L’Abbé Pierre, fédéraliste européen et mondial

, par Jean-Francis Billion

Henri Grouès est né à Lyon le 5 août 1912 et s’est éteint à Paris le 22 janvier 2007, à l’âge de 94 ans. Clin d’œil de l’histoire… il a longtemps vécu, jeune, au 26 de la rue Sala (Lyon 2e) où les fédéralistes (d’abord La Fédération puis, après sa fusion au début des années 1970 avec le Mouvement fédéraliste européen, l’UEF régionale… et Fédéchoses / Presse fédéraliste ou d’autres associations comme le Conseil des communes et des régions d’Europe - CCRE), ont eu leurs sièges durant des décennies.

À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale durant laquelle il s’engage dans la Résistance il est élu à l’Assemblée constituante puis à l’Assemblée nationale en tant que député du Mouvement républicain populaire (démocrate-chrétien) de Meurthe-et-Moselle avant d’abandonner quelques années plus tard la vie parlementaire et de se consacrer à Emmaüs. C’est par cet engagement qu’il va passer à la postérité et acquérir une popularité que même son engagement plus que douteux il y a quelques années en faveur de Roger Garaudy, ancien philosophe stalinien devenu négationniste, ne semble pouvoir ternir.

Mais ce ne sont pas ces aspects de sa vie qui nous intéressent. Lorsque la revue, Il Federalista, créée et animée jusqu’à sa mort par Mario Albertini, décide en 1984 de créer sa rubrique « Le fédéralisme dans l’histoire de la pensée » par l’étude de l’engagement fédéraliste d’Albert Einstein, elle écrivait : « le fédéralisme a déjà une longue histoire et une riche tradition culturelle. Mais cette tradition est largement méconnue car elle ne s’insère pas dans le cadre conceptuel de la culture dominante, basée sur l’acceptation inconsciente de la souveraineté nationale, et donc de la guerre, comme des traits auxquels la réalité historique ne peut échapper. C’est pourquoi quelques auteurs fédéralistes ont été complètement oubliés, tandis que d’autres ne sont connus que pour la part de leurs travaux qui n’a rien à voir avec le fédéralisme » [1].

Cette affirmation est aussi justifiée pour l’Abbé Pierre que pour Albert Einstein, tous deux, en effet, sont mondialement connus et respectés, tout comme Léopold Senghor, Bertrand Russell, Albert Camus, Jules Romain, Aimé Césaire… et tant d’autres, mais qui connaît leur engagement pour le fédéralisme… ?

Jeune parlementaire, l’Abbé Pierre participe au Congrès constitutif du Mouvement universel pour une confédération mondiale (MUCM, ancêtre du Mouvement fédéraliste mondial dont l’UEF et la JEF Europe sont dorénavant des organisations membres) à Montreux en 1947. Mais il ne méprise pas pour autant le fédéralisme européen comme le montre un témoignage qu’il adressera plus tard à Renée Marchand, infatigable animatrice du Registre international des Citoyens du monde, dont des extraits ont été publiés, avec un court commentaire d’Alexandre Marc, dans L’Europe en formation. « La guerre finie, je reçus une invitation à participer à deux Congrès à Montreux, destinés à faire revivre les fédéralismes européen et mondial. Naïf, je considérais qu’après les horreurs de la guerre, ne pouvait que très vite se réaliser l’Europe. Alors c’est au Congrès mondialiste que j’ai décidé de consacrer mes forces. Rapidement (…) je fus pour quatre ans désigné comme Président du Comité exécutif du mouvement » [2].

En décembre 1949, à l’occasion de la remise du Prix Nobel de la paix à Lord Boyd Orr, recteur de l’Université de Glasgow et futur président de la FAO (Food and Agricultural Organisation des Nations unies) alors Président du MUCM, il s’exprime à Copenhague devant un journaliste du Monde : « L’Histoire est la preuve de l’aspiration humaine à l’unité. Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, les grandes guerres sont les instruments de ce désir. Mais, toujours, le peuple vainqueur, en prétendant à unifier, opprime de telle sorte que les peuples secouent son joug et de nouveau se divisent. Libérés de sa tyrannie ils conservent pourtant la nostalgie de la fusion. Cette loi demeure plus que jamais présente » [3].

L’Abbé Pierre sera aussi très actif dans le soutien à Garry Davis lors de sa renonciation à sa nationalité américaine ou pour le droit à la reconnaissance de l’objection de conscience. Beaucoup plus récemment il a également participé à Montreux en 1977 à la commémoration du 30e anniversaire du congrès fondateur du MUFM et nous pouvons témoigner avec Jean-Luc Prevel de son attachement au fédéralisme par le long dialogue téléphonique entre lui et Jerry Bourgeois, animateur des fédéralistes mondiaux qui animait cette rencontre, auquel nous avons assisté au Sénat le 27 novembre 1999 à l’occasion d’une conférence, « Passer de la mondialisation sauvage à la mondialisation institutionnelle », alors que sa santé ne lui avait pas permis de se joindre au public et aux autres personnalités présentes (Georges Berthoin - ancien Président du Mouvement européen international, Michel Rocard, ou Stéphane Hessel) [4].

