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Langues régionales… Robert Lafont, le colonialisme intérieur et l’Occitanisme… Acte (manqué) III de la décentralisation…

Le temps est venu d’un statut des langues et cultures de France

juin 2013, par Henri Giordan

La crise économique que nous vivons ne doit pas être un prétexte pour ne pas intervenir énergiquement dans le domaine de la culture. Tout au contraire : c’est dans l’adversité qu’il faut mobiliser l’imagination.

Cette crise a un effet positif : elle a montré avec violence qu’une solidarité européenne minimale est indispensable. La France et l’Allemagne ne sont pas en mesure d’affronter seules les défis de la finance mondiale. Une solution fédérale s’impose et plus tôt on y parviendra, mieux ce sera !

Cet avenir dessine une Europe multiculturelle, fondée sur un projet de société audacieux. Dans une époque de régressions induites par la crise, de retour des nationalismes, de racisme, de xénophobie, il est tentant, pour les politiques, de surfer sur un populisme renforcé. On le constate à droite. On le constate, hélas, aussi à gauche. En France, en Italie, en Grèce… L’avenir n’est pas dans cette direction. Nous ne bâtirons une Europe forte qu’en recréant un espace économique, mais aussi culturel et sociétal qui fondera une Europe souveraine. Un tel projet créera une société capable de vivre avec ses différentes communautés, nationales certes mais aussi régionales, ethniques, linguistiques, religieuses. L’Europe de demain sera fondée sur une autorité publique supranationale et une société multilingue, multiculturelle et multiethnique.

Comment la France se prépare-t-elle à cette mutation ?

Le chemin à parcourir, pour notre pays, est rude : héritiers de deux siècles de jacobinisme centralisateur, les responsables politiques français ont facilement tendance à se réfugier dans le mythe d’une France incréée qui est, par nature, incapable de se gouverner hors du carcan d’un centralisme d’un autre âge…

La question qui engage aujourd’hui notre destin est simple : les responsables politiques au pouvoir sauront-ils préparer notre pays au défi européen que je viens de pointer ? Plus prosaïquement, sauront-ils oublier les recettes du petit monde de la « haute » administration pour écouter ce que recommandent les experts les plus compétents et que des forces vives s’efforcent de concevoir un peu partout dans le pays ?

Ces questions se posent dans l’ensemble des secteurs de la vie sociale et économique de notre pays. Je me limiterai ici à deux exemples : la politique concernant les langues régionales ou minoritaires et ce que l’on a appelé « l’acte III de la décentralisation ».

Le 56° engagement de campagne du Président François Hollande est de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires que la France a signée le 7 mai 1999.

Ratifier la Charte ? Ce serait tout à fait nécessaire pour un minimum de cohérence européenne. Mais nous sommes en droit de nous interroger sur la possibilité d’obtenir une majorité pour faire voter la révision constitutionnelle indispensable. M. Jean-Jacques Urvoas, président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale, a organisé récemment une consultation de spécialistes de droit constitutionnel et publié un excellent Rapport d’information sur les implications constitutionnelles d’une ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Il faut le féliciter de ces initiatives. Le Parlement est, dès à présent, bien préparé à l’examen de ce difficile problème. Mais cela n’empêchera pas que la ratification de la Charte ou même une simple loi, trouveront sur leur chemin les décisions du Conseil constitutionnel qui bloquent toute innovation dans ce domaine.

Des dispositions que de nombreux pays d’Europe, nos partenaires immédiats, ont prises depuis longtemps se heurtent en France à des obstacles insurmontables.

On est saisi d’effroi devant ces débats d’un autre âge qui font allègrement litière de toute réalité contemporaine… Et on ne voit nulle part une volonté politique réellement novatrice enfin capable d’en finir avec ces archaïsmes.

