L’euro, une symphonie inachevée…

, par Alain Malegarie

Né en 1999 dans la joie et l’allégresse, l’euro vient de fêter ses 8 ans. Déjà 8 ans ! Et déjà seconde monnaie mondiale. Globalement, l’euro est une réussite exemplaire, mais assez méconnue, faute de communication politique et médiatique surprenante pour une des créations majeures de toute l’histoire cinquantenaire de la construction européenne. Car si toutes les étapes de cette construction ont été importantes, et décisives pour la suite, l’avènement d’une monnaie unique, et la gestion de la politique monétaire par une institution souveraine et indépendante (la Banque centrale européenne - BCE) est la seule d’inspiration clairement fédérale et supranationale. La seule depuis la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951 !

Alors, tout va bien, avec l’euro ? Eh bien, non ! C’est même tout le contraire, sur le plan des opinions publiques européennes, et surtout françaises. On pourrait même parler, sans jeu de mots, de « Haro sur l’euro ». Les Français sont convaincus en majorité, sondage après sondage, que l’euro serait responsable d’une hausse significative des prix. En décembre 2006, 52 % d’entre eux jugent que l’euro est « une mauvaise chose pour la France ». Le degré actuel d’impopularité de l’euro, aussi important qu’injuste, est ignoré, dédaigné par les politiques, les institutions européennes, la BCE. Cela est une grave erreur. Car le bilan de l’euro est bon, et il conviendrait que les responsables, et les médias, le défendent un peu, tout de même.

Mais non, on laisse dire, on laisse faire, et désormais les Français sont convaincus que l’euro est la cause de (presque) tous les maux : l’inflation, les délocalisations, le chômage, les taux d’intérêt… Et pourquoi pas du temps qu’il fait, ou de la fonte du Groënland, aussi ?

Ce malentendu profond dans l’opinion est extrêmement dangereux pour l’avenir même de l’euro (comment une monnaie pourrait-elle perdurer sans l’assentiment de ses utilisateurs ?), et partant, de tout l’édifice européen présent et futur. D’ailleurs, l’euro a été, en mai et juin 2005, une des causes du non aux référendums français et néerlandais sur le Traité constitutionnel.

Au-delà de cette impopularité que l’on voudrait bien passagère, l’euro souffre d’un autre mal encore plus profond, car structurel et institutionnel : l’euro était un point de départ de l’UEM (l’Union économique et monétaire). Or, on a bien l’Union monétaire (13 pays sur 27 pour l’instant, avec plusieurs autres pays qui calquent déjà leur politique monétaire sur celle de la BCE, et qui acceptent l’euro dans le commerce). Mais où est le « E » de l’UEM ? C’est à dire, l’Union économique. Une fois l’euro né, la belle mécanique, malheureusement, s’est enrayée. On a certes procédé aux élargissements nécessaires de l’Europe, mais on n’a pas voulu ou pu approfondir les institutions et les mécanismes. Cela est tout à fait problématique, car la monnaie unique exige, à plus ou moins brève échéance, une gouvernance économique, concertée et harmonieuse. L’euro est bien, hélas, une symphonie inachevée.

Et je crois qu’il appartient à tous les militants européens de défendre cette fantastique avancée de l’Union en finissant de réaliser une véritable Union économique et monétaire, seul antidote du « chacun pour soi ».

Nous sommes bien peu à le dire mais franchement, cette hostilité est bien injuste. Car sur le plan technique et opérationnel (dès le 1er janvier 1999), la réussite de l’euro est remarquable : onze Etats ont changé de monnaie (la Grèce ne rejoindra l’euro qu’en 2001). 300 millions d’Européens ont changé, en même temps, de monnaie. L’euro s’est imposé très rapidement dans le concert mondial des monnaies, comme la deuxième monnaie du monde, stable et crédible. Rappelons simplement qu’en France, de 1949 à 1999, il y eut dix-sept dévaluations du franc…

L’euro aujourd’hui représente 30 % des transactions de change mondiales, et même 50 % des émissions d’obligations internationales. 25 % des réserves de change des Banques centrales sont en euro (contre 66 % pour le dollar, la monnaie de réserve mondiale). Et chaque année depuis 1999, l’euro progresse en parts de marché au détriment du dollar et du yen.

