Mai 68, le Comité de liaison et d’action fédéraliste (CLAF ) et la CFDT

, par Gérard Fuchs

Le mouvement de Mai 68 est surtout passé dans l’Histoire comme une révolte étudiante contre l’autoritarisme, le conservatisme et l’immobilisme de la société française de ces années-là. Et, indiscutablement, ce sont bien les étudiants qui ont déclenché le mouvement. Celui-ci serait cependant certainement demeuré limité et bref si un formidable relais n’avait été pris par une large majorité du monde salarial. Ce qui, dans la deuxième moitié de mai, a mis en péril le régime, est moins la faculté de Nanterre ou la Sorbonne que Renault, Sud aviation ou Berliet. Quel bel et symbolique anagramme que la banderole de cette dernière usine occupée : « Berliet = Liberté » ! Tout mai 68 se retrouve là, avec sa créativité et son objectif profond ! En clair, en quelques semaines de temps, le monde ouvrier avait repris à son compte les aspirations étudiantes et leur donnait la puissance de masse que l’Université seule ne pouvait avoir. L’émergence progressive dans le langage des grévistes du terme d’« autogestion », jusque là seulement utilisé par quelques fédéralistes « intégraux » ou quelques spécialistes de l’expérience yougoslave, marque cette évolution. Celle-ci engendre alors deux conséquences.

La première apparaït du coté des fédéralistes « intégraux ». Pour des militants comme Marc Heim ou moi même, les événements qui se déroulent sont un peu comme l’accomplissement d’un rêve. Le refus des hiérarchies à la légitimité descendante, l’affirmation de la volonté des acteurs de mai -encore une fois, étudiants mais aussi salariés- de prendre eux mêmes en mains les décisions qui les concernent, chacun dans la collectivité humaine à laquelle il appartient, c’est la matérialisation au jour le jour des idées que nous développons depuis plusieurs années. Du coup, nous mettons en oeuvre un programme en deux parties : nous décidons de résumer en un texte bref de quatre page l’essentiel de la philosophie politique et sociale du fédéralisme intégral : ce sera le « Manifeste fédéraliste ».Et, ne doutant de rien (mais qui croyait quelque chose encore impossible en ce joli mois de mai !), nous décidons de chercher pour ce texte les signataires les plus prestigieux : nous récolterons, je crois, les plus beaux noms des grands esprits non marqués par le stalinisme, et ce sera en prime la naissance du CLAF, le Comité de liaison pour une action fédéraliste.

D’un autre coté, l’importance du mouvement ouvrier de masse qui s’est ébranlé ne peut laisser sans réactions les grandes organisations syndicales. Du coté de la CGT, l’atmosphère est plutôt à la circonspection : qu’attendre de bon d’un mouvement « spontané », qui échappe au contrôle du syndicat et du parti ! La CGT fera tout pour faire évoluer des revendications, qui étaient des revendications de pouvoir, vers des revendications salariales : Ensuite elle sait comment contrôler et, surtout, faire atterrir ! Toute autre sera la réaction de la CFDT, immédiatement réceptive à un mouvement qui, pour elle aussi, rejoint des réflexions déjà engagées sur un socialisme démocratique radicalement distinct du totalitarisme soviétique idéologiquement dominant à l’époque. Un jour, avec Marc Heim, nous découvrons un communiqué de la CFDT évoquant les aspirations « cogestionnaires ou autogestionnaires » des salariés. Le mélange des deux concepts nous fait sourir mais nous avons la même réaction : il faut prendre contact ! Et, à nouveau, opère le charme de la période : deux inconnus de moins de trente ans, dotés pour tout viatique d’un « Manifeste » de quatre pages, sont reçus directement par le président de la CFDT, pour un entretien qui devait durer une demi-heure et qui en durera plus d’une et sera suivi de nombre de rencontres collectives, auxquelles en plus d’André Jeanson, participeront des hommes comme Albert Détraz ou Jacques Chérèque.

Le mouvement de mai se terminera comme on sait en juin. Avec son triptyque « Nationalisations, autogestion, planification », la CFDT jouera un grand rôle dans la rénovation idéologique de ce qu’on appelait encore à l’époque « la gauche non communiste ». Nous y aurons été pour quelque chose. Le mouvement fédéraliste aurait pu profiter lui aussi de la période pour devenir un acteur important de cette rénovation. Après une phase d’observation prudente, les lendemains de son Congrés de Trieste devaient rendre clair que la majorité de ses dirigeants étaient davantage interessée par l’élaboration du texte d’une constitution européenne idéale que par l’évolution de la société réelle ! Pour une génération au moins, c’est ailleurs qu’allait se poursuivre la réflexion et l’action.

P.-S.

Gérard FUCHS Ancien Secrétaire général du MFE France à la fin des années 60. Membre du PS et ancien Parlementaire européen socialiste