Ses archives, 31 dossiers (allant actuellement de 1947 aux années 1970) déposées par Emmaüs International au Centre des archives du monde du travail de Roubaix, témoignent également du maintien de son intérêt permanent pour le fédéralisme. Leur exploitation permettra de mieux comprendre le sens de son engagement et d’approfondir la connaissance de l’histoire du mouvement fédéraliste international car elles se révèlent contenir une riche documentation sur diverses réunions (MUFM : Montreux 1947, Luxembourg 1948, Genève 1948, Stockholm 1949, Rome 1951, La Haye 1957…, Union parlementaire européenne -UPE- à la fin des années 1940, Conférences parlementaires pour un gouvernement mondial de Londres en 1951, 1952 et 1954) et une correspondance abondante avec de nombreuses organisations (MUFM, UPE, UEF - à laquelle un dossier est spécifiquement consacré sur les années 1947 à 1949 - Union fédérale mondiale - UFM, section française du MUFM, Assemblée constituante des peuples, Droit mondial, Congrès des peuples, École et paix, World Federal Authority Committee, Citoyens du monde, Union fédérale du monde…).

Pour conclure ce bref hommage, deux courtes citations de l’Abbé Pierre me semblent particulièrement intéressantes pour les fédéralistes aujourd’hui.

- La première, toujours en relation avec Lord Boyd Orr, date de 1967 lors d’une conférence de presse à Paris lorsqu’il déclare que « le début de l’après-guerre a été pour le mondialisme naissant l’ère des juristes, de ceux qui croyaient avec un optimisme merveilleux que le gouvernement mondial c’était pour demain matin, et qui consacraient tous leurs efforts à établir la meilleure constitution possible… Lord Boyd Orr a alors eu l’idée de lancer ce que l’on a appelé le fonctionnalisme. Il a dit en somme, ‘vous les juristes continuez à faire vos travaux mirobolants… ; en attendant, développons les ministères de ce gouvernement qui n’existe pas, c’est-à-dire faisons fonctionner avec le maximum d’efficacité la FAO, l’UNICEF, l’OMS. Que ce soit la fonction qui crée l’organe’ » [5]. Cette citation pour rappeler que, malgré leur séparation du début de la Guerre froide aux années qui ont suivi l’écroulement de l’Union soviétique, les mouvements fédéralistes, mondial et européen, ont eu à choisir entre les mêmes alternatives stratégiques : fonctionnalisme et/ou constitutionnalisme (intégration fonctionnelle pour Lord Boyd Orr et Jean Monnet, d’une part, et tenants de la méthode constituante, partisans mondialistes du Congrès des peuples et Altiero Spinelli et Congrès du Peuple européen, d’autre part) ;
- La deuxième, extraite d’une déclaration à la Sorbonne le 10 janvier 1989, que nous a récemment rappelé le fédéraliste mondial suisse Rolf Paul Haegler [6] : « Oui, je suis un vieux fou, mais, comme il y quarante ans, je continue de déclarer la guerre à la misère et je fais appel à un nouveau patriotisme mondial… Nous devons… fixer nos regards sur le bien et le mal de l’un des legs les plus précieux que nous ayons reçu… notre hymne national… porteuse de mots qui, à travers l’enchainement des évènements vécus (depuis), sont devenus imprononçables. Après les crimes interraciaux -et le monde est loin d’être guéri partout de cette honte- quel maître d’école, quel père, quelle mère peuvent encore imaginer devoir apprendre à leurs enfants à haïr et à rêver d’abreuver la terre d’un sang impur ? » [7].

Cette dernière citation étant particulièrement savoureuse et utile alors que dans le cadre de la dernière campagne présidentielle certains des candidats (Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal plus particulièrement) se sont livrés à des débordements nationalistes et cocardiers que les fédéralistes ne peuvent que condamner avec la plus grande virulence.

Notes

[1Cf. Le Fédéraliste (édition française) - 1984- XXVIe. année, N° 1, Pavie, pp. 74-90.

[2Cf. L’Europe en formation, Nice, N° 296, printemps 1995, pp. 17-18.

[3Raymond Millet, « Il y a 50 ans dans Le Monde – Lord Boyd Orr, Prix Nobel de la Paix », repris dans Le Monde du 17 décembre 1999 et par Fédéchoses dans son N° 106 du 4e trimestre 1999. Raymond Millet achevait son article (du moins c’est ce qui apparaît dans l’extrait repris en 1999) ainsi : « Ainsi, pense Lord Boyd Orr. Il ajoute que nul pays ne désire la guerre. Il voit clairement comment l’abandon partiel des souverainetés nationales finira par s’imposer, les foules aidant ».

[4Cf. Jean-Luc Prevel, « Passer de la mondialisation sauvage à la mondialisation institutionnelle », Fédéchoses, N° 106, 4e trimestre 1999.

[5« La méthode fonctionnaliste », Cité dans Monde uni, Paris, N° 10, février 1969, p. 12. Cité dans Jean-Francis Billion, Mondialisme, fédéralisme européen et démocratie internationale, collection Textes fédéralistes, éd. Editions Fédérop, Église neuve d’Issac et Institut d’études fédéralistes Altiero Spinelli, Ventonene, 1997, pp. 218.

[6De Rolf P. Haegler, lire, Histoire et idéologie du mondialisme, éd. Europa Verlag, Zürich, 1972, pp. 252.

[7Cité dans Pierre Lunel, Abbé Pierre, l’insurgé de Dieu, éd. Editions N° 1, Paris, 1989, pp. 440.