Sur le plan économique, l’euro apporte une stabilité monétaire et de bas taux d’intérêt (4 %). L’inflation est un malentendu, dû à une différence d’appropriation de l’euro selon les pays. En effet, plus on a gardé à l’esprit la monnaie nationale dans une conversion mal assurée, plus certains en ont profité pour pratiquer des arrondis un peu lourd, trompant la vigilance des citoyens. Pour d’autres produits, il y a eu également des hausses de prix (pain, café), mais ces hausses ont d’autres causes : le problème des marges arrières dans la grande distribution ; les envolées du foncier (que ce soit pour les achats immobiliers ou pour les locations) ; ou encore les hausses de matières premières (+ 35 % depuis 2000). De plus, la consommation mute. Par exemple, le téléphone portable et internet pèsent davantage sur le budget global de la consommation des ménages. Tout cela pour dire qu’il y a plus un problème de niveau de vie / pouvoir d’achat que de hausse de prix. Car si les salaires augmentaient parallèlement, il n’y aurait pas de problème. En outre, on a oublié qu’il y a vingt ans, l’inflation était à deux chiffres. Et les taux d’intérêt du crédit également. Aujourd’hui, en moyenne globale tous les pays de la zone euro ont une inflation comprise entre 2 et 4 %, car la hausse de certains secteurs est heureusement pondérée par la baisse des produits manufacturés (électronique, automobile, etc). Jusqu’au milieu des années 1980, l’inflation était pourtant à deux chiffres ! Mais le décalage entre des indices réels, s’appuyant sur un panier représentatif de produits et « la perception » des prix par chaque citoyen, à l’aune de sa propre consommation, n’est hélas pas nouveau. On ne retient que les hausses de prix, jamais les baisses !

Sur le plan politique, le rééquilibrage euro-dollar donne un poids diplomatique et géopolitique à l’Europe. C’est vraiment malhonnête ou injuste de ne plus juger l’euro qu’à travers les prix, alors que l’euro, outre ses avantages macro et micro-économiques (stabilité, coût du crédit bas, etc…) a des enjeux géopolitiques !

L’euro devait être un point de départ qui, bien au-delà des aspects strictement économiques et monétaires s’est mué, subrepticement et insidieusement, en point d’arrivée. Et c’est bien là LE problème, et le risque majeur pour l’avenir. L’UEM a été à la fois la cause et la conséquence d’un tournant historique de la construction européenne, sur le plan de son approfondissement.

La construction européenne depuis 50 ans, même à coup d’intergouvernemental, c’est comme un mille-feuilles : on ajoute des couches, les unes après les autres censées créer deux phénomènes :

- tout d’abord, un meilleur fonctionnement ouvrant des passerelles vers le communautaire, c’est-à-dire qu’une action oblige tôt ou tard à aller plus loin. Exemple évident : l’Acte unique européen de 1986, puis le marché unique (marché intérieur) de 1993, puis la monnaie unique. L’euro, c’est l’aboutissement logique, inévitable des quatre libertés fondamentales du marché unique : la libre circulation des hommes, des marchandises, des services et des capitaux. Dans l’esprit de tous, Maastricht (qui avait déjà trois piliers, l’UEM, la PESC -Politique étrangère et de sécurité communeet le pilier Justice-Affaires intérieures) devait évidemment déboucher sur une « Gouvernance européenne » : harmonisations fiscales, harmonisations sociales, vote à la majorité qualifiée et non à l’unanimité. La Constitution européenne prévoyait d’ailleurs d’aller plus loin, quoique de façon assez timide. Et pourtant, même cela a été rejeté par deux pays fondateurs ! C’est dire la régression ou le délitement face à la construction européenne qui, avec l’euro, évoluait enfin vers une plus grande supranationalité ;
- en second lieu, le processus communautaire crée, dans sa genèse même, et dans son application juridico-politique, un phénomène d’irréversibilité : irréversibilité dans les textes adoptés, et dans l’indépendance accordée aux institutions qui les gèrent. Exemple type : l’euro justement. L’euro est irréversible. Maastricht ne prévoit pas de sortie de l’euro. La Constitution, elle, prévoyait d’ailleurs une sortie possible de l’Union ! Et ses plus grands détracteurs n’ont même pas vu cette « opportunité » ! La BCE est totalement autonome : sans cela l’euro ne serait pas, à l’évidence, aussi crédible et fort sur la scène internationale, s’il était soumis à des manipulations étatiques, ou même inter-étatiques (dévaluations sauvages, fonctionnement de la planche à billets), comme du temps des monnaies nationales. C’est bien pour cela que le Politique a créé une structure indépendante !

