à la promotion de l’unification européenne. Albertini ayant enfin eu, à partir des années 1980, un rôle moteur essentiel dans la réunification des fédéralistes européens et mondiaux, depuis toujours soutenue par notre revue.


Lanham, MD, University Press of America, 2008, pp. 160, ISBN : 978-0-7618-3922-4


[1A noter également, Lucio Levi (compilateur), Altiero Spinelli and Federalism in Europe and in th e World , collection Giole Solari, department de sciences politiques de l’Université de Turin, éd. Franco Angeli, 1990, pp. 178. Pour les ouvrages de Lucio Levi, en français rappelons les deux titres de la collection “ Textes fédéralistes ” des Editions Fédérop (24400 Gardonne), Crise de l’Etat national, firmes multinationales et mouvement ouvrier (1976, pp. 134) et L ’ I n t e r n a t i o n a l i s m e n e s u f f i t p a s – Internationalisme marxiste et fédéralisme (1984, pp. 70).

[2Rappelons à ce sujet la “petite encyclopédie” de la pensée fédéraliste que représente la rubrique, “Il federalismo nella storia del pensiero” de la revue Il Federalista, de Pavie, créée et dirigée jusqu’à son déces par Mario Albertini, et sa publication partielle, coll. “Le fédéralisme dans l’histoire de la pensée”, par Presse fédéraliste

[3Altiero Spinelli, Ernesto Rossi, Il Manifesto di Ventotene, première édition clandestine en 1944 à Rome, tr. fr., Le Manifeste de Ventotene, introduction de Mario Albertini, Coll. Les Cahiers de Ventotene, éd. Institut Altiero Spinelli d’études fédéralistes, Ventotene, 1988, pp. 1979.

[4Ce mouvement n’ayant évidemment aucun rapport avec l’organisation d’extrême droite de même nom ayant existé en France dans les années 60 et 70 du siècle dernier. négligé