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Une initiative européenne pour la crise financière internationale

24 octobre 2008, par Alfonso Iozzo

La mondialisation a apporté un changement radical dans la balance du pouvoir dans le monde et, en particulier, elle a brisé la « loi d’airain » qui donnait à 20 % de la population mondiale 80 % des ressources du monde. De tels changements sont comparables aux événements de la révolution industrielle qui, après de nombreuses batailles et des phases de convulsions, aboutirent à l’effondrement de la « loi d’airain » qui maintenait les salaires au niveau minimum pour survivre.

De la même manière, la redistribution du pouvoir international due à la globalisation déclenchera des phases de convulsions et des confrontations qui, si des solutions transitionnelles ne sont pas trouvées, conduiront aussi à des conflits et même à de la violence, stoppant ainsi le processus et renvoyant le monde aux heures sombres de l’autarcie et du nationalisme outrancier, comme cela s’est produit dans les années suivant 1914. L’Europe a la capacité mais aussi le devoir de lancer un processus visant à maîtriser la mondialisation en créant des institutions internationales fédérales susceptibles de négocier et d’approuver les règles nécessaires pour assurer une transition harmonieuse vers un nouvel ordre mondial et aussi pour garantir que ces accords seront respectés. L’Union européenne (UE) doit proposer un plan international pour établir de telles règles et pratiques communes à travers des institutions internationales s’occupant des domaines monétaire, environnemental, de l’énergie et de l’agriculture ; mais aussi pour fournir les outils nécessaires à une solidarité économique et sociale qui accompagne la création d’un marché international. Cela rapprochera davantage les politiques de l’OMC de celles de la Communauté européenne qui -avec la création du Marché commun- a créé des fonds régionaux et sociaux ainsi qu’une politique de cohésion.

Dans deux des domaines mentionnés ci-dessus, l’Europe a atteint les objectifs qu’elle s’était fixés : l’auto-suffisance alimentaire avec la politique agricole commune et l’unification monétaire avec la monnaie unique qui garantit un marché unique. Cependant, dans les secteurs de l’énergie et de l’environnement, l’UE n’a réalisé que des résultats partiels et limités. C’est seulement maintenant qu’elle commence à construire les institutions nécessaires pour les objectifs qu’elle s’était fixés à plusieurs reprises. Si le Plan Delors avait été activé comme cela avait été initialement prévu, avec en particulier l’introduction d’une taxe sur le carbone -proposition qui avait été approuvée par tous les Etats membres à l’exception de la Grande-Bretagne qui la bloqua en utilisant son droit de veto- l’UE serait aujourd’hui bien mieux préparée au lancement d’une véritable politique internationale de l’environnement.

L’UE devrait demander la fondation d’une « Communauté » pour l’environnement et l’énergie capable de concentrer la recherche pour de nouvelles sources d’énergie au niveau international et dotée de certaines des compétences attribuées à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) qui pourrait être considérée comme une agence supranationale prototype dans les secteurs de l’environnement et de l’énergie. Par exemple la CECA pouvait imposer des taxes sur l’utilisation du charbon et lever des emprunts pour financer la reconversion de l’industrie de l’acier, principale consommatrice de cette source d’énergie.

La crise des produits alimentaires requiert l’établissement d’une politique mondiale de l’agriculture capable de développer et de stabiliser la production. Un renouvellement des initiatives lancées par les premiers accords d’association avec les Etats africains (en utilisant les fonds de stabilisation établis à l’époque) constitue un exemple montrant comment créer un véritable marché des produits agricoles en exploitant les capacités productives des différents continents pour rendre les mêmes produits accessibles à l’échelle mondiale en comblant ainsi les lacunes de l’OMC et en donnant à la FAO un rôle authentique.

C’est dans le secteur monétaire que la redistribution du pouvoir international peut faire apparaître les crises les plus aiguës. Les manipulations de la monnaie sont l’outil le plus facile pour le gouvernement d’un Etat. Cela lui permet d’utiliser la mondialisation à son propre avantage en lui évitant d’avoir à payer le prix de la redistribution du pouvoir économique qui progresse au plan international.

Premièrement, alors qu’il serait difficile de mettre en avant une politique protectionniste explicite, des gouvernements peuvent recourir à des dévaluations compétitives susceptibles de déclencher une véritable « guerre monétaire ». Une telle approche pourrait au bout du compte mener à un démantèlement du marché et à un retour à des politiques ouvertement autarciques.

Cependant, une telle stratégie n’est possible que pour des économies de dimensions notables, comme celle des Etats- Unis. Elle ne serait pas faisable dans l’UE dont la raison d’existence est fondée sur l’ouverture internationale et sa promotion au niveau mondial.

Deuxièmement, un pays dont la monnaie circule largement au plan international et dont la dette nette est exprimée dans cette monnaie, peut manoeuvrer pour exporter le coût de l’inflation créée ; car dans la mesure où un Etat peut imposer une taxe cachée aux propriétaires de sa dette publique, un tel pays dont la monnaie est utilisée comme monnaie internationale peut imposer une telle taxe à d’autres pays, tout en réduisant par là même la valeur de leurs avoirs financiers.

Cette politique trouve sa limite avec le montant d’activité financière à productivité négative « réelle » que le débiteur est disposé à accepter. Les Etats européens ont dû arrêter d’imposer une taxe d’ « inflation » quand l’ouverture des marchés permit aux investisseurs d’investir dans les monnaies stables d’autres pays.