Alors, pourquoi feindre de s’en offusquer, aujourd’hui ? La démagogie a des limites, non ?

En fait, la crise de l’Europe provient bien de cette remise en cause, au moins partielle, de ce double moteur, ou catalyseur, de la construction européenne : la volonté constante « d’aller toujours plus loin » et de rendre les choses « irréversibles ». Après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, on a mis 45 ans pour oser reparler d’une défense commune (qui n’a d’ailleurs rien à voir avec une défense unique, car la France et le Royaume uni ne renoncent ni à leur code nucléaire ni à leur siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU). C’est bien fâcheux, car ce qui n’avance pas recule, voire… tombe, pour reprendre la métaphore du vélo de Jacques Delors !

Aujourd’hui, on a l’opinion publique, et la démocratie d’opinion. Encore faudrait-il bien expliquer l’Europe au citoyen. Toute la question est là. Donc, un échec au référendum, cela marque les esprits, et les politiques ont la tentation d’aller dans le sens du poil… En 1954, il n’y avait pas de télévision. En mai 2005, oui ! L’Europe serait allée trop loin, trop vite. On n’aurait pas approfondi avant d’élargir. Soit. On pourrait débattre sur ce point. Je suis personnellement un peu sceptique, mais pourquoi pas ? Car, pouvait-on faire attendre encore des pays européens, qui avaient souffert si longtemps du nazisme, puis du communisme ? Ne fallait-il pas, peut-être, approfondir ET élargir, simultanément ? Donc être encore plus courageux, ambitieux ? On souffre de « pas assez » d’Europe politique (et non bureaucratique) et non de « trop » comme on s’acharne de plus en plus à en convaincre le citoyen. On joue avec le feu… C’est totalement irresponsable.

Car je crois, à tout le moins, qu’il y a au moins deux autres facteurs majeurs qui jouent dans cette crise morale, mentale, de repli identitaire, de tentation protectionniste, et de poussée nationaliste ici et là. Facteurs qui auto-alimentent en permanence ce sentiment catastrophique et dangereux : n’est-on pas allé trop loin dans cette construction européenne ?

- Le premier est que le monde évolue très vite : la mondialisation s’accélère, et donc la compétition entre Etats européens, et bien au-delà, s’intensifie. Donc, on voit vite le paradoxe : on est de plus en plus intégré, mais on reste concurrent ! Et cela met en relief, au passage, des différences entre Etats, y compris au sein de la zone euro en matière de compétitivité, de productivité, etc. Avec le même euro fort, certains battent tous les records d’exportation (Allemagne, Irlande, Finlande et même Espagne), tandis que d’autres aggravent leurs déficits (balance commerciale, endettement public, etc), comme la France ! Cherchez l’erreur ! D’autant qu’un pays comme la France exporte 70 % de ses produits… dans la zone euro. Donc, dans ce cas, la valeur de l’euro est neutre ! Il peut y avoir des gagnants qui s’adaptent, et des perdants qui pourraient avoir, alors, la tentation de l’incantatoire et du bouc émissaire facile. « C’est la faute à l’euro et à Trichet ! » « Fermons les frontières ! » Déjà bien avant l’euro, le communiste français Georges Marchais, prônait cette même politique régressive avec son tristement célèbre « achetez français ». La tentation récurrente en France de repli identitaire (fut-il communautaire !) me paraît très dangereux au moment même où l’Europe à tout à gagner (donc tout à vendre) avec les pays émergents, Inde, Chine, Brésil, Indonésie, peut-être Russie, etc. Si l’Europe s’enferme, elle ratera le banquet de la mondialisation et de ses deux milliards de consommateurs supplémentaires (et 4 à 5 milliards d’ici 50 ans !) avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer non seulement sur le plan économique et social, mais aussi stratégique et géopolitique…