Une question de vision à long terme. Les engagements du Président comme les réflexions des parlementaires n’abordent jamais la question des langues non territoriales, de la place de l’amazight, de l’arabe dialectal, du yiddish, du rromani, de l’arménien, etc. Ces engagements et ces réflexions ne nous placent pas sur le chemin d’une société française engagée dans la construction d’une Europe multilingue, multiculturelle et multiethnique ! Nous en sommes loin !

Une question de gestion politique du problème. Il serait tout à fait possible, sans attendre, que des moyens soient mis en oeuvre pour garantir l’enseignement des langues régionales, et pour soutenir les nombreux projets de création dans tous les champs de l’expression artistique, ainsi que les manifestations culturelles des différentes communautés linguistiques de notre pays. Aucune mesure ne figure au budget du Ministère de l’Education nationale ou de celui de la Culture pour l’exercice 2013 ! Qu’attend le Président ? Que toutes les associations qui oeuvrent dans ce domaine disparaissent ?

Il est à craindre, en réalité, que les promesses de la campagne électorale ne soient que vaines paroles. Deux exemples suffiront.

L’Avant-projet de loi de décentralisation et de réforme de l’action publique, publié par le Ministère de la Réforme de l’État et de la décentralisation, a de quoi nous alarmer. Ce texte se borne à prévoir : Le conseil régional peut adopter un plan de développement des langues et cultures régionales. Mais cela est déjà possible ! Il est clair que les Régions n’auront pas la possibilité d’adopter des législations particulières pour organiser le développement des différentes langues au niveau territorial…

Autre exemple : il ne n’échappe pas au Ministre de l’Éducation nationale que les résultats des élèves français en langues vivantes sont particulièrement alarmants. Les enquêtes internationales montrent […] qu’ils arrivent en dernière position de l’ensemble des élèves européens évalués pour la maîtrise de ces compétences.

Mais on cherche en vain dans le récent Projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République la moindre allusion à l’enseignement des langues régionales ! Et les acquis des méthodes novatrices des écoles basques, bretonnes, occitanes, etc. sont, il fallait s’y attendre, ignorés…

Il y a trente ans, François Mitterrand, estimait que « le temps est venu d’un statut des langues et cultures de France qui leur reconnaisse une existence réelle. Le temps est venu de leur ouvrir grandes les portes de l’école, de la radio et de la télévision permettant leur diffusion, de leur accorder toute la place qu’elles méritent dans la vie publique ».

En 1997, Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait évoqué la troisième dimension à laquelle aucun Européen ne saurait rester insensible : la dimension linguistique et culturelle. […] Plus que jamais, en cette fin du XXe siècle […], l’Europe a besoin d’affirmer son identité qui est faite de la diversité de son patrimoine linguistique et culturel.

En 2012, François Hollande a commenté son engagement de faire ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires par ces mots : La République indivisible, c’est celle qui est fière de sa langue : la langue française. Belle langue ! Langue de la diversité, langue de l’exception, langue de la culture. Langue qui s’offre aux autres. Et parce que nous ne craignons rien pour la langue française, nous ratifierons aussi la Charte des langues régionales – parce que c’est aussi une demande qui nous est faite et qui est légitime.

Belle façon de s’engager ! Le Président Hollande ne fera pas ratifier la Charte pour ouvrir grandes les portes à la diversité linguistique dans notre pays. Il s’y résoudra, s’il le peut, simplement pour satisfaire les souhaits de quelques électeurs, la chose étant de peu de conséquences.

Alors même qu’il est prouvé que le bilinguisme est un outil majeur de développement économique, notre pays reste paralysé par d’incroyables archaïsmes de la pensée. Il ne parvient pas à épouser les priorités de notre époque, priorités européennes, priorités régionales, indispensable invention d’une nouvelle société multiculturelle.


Henri Giordan

Directeur de recherche honoraire au CNRS. Auteur du premier rapport officiel sur les langues régionales, Démocratie culturelle et droit à la différence : rapport présenté à Jack Lang, Ministre de la Culture. Paris, éd. La Documentation française, 1982