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Après l’élection du Parlement en 2009, « longue vie au Peuple européen ! » Les souverainismes : nouveau JANUS pour les Européens ?

27 octobre 2009, par Michel Morin

Janus, le vieux dieu romain des portes, symbole des double-faces, complémentaires et opposées, semble s’être refait une jeunesse à l’occasion de l’élection européenne du Parlement.

Le symbole du passage de la guerre à la paix, suivant que la porte du temple de Janus était ouverte ou fermée, a disparu avec le temps. Mais le passage des pratiques intergouvernementales aux diverses formes de nationalismes et de souverainismes l’a remplacé.

En effet l’analyse des résultats montre que les électeurs ont soutenu fortement les partis au pouvoir dans les gouvernements nationaux, lorsque ceux-ci ont développé des stratégies intergouvernementales fortes et sans complexe, abandonnant toute politique européenne coordonnée ou intégrée. De « l’intergouvernentalisme flamboyant » de la Présidence française à la « solidarité ibérique » supplantant les convergences politiques entre socialistes européens, en passant par les défenses identitaires des uns ou des autres, toutes les formes de reprise en main par les Etats nationaux ont été soutenues par les électeurs.

Par contre, les positions contaminées par des ambiguïtés européistes ont été dévalorisées et déboutées par les électeurs, que cela concerne les gouvernements, comme les travaillistes au Royaume uni, qui ont été doublés dans leur méfiance pour l’Europe par plus radicaux qu’eux, ou les eurosceptiques organisés, au sein de Libertas en particulier. Dans cette mouvance, les nationalistes affirmés, les identitaires xénophobes, les europhobes l’ont emporté plus nettement que leurs concurrents masqués ou plus conciliants. Le faux-nez européen dont s’étaient affublés les partis associés dans Libertas leur a fait perdre la partie. Provisoirement ou durablement, l’avenir le dira.

Que faut-il penser de tout cela ? L’antagonisme entre les tenants de l’intergouvernemental et les nationalistes/souverainistes est-il profond ou seulement apparent et provisoire ? Y-a-t-il a un système de vases communiquants entre ces deux positions, et surtout entre une mise en pratique (l’intergouvernemental) et une référence plus idéologique (les principes souverainistes/nationalistes) ?

Comparaison n’est pas raison, mais le siphonage de l’électorat lepéniste au profit d’une politique sécuritaire effective a illustré, en 2007 en France, les possibles passages entre un électorat et une politique réelle. Je crains que nous vivions une situation similaire avec une modernisation de la capacité de réaction des Etats nationaux.

Il ne faut pas oublier que parmi les abstentionnistes, un tiers environ affirme n’avoir pas voté parce qu’ils sont « contre l’Europe ».

Pour ma part je suis tenté de voir une complémentarité et une articulation entre ces formulations politiques. Mais cette hypothèse a besoin d’être complétée avec l’observation de l’ensemble des résultats.

Les expressions politiques du Peuple européen et les challenges pour les fédéralistes

Depuis le refus de la Guerre d’Irak, unanime chez les citoyens européens, y compris contre les gouvernements qui se sont engagés aux côtés de G. W. Bush, il y a eu peu d’opportunité pour que se manifestent les tendances politiques du Peuple européen. Mais lors de cette élection, l’analyse montre que le « Peuple européen », le « peuple d’Europe » comme préconise de l’appeler M. Giscard d’Estaing, et tout au moins l’opinion publique européenne, s’exprime politiquement.

Ainsi quatre grandes mouvances peuvent être identifiées.

Tout d’abord, « les souverainismes double-face », présentés dans l’analyse précédente. Ils détermineront la marche du Parlement européen, et encore plus du Conseil et de la Commission. D’où un premier challenge pour les fédéralistes. Les forces politiques europhobes et xénophobes, nationalistes et souverainistes, et leur version allégée « inter gouvernementalistes », qui se sont exprimées constituent un bloc hétérogène et représentent moins de la moitié de l’opinion publique en Europe. Paradoxalement, à l’intérieur de cette mouvance, des individus sont authentiquement pro-européens mais la mécanique politique générale à laquelle ils sont associés contribue au maintien et à la résistance des Etats nationaux et à la préservation de leur souveraineté.

Cet ensemble demeure minoritaire, mais ce noyau est la base qui permet de faire basculer les décisions quand l’avenir de l’Europe se joue, lorsque viennent le rejoindre les mécontentements divers (sociaux ou antigouvernementaux), comme cela a pu se produire lors des référendums en France, en Irlande ou ailleurs.

Les fédéralistes doivent donc continuer et renforcer leur travail politique pour contrer et dénoncer les fondements de ces forces idéologiques et leurs pratiques associées dans les nouvelles formes des politiques intergouvernementales.