Lorsque le Ministre de l’économie français, Thierry Breton, est allé plaider au Conseil ECOFIN, fin 2006, auprès de ses collègues le fait que l’euro était trop fort à 1,30 contre dollar, ses autres collègues ne l’ont pas suivi. Car pour eux, ça va. Merci ! Emploi, exportations, niveau de vie. La comparaison du PIB par habitant et du taux de croissance dans tous les pays de l’Union est d’ailleurs édifiante à cet égard (cf. tableaux 2 & 4 : sources Fondation Robert Schuman). Gare au nombrilisme. Le monde accélère, l’Europe grandit, et jamais personne n’empêchera deux milliards d’individus (qui ont entre 1 et 2 $ par jour pour vivre) de vouloir manger, de vouloir travailler, et de vouloir migrer là où l’herbe est plus verte. Il suffit d’examiner le tableau 3 (source Fondation Robert Schuman) du taux de croissance annuel moyen entre les pays du monde pour s’en convaincre. L’Europe doit prendre le train de l’histoire, et pas dans le wagon de queue si possible. L’Inde, la Chine, le Brésil, voire la Russie, ne lui feront pas de cadeaux. L’Europe devra davantage travailler, investir, innover pour s’adapter à cette fantastique croissance mondiale. Sinon, elle régressera.

- Le second facteur majeur de cette crise morale et identitaire de l’Europe est, justement, intraeuropéen. On a la jambe monétaire, mais on refuse toujours la jambe économique, qu’elle s’appelle gouvernance économique ou autre. Encore une fois, Maastricht n’avait pas prévu cela ! Mais comment aller plus loin quand on revient au « chacun pour soi ». Les exemples sont nombreux : l’Allemagne augmente sa TVA de 3 points, l’Estonie et la Slovénie la baissent (pour un taux à 0 %). Le fédéralisme monétaire se voit opposé au nationalisme budgétaire et fiscal !

L’UEM impose des règles, et a pour cela édicté un « règlement de copropriété » strict mais indispensable : les critères de convergence, pour adhérer à l’UEM ; puis un pacte de stabilité et de croissance pour les respecter, une fois que l’on a adhéré.

Et là, certains gouvernements, pour des raisons bassement électorales et de courte vue n’ont pas joué le jeu. Pas tous, en tout cas pas les pays fondateurs ! C’est surréaliste d’entendre certains critiquer l’euro, alors que l’euro leur a assuré stabilité et survie politique. Certes, ils n’ont plus l’arme de la dévaluation sauvage et de la planche à billets (ce qui revenait à fabriquer de la fausse monnaie). Mais un euro stable et fort leur garantit une signature internationale de référence et une certaine autonome politique face aux événements internationaux (comme ceux de l’Irak).