Avec la création et le succès de la politique monétaire européenne, le monopole du dollar américain entra en crise lorsqu’on ne put plus arrêter la tendance des Etats investissant dans cette monnaie à se tourner vers une diversification en direction de monnaies plus stables telles que l’euro. Le commencement d’une guerre monétaire de la part de la Réserve fédérale américaine est une voie à sens unique et sans issue. Une guerre monétaire ne peut que temporairement enrayer la crise et, ce faisant, on aggraverait seulement le problème. Mais l’Europe ayant maintenant réalisé une pleine unité « fédérale » sur une base monétaire, a la responsabilité et le devoir -elle est en fait poussée par son propre intérêt- de proposer aux Etats-Unis une solution qui rendrait possible la gestion de la transition vers une nouvelle distribution du pouvoir dans le monde.

Des secteurs importants de l’opinion publique, dont la voix principale vient de France et de son Président, demandent l’adoption d’une réduction analogue des taux d’intérêts en réponse à la politique de la FED. Mais c’est une erreur. Cela ne résoudrait pas le problème et ne ferait que causer l’importation en Europe de l’inflation créée en Amérique.

Il suffit de considérer que, compte tenu que l’objectif de l’exercice consiste à maintenir le coût du dollar à un bas niveau pour exporter l’inflation, si la Banque centrale européenne (BCE) suivait la FED en réduisant les taux d’intérêts, alors la FED baisserait ses taux à nouveau. L’Amérique n’aurait ainsi plus besoin de craindre que les investisseurs en dollars se tournent vers l’euro, car en rétablissant la suprématie de leur propre monnaie au plan international, les Etats-Unis pourraient continuer de financer leur déficit « sans douleur ».

Par conséquent, si la BCE est correcte en ne participant pas à cette guerre monétaire (dans laquelle elle serait inévitablement perdante), alors l’Europe peut au moins aborder le problème des taux de change. Il est dans l’intérêt général que l’Europe et les pays d’Asie continuent à développer des échanges commerciaux, mais ce « marché commun » ne peut pas être sapé par des politiques monétaires. L’Europe peut accepter des ouvertures de la part de l’Asie mais, en échange, les pays asiatiques doivent stabiliser leurs propres monnaies en relation avec l’euro.

Les pays qui sont détenteurs nets d’actifs financiers internationaux (comme certains en Asie ou les pays arabes producteurs de pétrole) auraient intérêt à disposer d’une monnaie stable comme point de référence pour garantir la valeur de leurs investissements. Les conditions pour procéder à une réorganisation profonde du système monétaire international, pour garantir un développement équilibré de la mondialisation, existent déjà. La liste des pays intéressés pour créer un nouveau système international est longue mais seule l’Europe -avec l’euro- est en situation de prendre l’initiative. Cependant, l’objectif de l’Europe n’est pas de substituer l’euro au dollar mais de mettre la stabilité de l’euro à la disposition de la communauté internationale et de construire des institutions monétaires démocratiques. Le moment est venu de revenir sur le choix fait à Bretton Woods d’une monnaie hégémonique et de redécouvrir le projet keynésien du « bancor ». C’est la voie qui a été suivie en Europe durant le processus de l’unification monétaire. Des leaders politiques allemands tels que Schmidt et Kohl ne choisirent pas l’hégémonie du mark allemand mais ils décidèrent de mettre plutôt la stabilité du mark allemand au service de tous les Européens.

Pour ce qui concerne les taux de change, les traités européens de Maastricht et de Lisbonne montrent que la position européenne avancée dans les institutions compétentes et les conférences internationales est décidée par le Conseil européen, qu’elle est basée sur des propositions faites par la Commission européenne en accord avec la BCE. A cet égard, seuls les Etats qui ont adopté l’euro peuvent voter. Cependant les membres du Conseil -c’est à dire les gouvernements des Etats membres participant à l’UE- n’ont pas besoin de demander à la BCE de renoncer à leur monnaie forte mais, au contraire, de prendre l’initiative -en accord avec les dispositions du Traité- de fournir une monnaie forte pour le monde. Les citoyens européens doivent demander aux leaders politiques de l’UE et en particulier au Président de la Commission européenne de prendre une initiative politique. L’Union devrait, dans ce but, promouvoir une conférence monétaire visant à poser les bases d’un nouveau système monétaire international, profondément rénové. Cette fois, la conférence ne devrait pas se tenir à Bretton Woods mais en Europe, en faisant ainsi un premier pas pour mettre en oeuvre la disposition statutaire du Fonds monétaire international qui établit que le lieu devrait être fixé là où le quota de participation est le plus important.

Si l’UE était capable à la fois de promouvoir et de faire ellemême les premiers pas sur la voie d’une monnaie internationale forte, alors ce serait la démonstration la plus claire que, si les Européens s’unissent, ils peuvent apporter une énorme contribution à la création d’un monde plus pacifique. Une fois cet objectif atteint, il ne serait alors pas difficile de proposer d’unifier aussi les forces dans le domaine de la politique extérieure et de sécurité.

Des propositions telles que la réforme du Conseil de sécurité et l’attribution d’un siège à l’UE, la création d’une Assemblée parlementaire pour démocratiser l’ONU ainsi que des projets pour initier un désarmement nucléaire organisé et mené sous le contrôle de l’ONU et la création de forces civiles et militaires pour le « maintien de la paix » et la « construction d’Etats » seraient alors bien plus crédibles.

Les Européens n’ont pas uni leurs forces pour créer une nouvelle armée pour mener d’autres guerres sanglantes épouvantables mais, comme dans le cas de la monnaie unique, pour créer des institutions internationales communes capables d’atteindre l’état de « paix perpétuelle » prédit dans le passé par Kant.


Alfonso IOZZO
Membre du Bureau de l’UEF Europe – Président de la Cassa Depositi e Prestiti italienne - Turin

Article publié comme éditorial du N° 2, juillet2008, de The Federalist Debate, Turin

Traduit de l’anglais pas Jean-Luc PREVEL - Lyon