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Stéphane Hessel

juin 2013, par Robert Toulemon

Après l’article de Henri Vautrot dans notre dernier numéro, Fédéchoses poursuit avec ce texte de Robert Toulemon la publication d’une série de témoignages sur Stéphane Hessel

Stéphane Hessel est mort à Paris le 27 février 2013. Il était né le 24 octobre 1917 à Berlin. Il était resté si jeune au physique et au moral que nous ne parvenons pas à croire qu’il nous a quittés. Le succès inouï de son opuscule nous invitant à nous indigner en a surpris plus d’un. Son charme extraordinaire n’a pas suffi à faire oublier aux gens sérieux ce qu’il y avait de naïf dans cette profession de foi d’un jeune homme de 95 ans.

Ma première rencontre avec Stéphane Hessel date de mon engagement au Club Jean Moulin, pour la défense de la République menacée par les soubresauts qui accompagnèrent la prise de pouvoir du général de Gaulle et la fin du conflit algérien. Face au gaullisme triomphant de la fin des années cinquante, le Club accomplissait une œuvre de formation civique plus ouverte à l’Europe et à l’internationalisme que ne l’était la République gaullienne. Connaissant mon intérêt pour l’Europe, Hessel me conviait parfois dans son appartement du boulevard Saint-Michel pour des réunions restreintes sur la politique européenne. C’est lors d’une de ces réunions que je fis la connaissance ou plutôt la découverte d’Altiero Spinelli. J’ai déjà confié à Fédéchoses le choc que me produisit cette rencontre.

Hessel et Spinelli étaient des personnalités bien différentes mais unies par une même volonté d’arracher les relations entre nations à l’impitoyable affrontement des souverainetés, source de violences et de guerres. Pour Spinelli, c’était la fédération des nations d’Europe qui était l’objectif. Pour Hessel, c’était l’affirmation mondiale des droits de l’homme. Dans le Club Jean Moulin où l’attachement à la souveraineté nationale demeurait vivace, il faisait entendre la voix d’un humanisme universaliste, favorable à une intégration européenne considérée, ainsi que l’écrit Jean Monnet à la fin de ses Mémoires, comme une étape vers les formes d’organisation du monde de demain. Dans le Club comme dans tous les cercles qu’il fréquenta au cours de sa longue existence, sa gentillesse, son extrême séduction, alliées à la plus grande fermeté sur les principes, faisaient merveille et contribuaient à apaiser les conflits. Le regret de la fin de sa vie aura été de n’avoir pu contribuer à une solution équitable du conflit entre Israéliens et Palestiniens.

Les hasards de ma carrière européenne et nationale devaient me faire retrouver ces deux hommes exceptionnels dans une relation de travail exaltante. Ce fut d’abord Spinelli, nommé à la Commission européenne en 1970, chargé des Affaires industrielles alors que j’étais le Directeur général en charge du secteur, ce qui me permit, sous son autorité, de jeter les premières bases de ce qui deviendra la politique européenne de l’environnement. Ce fut ensuite la chance d’avoir Hessel pour collègue au cabinet de Pierre Abelin, Ministre de la Coopération de Valéry Giscard d’Estaing en 1974-1975. Nous dirigeâmes l’un et l’autre en parallèle des « missions de dialogue » dont l’objet était de rénover et d’établir sur des bases assainies nos relations avec l’Afrique francophone. L’injuste disgrâce que subit Abelin ne permit pas de mener à son terme ce rajeunissement. La Françafrique devait perdurer, fâcheusement illustrée en décembre 1977, par le ridicule couronnement, aux frais de la France, de l’empereur Bokassa. Nous participâmes aussi l’un et l’autre, lui comme chargé de mission auprès du Ministre, moi comme Directeur de cabinet aux démarches délicates visant à obtenir la libération de l’ethnologue Françoise Claustre retenue en otage au Tchad par les rebelles toubous d’Hissène Habré.

Hessel poursuivit sa carrière diplomatique auprès des Nations unies à Genève, obtint la dignité d’Ambassadeur de France et continua, au cours d’une longue retraite, à œuvrer pour la défense des droits de l’homme et pour la réforme des Nations unies.

Président-fondateur de l’Association française d’étude pour l’Union européenne (AFEUR), je bénéficiai de la sympathie et de l’appui de Stéphane Hessel qui participa plusieurs fois à nos débats et donna sa signature à l’appel pour une relance européenne dont l’AFEUR prit l’initiative, en 1996, avec ses amis fédéralistes dont Maurice Braud, Henri Cartan et Jean-Pierre Gouzy et qui recueillit l’appui de nombreuses personnalités. Nous y affirmions que seul le fédéralisme pouvait concilier la sauvegarde des identités nationales et régionales avec la mise en place d’un pouvoir fort au niveau européen. Nous énoncions cette évidence que l’avenir devait hélas confirmer : Une Union appelée à s’élargir jusqu’à doubler le nombre de ses membres sera réduite à l’impuissance si elle ne dispose pas d’un gouvernement démocratique distinct des gouvernements nationaux.

La célébration du 50e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme fut l’occasion de nouvelles rencontres avec Stéphane Hessel que la lecture de ses mémoires, Citoyens sans frontières, me permit de mieux connaître. Je découvris alors notre goût commun pour la poésie. Polyglotte, il pouvait réciter un grand nombre de poèmes dans les langues française, anglaise et allemande, la dernière étant sa langue maternelle.

Je me dois enfin de rappeler à ceux des lecteurs de Fédéchoses qui ne le sauraient pas que Stéphane Hessel, né allemand, était issu d’une famille non conventionnelle car formée d’une femme et de deux hommes, dont le célèbre film de François Truffaut Jules et Jim nous a dessiné un portrait à la fois surprenant et séduisant. Immigré en France à l’âge de sept ans, le jeune Stéphane allait y faire des études brillantes, s’engager dans la Résistance, connaître la déportation puis, après la victoire, participer à la mise en place de l’Organisation des Nations unies à laquelle il restera toujours attaché. Par un excès de zèle admiratif, certains de ses amis lui ont attribué un rôle majeur dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui ne fut pas le sien ainsi qu’il le reconnaissait volontiers. En revanche, nous lui devons ce témoignage qu’il fut toujours au premier rang parmi ceux qui défendent la cause des droits humains et de la paix par la construction patiente d’un ordre international digne de ce nom et qu’il le fit avec un talent inégalé.


Robert Toulemon
Auteur de Sauvons l’Europe, et, Souvenirs européens