L’euro nous protège, que nous soyons bons ou mauvais élèves de la zone euro ! C’est d’ailleurs assez extraordinaire, même si on avait déjà observé le phénomène avec l’ECU (Unité de compte européenne, ce panier de monnaies) de 1979 à 1999. Jean-François Copé a dit récemment en privé : « si la France n’avait pas eu l’euro, on serait aujourd’hui en dépôt de bilan ». L’euro fort (il s’est apprécié de 29 % par rapport au dollar) allège le poids de la dette qu’en rembourse en dollar. Il rend moins chères nos importations de matières premières, qui ont pourtant augmenté de 35 % (en $) depuis 2000 ! Ceux qui voyagent savent bien combien il est agréable de se rendre aux Etats-Unis ou ailleurs hors d’Europe en ce moment. L’euro fort nous rend du pouvoir d’achat. Qui le dit ? Qui explique qu’avec un euro à 1 pour 1 contre dollar, le prix du carburant SP 98 serait à 1,50 euros ? Donc il faut faire attention à ne pas trop scier la branche sur laquelle on est assis, en matière de respect des règles.

Une mise au point d’ailleurs s’impose. Au sujet de cet euro qui serait trop fort par rapport au dollar (les mêmes protestaient contre un euro trop faible en 2002 !...). Tous les pays à monnaie à vocation mondiale ont la même politique monétaire, quoiqu’en dise la France ! La FED (la Réserve Fédérale Américaine, c’est-à-dire la Banque centrale des Etats-Unis) pratique la même politique que la BCE ! C’est-àdire qu’elle surveille avant tout, comme le lait sur le feu, le dérapage des prix. Si les prix montent, elle resserre le robinet. Et le robinet, c’est le crédit. Donc, elle resserre le développement du crédit, en augmentant les taux directeurs.

Elle veille à tout emballement de la machine économique : inflation, bulle immobilière, etc. Et la BCE, compte tenu d’une croissance faible, est loin du compte : elle est à 3,50 %, alors que la FED est à 5,25 %, que la Banque d’Angleterre est à 5,25 % (et elle vient d’augmenter son taux d’intérêt de un quart de point car son inflation est à 2,7 %). Seul le Japon pratique des taux historiquement bas (0,25 %), car il sort d’une déflation depuis 11 ans. Toutes les banques centrales ont le même objectif : rendre sa monnaie la plus stable ou forte possible, en jouant sur les taux directeurs.

A ce sujet, une remarque de fond s’impose : ne pas confondre croissance économique et politique monétaire. Une bonne monnaie, et l’euro en est incontestablement une, ne peut pas à elle seule favoriser la croissance. Elle ne peut que l’accompagner, la conforter ! Mais la croissance a bien d’autres causes : la productivité, la compétitivité, ce qui implique un haut niveau de technicité, de formation, d’innovation permanente, et en amont des efforts continus dans la recherche et le développement. Une bonne monnaie peut soutenir cette croissance, en donnant du crédit à la politique entreprise. Et c’est là qu’on voit bien des différences croissantes entre l’Europe et le reste du monde (2 % de croissance, 2 % à peine de la recherche en Europe, contre 4,5 % au Japon ou aux Etats-Unis), mais aussi des différences entre pays européens.

Malgré cela, l’euro est plus reconnu hors des frontières européennes qu’à l’intérieur : la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Iran ou les Emirats arabes unis convertissent leurs avoirs en euros ou en achètent pour leurs réserves vitales. Mais l’avenir de l’Europe, et même de la pérennité de l’euro, du moins de son prestige international et de sa force, passe par une meilleure gouvernance européenne, à l’évidence. Quelques pistes peuvent être exprimées :

- la piste institutionnelle est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Il faut à l’évidence relancer le Traité constitutionnel ; élire un président de l’Union pour 2,5 ans ; désigner un Ministre des affaires étrangères. renforcer le rôle d’un eurogroupe (qui existe déjà) ; progresser sur la défense européenne et la Charte des droits fondamentaux, si importante pour la prise de conscience d’une citoyenneté européenne ; adopter le principe d’un droit de pétition démocratique (un million de signatures suffisent), du vote à la majorité qualifiée, du vote du parlement étendu à tous les sujets ;
- une autre piste est la piste économique, sociale et fiscale. Il faudra progressivement faire tomber les derniers bastions de souveraineté (défense, diplomatie). Or, pour se donner les moyens de sa politique, un Etat s’appuie sur une monnaie, mais aussi sur un budget, nourri par des impôts : c’est l’essence même de l’existence des parlements nationaux.