Ensuite l’abstention : générale, de forte à très forte, structurellement proche dans tous les pays. C’est un point commun. Elle marque les distances prises par les citoyens européens avec l’Europe réelle. Ils ne veulent ou ne peuvent rentrer dans le jeu d’un Parlement mal identifié. Et les arguments sur l’Europe utilitaire, utiles, ne suffisent pas. Comme l’écrivait Jacques Delors « on ne tombe pas amoureux d’un grand marché ».

D’où un second challenge pour les fédéralistes, ils doivent contribuer à rendre l’Europe « aimable ». Le travail politique entrepris au sein de l’UEF -Europe sur l’identité et la citoyenneté européennes n’est pas anecdotique et doit être poursuivi.

Une troisième grande tendance, positive pour tous les pro-européens, est le vote en faveur d’organisations appelant à construire une Europe fédérale, mais en lui donnant en plus un contenu, une mission, des objectifs politiques (écologie ; libertés ; solidarités mondiales). Ce frémissement de la politisation de la démocratie européenne n’a malheureusement pas été aussi loin que nous le souhaitions.

Les choix du Congrès de l’UEF et la campagne « Qui est votre candidat à la présidence de la Commission ? » étaient sur la bonne ligne. Il faudra prolonger cette stratégie dans les années à venir car cette politisation est vitale.

Mais les injonctions ne peuvent suffire, surtout dans un contexte d’influences dominantes des souverainismes. Une question vient complexifier les stratégies et débats sur ce sujet : comment concilier la nécessaire politisation du débat pour intéresser les citoyens avec la méthode de construction de l’Europe qui entraîne des négociations, des compromis et une gestion du temps long ? Comment concilier les contradictions entre les shows médiatiques, caricaturaux et réducteurs des débats politiques, sinon politiciens, avec ce qui est vécu comme des arrangements entre groupes opposés au sein du Parlement européen qui permettent de construire des majorités raisonnables sur des questions d’intérêt général ? Les réponses ne sont pas aussi simples qu’il y parait.

La place des fédéralistes dans les débats sur la démocratie européenne, participative et représentative, doit être importante à travers les articulations entre élus européens et citoyens, à travers l’Intergroupe fédéraliste au sein du Parlement lui-même.

Dernière grande orientation formulée par le Peuple européen : la perte de confiance dans les propositions social-démocrates portées pourtant au moyen d’un Manifesto adopté par une organisation au niveau européen. Le poids de la crise économique, le manque de cohérence entre le programme et les pratiques des partis enfermées dans les cadres nationaux, qu’ils soient ou aient été au pouvoir, n’ont pas mobilisé les électeurs des couches populaires. Les taux d’abstention des ouvriers et des employés ont été nettement supérieurs aux moyennes. D’autant que les concurrences des gauches plus radicales sont venues rogner en partie leurs résultats, sans pour autant réussir à convaincre massivement ces citoyens du bien fondé de leurs propositions radicales. Cet avant-dernier challenge, contribuer à l’attachement des milieux populaires à la construction européenne, doit être une obligation pour les fédéralistes, car le creusement d’un fossé entre eux serait périlleux. Sinon des forces puissantes pourraient être détournées sur les voies dangereuses du nationalisme et de la xénophobie.

Une Europe sans sa jeunesse ?

Dernier challenge, et pas le moindre, né de l’observation des votes jeunes en Europe.

D’une part, l’abstention des jeunes, en France en particulier mais pas seulement, a été forte. Malgré un attachement affirmé à l’Europe et à ses valeurs, les jeunes se sont beaucoup plus abstenus que leurs aînés : 70 à 72 % pour les deux tranches, 18-24 ans et 25-34 ans.

D’autre part, les choix exprimés par les jeunes de plusieurs pays en faveur des partis extrémistes, xénophobes et nationalistes, ont été deux fois plus nombreux que les moyennes nationales en faveur de ces options. Cette rupture avec l’Europe comme modèle de démocratie et ses valeurs est un germe préoccupant.

Il ne s’agit pas là d’une vieille rengaine des anciens par rapport aux plus jeunes, car les réussites des jeunes militants fédéralistes sont là pour témoigner que cette génération mène les actions qu’il faut.

Cependant, le chantier est bien là : la fraction jeune du Peuple européen ne marque pas un enthousiasme puissant pour la construction de l’Europe fédérale que les fédéralistes appellent de leurs vœux. C’est un enjeu considérable pour nous tous.

Après ces élections, l’impact des souverainismes, et la main mise des pratiques intergouvernementales sur le fonctionnement de l’Union européenne, conduisent les fédéralistes à compléter analyses et méthodes afin d’assumer leur rôle de précurseurs vers l’Europe fédérale.


Michel MORIN
Membre du Comité fédéral européen de l’UEF (38 - Villefontaine)