Il n’y a plus de barrières douanières. Il n’y a plus de barrières monétaires. Il ne doit plus y avoir de barrières fiscales, de risque de dumping fiscal et social. L’Europe sait s’adapter : voir les assouplissements de la Directive services, voir aussi les clauses de sauvegarde (par exemple : limitation de l’accès à l’emploi pour les Polonais en Allemagne ; et restriction de l’achat de foncier des Allemands en Pologne). Mais à terme, il faudra parachever le marché intérieur, et convaincre les citoyens et le politique (mythe du fameux plombier polonais) que l’Europe a tout à gagner dans un marché intérieur totalement intégré et solidaire. Avec une telle monnaie, les Européens doivent travailler plus unis. Malgré Airbus, Ariane…, l’Europe ne peut concurrencer Microsoft, Apple. On a du mal à collaborer sur le projet Quaero censé concurrencer Google. L’Europe a un déficit abyssal en nombre de brevets par rapport aux Etats-Unis ou au Japon. Même quand ce sont des Européens qui inventent (le MP3 par exemple), ce sont les Américains et les Japonais qui le commercialisent. Une monnaie réussie ne peut pas tout : son « environnement » humain, technologique, scientifique, politique et médiatique doit suivre. L’euro, cela doit se mériter, aussi.

Pas de progrès non plus sans un redéploiement du budget européen, aussi indigent qu’injuste. Indigent, car il ne représente que 130 milliards d’euros, soit le tiers du budget de la France et 1,17 % du PIB de l’Union européenne. On perd du temps pour relever le niveau économique et le niveau de vie des PECOS (Pays d’Europe centrale et orientale). Injuste, car 45 % du budget part pour la PAC, 37 % pour les fonds structurels, le reste pour le fonctionnement de l’Union européenne, l’aide internationale (extraeuropéenne). Que reste-t-il pour la recherche et l’innovation ?

Or, il n’y a pas de progrès sans investissement pour l’avenir : sur la recherche et le développement. L’Amérique et le Japon dépensent deux fois plus que nous pour la recherche, soit 4 % de leur PIB contre 2 % en Europe.

Les pays « émergents » auront bientôt fini d’émerger, tellement ils explosent : le monde a connu une croissance de 5 % en moyenne (contre 2,5 % pour la France) : l’Inde, la Chine sont entre 8 et 10 %. L’Europe ne se prépare pas à cela. Un chiffre : il y aura en 2015 autant d’ingénieurs indiens de haut niveau que dans toute l’Europe ! Qui iront, bien sûr, en Amérique et en Grande-Bretagne.

Même la piste financière n’est pas allée au bout de la logique. On n’a pas réussi à réaliser une bourse paneuropéenne. Alors qu’on a réussi l’euro. Un comble ! Euronext s’est allié avec la FED américaine. Même si elle devient de loin la première place financière au monde, y compris en terme de capitalisation boursière. La Grande- Bretagne, qui refuse toujours l’euro (pour l’instant !... j’ai la prétention de penser qu’elle devra, par raison plus que par passion, adopter l’euro tôt ou tard) dispose d’une place financière internationale de premier plan.

Le problème actuel de frilosité de l’Europe, du moins de certains pays, dépasse largement celui de l’euro. Mais l’euro est et reste un symbole : celui d’un abandon majeur de souveraineté. Et c’est bien là où le bât blesse, pour certains. L’Europe s’est auto-stoppée en 1954 avec l’échec de la CED. Elle a néanmoins continué la politique des petits pas (Jean Monnet) pour revenir sur des enjeux supranationaux et fédéraux : une monnaie unique. Pour certains, c’est trop. Comme l’élargissement à 27, alors que celui à 35 est déjà programmé.

Force est de constater qu’à partir de l‘euro, la machine s’est grippée. Les politiques ont commencé à freiner, là où il fallait pousser, encore et plus. Les opinions publiques (cause ou effet ?) ont commencé à se « retourner » et à douter. Le « boa » euro/élargissement ne passerait plus. Le bouc émissaire était alors tout trouvé… Je me répète, mais toute la difficulté est de convaincre que nous ne souffrons pas de trop d’Europe, mais de pas assez d’Europe, à condition qu’elle fonctionne mieux et plus démocratiquement, c’est-à-dire en informant et associant les peuples. Cela éviterait bien des malentendus.

Qu’elle fonctionne mieux : la monnaie et l’économie devront tôt ou tard converger, sinon il y a risque d’explosion en vol, au pire, de retrait des récalcitrants (France, Pologne, Pays- Bas), au mieux...

Qu’elle fonctionne plus démocratiquement aussi : et là, l’information, la pédagogie sont la clé de tout. On y revient toujours. Nous, militants de base, nous le faisons. Mais le rendement ne peut être que faible, quelque soit nos talents, nos convictions, notre foi. Le contexte surmédiatisé nous est défavorable. Pas facile d’être toujours « vent debout » ! Pour autant, il faudra bien continuer. Après le non français au référendum, un rapport excellent est sorti : celui d’un député du Val de Marne, Michel Herbillon, sur la nécessité d’informer et de former les élus, les journalistes, les fonctionnaires, les citoyens. Toutes les solutions y sont. Toutes ! En 400 pages. Quelques exemples : faire de la journée du 9 mai un jour férié ; rendre obligatoire le drapeau européen sur tous les édifices publics (aux Etats-Unis, la bannière étoilée flotte même au fronton des églises !). En France, un tiers seulement de mairies l’ont mis !) ; faire des émissions thématiques sur l’Europe à la télévision, etc. Peu de choses ont été faites. Un rapport de plus enterré : c’est vraiment du gâchis. Seul, Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, envoie depuis un an, par groupe de 10, tous les députés faire un stage de 15 jours auprès des institutions européennes (imité en cela par le Sénat). Pour cette grande aventure européenne qu’est l’euro comme pour tant d’autres actions de l’Union, l’incompréhension, le malentendu, la non-information, voire la désinformation, attisent le scepticisme, le rejet, parfois la raillerie ou la haine. L’euro mérite un peu plus de considération, il reste l’action la plus importante et fédérale de toute la construction européenne. Les pays aussi doivent mériter l’euro.

Finalement, huit ans après sa naissance, l’euro révèle les pays performants sur le plan économique et ceux qui ont plus de mal, ou qui commencent même à être « largués ». L’euro, parce qu’il est une monnaie bonne, stable, crédible, est exigeant : il exige rigueur, innovation, performance, compétitivité. L’euro est donc à la fois un « anesthésiant » (sa force masque les faiblesses et les déficits budgétaires de certains pays) qui protège, et un « révélateur » de ces mêmes insuffisances : c’est très net sur les différences de performance -du simple au triple !- en terme d’exportation, d’emploi au sein même de la zone euro. Finalement l’euro et la BCE établissent, en toute rigueur, le vrai « bilan » de chaque Etat membre, sa vraie évaluation. Et cela ne nous plaît pas. Ils révèlent les « bons et les mauvais », les forts et les faibles, ceux qui méritent l’euro et ceux qui ne le méritent pas. Toute la question est alors de savoir jusqu’à quand les pays vertueux accepteront-ils de payer pour les laxistes ?... Ne nous décourageons pas. Il faut sauver « le soldat euro », et vite, et continuer les harmonisations économiques, sociales, environnementales, nécessaires à notre survie. La partition de la monnaie unique est bonne. Il faut continuer à la jouer (sans fausse note), et à étoffer l’orchestre. Je citerai Sénèque : ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas. C’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile.

Alors bravons les tabous, et osons relancer l’Europe ! Vive l’euro, et vive l’Europe, dans un espace économique unifié !